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l'auteur

Emmanuel Bigler est professeur d'optique
et des microtechniques
à l'école d'ingénieurs de mécanique et des
microtechniques (ENSMM) de Besançon.
Il a fait sa thèse à l'Institut d'optique à Orsay
E. Bigler utilise par ailleurs
une chambre Arca-Swiss

26 chemin de l'Épitaphe
25030 Besançon cedex
Mail

 

 

 

 

 

Le Rolleiflex et son image

par Emmanuel Bigler

Nous commençons cet essai sur le Rolleiflex par un titre qui est un clin d’œil voulu à une fameuse série d’ouvrages didactiques de René Bouillot chez Paul Montel [1]. Que le lecteur se rassure, il ne s’agira pas ici de discuter de la meilleure façon d’éclairer et de photographier un Rollei pour mieux le vendre sur Internet ! Non, tout simplement nous proposons une petite promenade à travers le temps en suivant l’image du Rolleiflex, c’est à dire la façon dont l’appareil était perçu, ce qu’il évoque, et ce qu’il en reste aujourd’hui.

Mais de quel Rolleiflex parlons-nous ?

Bien entendu nous ne parlerons ici que du Rolleiflex bi-objectif, celui qui fut créé par Paul Franke et Reinhold Heidecke à Braunschweig en 1929. Le Rolleiflex bi-objectif [2] a pour lui son antériorité et sa célébrité ; sans préciser de quel Rolleiflex on parle, il est fort probable que votre interlocuteur ne pensera pas aux nombreux autres appareils reflex mono-objectifs fabriqués par l’entreprise Rollei jusqu’à ce jour [3], qui portent pourtant la même marque que le bi-objectif.

 


Un Rolleiflex 3.5F (consulter sa notice)

 

Le Rolleiflex : l’appareil de grand-papa ?

J’appartiens à une génération dont les grands-parents, nés dans le dernier quart du XIXème siècle, n’avaient avec la photographie qu’un lien ténu, celui d’être allés poser un jour pour leur mariage ou avec leurs enfants devant l’appareil d’un portraitiste professionnel. Pas question, à moins de s’appeler Lartigue et d’être un riche héritier, ou un passionné de la première heure, que ces grands-parents là possèdent un appareil.

Tout change entre les deux guerres mondiales, mes parents, chacun de leur côté, possèdent dès le milieu des années 1930 un appareil pliant à soufflet, mais de Rolleiflex-de-Papa, point, même pas de Rolleicord, l’objet était sans doute trop nouveau ou trop cher à une époque où foisonnent les appareils à bobine de prix abordable, beaucoup d’appareils de format 6x9 dont les négatifs sont tirés uniquement par contact pour l’album de famille, et de très nombreux formats de rollfilm aujourd’hui disparus [4].

 


Dans les années 1930, l'appareil photo des amateurs
ressemble plutôt à ce très compact Voigtländer pliant. Format 5x8
(47x76 mm) sur rollfilm code 129

 

À cette époque, l’image du photographe et de son outil de travail renvoie obligatoirement au soufflet et au trépied. Après la deuxième guerre mondiale, ma mère cesse de prendre des photos, mon père reste fidèle aux appareils pliants 6x6 et 6x9 ; sans transition il passera au 24x36 en 1963, probablement à cause du Kodachrome. Donc point de Rolleiflex dans la tradition familiale en ce qui me concerne.

C’est l’appareil des reporters !

Pour que je rencontre un Rolleiflex en vrai, il fallut un concours de circonstances un peu particulier, en suivant un chemin plutôt détourné. Certes, dans les années 1960-1970, le Rollei bi-objectif est bien entendu très célèbre et universellement connu [5], mais il est déjà en train de passer de mode, l’entreprise est réorganisée après le décès de Reinhold Heidecke en 1960. Une nouvelle équipe dirigeante s’installe, le défi formidable à relever est d’enrayer la chute du chiffre d’affaires consécutive à la montée en puissance des appareils japonais et l’installation du reflex mono-objectif 24x36 comme appareil du photojournaliste [6] par excellence.

C’est d’abord la rencontre avec un professionnel franc-comtois, utilisant un Rolleiflex SL-66 mono-objectif, qui me mit sur la voie des produits Rollei. N’ayant jamais entendu parler d’Hasselblad, une marque parfaitement invisible du grand public dans les années 1960, et baignant dans un monde où le 24x36 faisait déjà écran à tous les autres formats du point de vue de l’amateur « moderne », je m’imaginais qu’il n’y avait en 6x6, outre les petits appareils pliants totalement dépassés comme ceux de mes parents, que le SL-66 comme mono-objectif (définitivement inabordable), et bien entendu le Rollei-Bi comme bi-objectif.

Équipé avec l’une de mes première payes d’un agrandisseur passant le 6x7 au prétexte raisonnable qu’il y avait tout le fonds familial des négatifs à tirer, le doigt était mis dans l’engrenage. D’abord la découverte de la qualité étonnante des images qu’on pouvait obtenir avec des négatifs de 1935 de format nettement plus grand que le 24x36 ; le plaisir de faire, même 40 ans après la prise de vue, des planches contact lisibles et de manipuler ces « grands » négatifs ; puis ce fut, lors d’un voyage, un coup d’œil dans le viseur d’un Yashica-mat 6x6, la découverte de l’image qui se forme sur un « grand » dépoli ; suivie au retour à la maison par la découverte que le magasin de photos du coin avait un Rolleiflex en vitrine pour une somme à ma portée [7]...

En fait ce qui me décida en 1977, ce fut justement une image, mais pas du tout celle du Rolleiflex, je me rappelle avoir lu pour la première fois « Franke et Heidecke » sur l’appareil en vitrine. Je n’avais jamais entendu parler de cette raison sociale. Là encore la forte image du Rollei cachait le nom des Pères Fondateurs [8] au public. Non, l’image déclenchant l’achat par un jeune amateur prêt à succomber au 6x6, ce furent les mots magiques « Carl Zeiss Tessar Nr. » et « Synchro Compur », sortes de formules magiques incompréhensibles qui faisaient partie des premiers mots photographiques déchiffrés sur le Contaflex de mon père.

 



L'image d'excellence du rolleiflex doit beaucoup à la qualité des fabrications
du groupe Zeiss (objectifs Carl Zeiss Iéna puis Oberkochen,
obturateurs centraux Deckel-Compur)

 

 

L’affaire était donc dans le sac ; à une époque où tous mes camarades s’équipaient de reflex 24x36 japonais de la « Bande des Quatre », je garderais bien entendu mon Bessamatic (acheté d’occasion un an auparavant avec l’agrandisseur), cousin et rival du Contaflex paternel, mais je continuerais avec le Rollei.

Lors d’une des premières sorties de l’appareil devant la famille, l’un de mes oncles, qui faisait un peu de photo s’écria : « C’est l’appareil des reporters !». Ayant commencé à lire un peu ce que je pouvais trouver concernant les Rolleis, je n’osai pas faire de peine à mon oncle, lui dire il n’était plus dans le coup, que les reporters n’utilisaient plus le Rollei-Bi pour leur boulot en 1977 [9], mais je me moquais bien de travailler comme un reporter avec ce Rollei. Ce que je voulais, c’était des négatifs extra-super pour faire des tirages encore plus beaux que ce que j’avais expérimenté avec les négatifs du fonds familial.

C’est finalement bien plus récemment, et grâce à Internet, que j’ai pu découvrir l’ampleur de ce que fut le succès du Rolleiflex chez les professionnels, l’ampleur du marché nord-américain comme locomotive des ventes d’appareils après la deuxième guerre mondiale, le fait que presque tous les professionnels du photojournalisme utilisaient, de fait, un Rollei. Les quelques bribes d’information que j’avais sur le Rollei étaient finalement portées par la force de cette image qui était encore très présente en 1977, mais seulement sous la forme de l’image ou de l’écho d’un monde disparu, pas du tout en tant que description technique objective d’une merveilleuse machine encore parfaitement dans la course ... aux belles images.

 


Rolleiflex 3.5F vue de face

 

C’est l’appareil de Doisneau !

De même que je n’avais aucune idée du Rollei avant 1977, la probabilité pour que j’aie entendu parler de Robert Doisneau était tout simplement nulle. Vivant en province, à une époque (1960-1975) qui correspond à une désaffection du public pour les photos de Doisneau et le monde qui y est représenté, c’est plus tard, dans les années 1980, par des amis Parisiens, que j’ai rencontré Doisneau et son univers. J’ai découvert qu’une partie importante de ses images, redevenues très populaires vers la fin de la vie de l’artiste [10], furent prises avec un modèle de Rolleiflex ou un autre. C’était un sentiment très étrange que de lire le fameux commentaire de Doisneau sur l’attitude humble que donne, vu de son modèle, le photographe obligé d’incliner la tête avec déférence... simplement pour faire la mise au point sur le dépoli.

 


Que ce soit pour photographier ou pour mesurer la lumière avec un rolleiflex,
le constructeur recommande au photographe de se pencher avec respect
en toutes circonstances

 

Ayant suivi des études scientifiques et nullement artistiques, le viseur du Rolleiflex, l’image du photographe la tête penchée en train de cadrer, n’évoquait pour moi qu’un très terre-à-terre compromis technique et certainement pas quelque point fort du Rollei dans la relation que le photographe peut avoir avec son modèle ! Le capuchon pliant du Rollei, à mes yeux, étant un dispositif remarquable de compacité une fois plié, une espèce de jouet mécanique pour les doigts dont on ne peut plus se passer une fois qu’on y a goûté, permettant grâce à l’association avec le miroir de redresser haut-bas la visée sur dépoli en acceptant une inversion droite-gauche de l’image. Ce qui permet de s’affranchir d’un pesant et encombrant bloc de verre de type pentaprisme.

 


Le célèbre pliage du capuchon des derniers Rolleiflex fut inventé par
M. Richard Weiß ; commercialisé en 1958, il fut par la suite
(une fois le brevet expiré) adopté par la plupart des fabricants
d'appareils moyens formats

 

 

 

Du coup, ayant en tête cette fameuse remarque de Doisneau, difficile ensuite de ne pas trouver agressive la visée directe de l’appareil 24x36, qu’il soit reflex mono-objectif ou appareil à viseur et télémètre. La visée sur capuchon est commune à tous les reflex moyen format dépourvus de prisme. Y aurait-il donc quelque chose en plus dans le bi-objectif ? Oui, très probablement, à cause de son silence de fonctionnement remarquable et la quasi-absence de toute pièce mobile si on le compare au mono-objectif moyen format avec son bruyant miroir mobile. Et, en cherchant un peu vers d’autres références, il est même certaines situations où le mono-objectif 6x6 à capuchon peut sembler très agressif lui aussi...[11].

La qualité des tirages qu’on peut trouver en librairie dans les différents livres de Doisneau est étonnante quand on pense au travail à main levée et aux films qui étaient loin de valoir ceux d’aujourd’hui... Je ne devrais pas être étonné, ayant utilisé un Rollei-Bi, mais c’est toujours mieux lorsqu’on voit ce qu’un artiste sensible comme Doisneau a pu créer avec cet appareil.

Rolleiflex-Doisneau, l’association est trop facile, elle n’est pas aussi pertinente qu’on pourrait le penser. Doisneau a utilisé de nombreuses chambres grand format, il en qualifie certaines, avec tout leur attirail, de lourdes comme un âne mort. Indépendamment de son travail publicitaire chez Renault avant la guerre, il a contribué à différents livres d’art dont les images sont prises à la chambre en noir et blanc. Doisneau n’est pas « marié » avec le Rolleiflex, mais la chute du Rollei dans les années 1960-1975 coïncide étrangement avec la désaffection pour le travail de Doisneau. Doisneau a choisi le Rollei avant la guerre, probablement parce qu’il voulait un appareil léger sans trop sacrifier à la qualité d’image qu’il connaissait par son travail en grand format. Naturellement Doisneau passe au 24x36 dans les annés 1960, comme tout le monde, un grand nombre de ses images saisissantes sur le Paris moderne envahi de béton et de voitures n’auraient pas pu être faites avec le Rollei. Dans le fameux bouquin de la DATAR [12], me semble-t-il, les images de Doisneau apparaissent surtout faites en 24x36, alors que d’autres photographes du groupe DATAR utilisent la chambre grand format.

Objet de luxe, ou machine-outil de précision à commande manuelle ?

Après la faillite de l’ancienne entreprise Rollei Werke en 1981, en toute logique le Rolleiflex aurait dû cesser d’être produit. Une série limitée de boîtiers 2,8F « Aurum », plaqués or, est fabriquée avec les derniers éléments du 2,8F classique, en 1982 et 1983. Elle sera suivie d’autres séries « Platine » en 1984 et 1989 ; entre temps le 2,8 GX est relancé en 1987.

Logiquement, ces séries-là auraient dû signer définitivement la mort du Rollei, embaumé pour l’éternité comme un pharaon, destiné à rester dans le petit oratoire privé d’un collectionneur fortuné, mais certainement pas en action sur le terrain comme les centaines de milliers de Rolleis encore en service aujourd’hui.

C’est que cette image luxueuse et parfaitement momifiée ne colle, à mon avis, pas du tout avec l’esprit du Rollei. Du moins avec l’image telle que je la perçois depuis 1977.

Dans mon esprit, le Rollei est analogue aux petites machines-outils à commande manuelle qu’on trouve encore très couramment dans les ateliers de mécanique [13]. Certains modèles de précision sont toujours fabriqués. Les gros tours à commande manuelle, à l’instar des grosses chambres monorail de studio, ne sont plus utilisés, pour ne pas dire que presque toutes ces machines sont parties à la ferraille. Certes, en photographie, on connaît les impératifs de la production du XXI-ième siècle, impératifs qui ont « fait passer au numérique » les ateliers de mécanique (centres d’usinage à commande numérique) et les imprimeurs (computer-to-plate) bien avant les photographes. Mais de même qu’on ne se sépare jamais de son petit tour Schaublin, de même on hésitera à se séparer d’un Rolleiflex.

Le Rollei est une machine faite pour produire. Un bijou de luxe ne produit rien [14]. Comme les machines-outils de précision, le Rollei se répare presque indéfiniment. On le réaligne un peu comme on réaligne un tour ; et une fois revenu de réparation, c’est en années ou même en dizaines d’années (dans les mains d’un amateur soigneux qui produit peu d’images) qu’on comptera le temps d’usage sans panne avant une future intervention de maintenance de routine. Au contraire, l’amateur qui achète son premier Rollei d’occasion, une fois bien réparé, a la fierté de continuer à « travailler » avec un appareil qui a servi un professionnel autrefois. La machine doit tourner, elle ne doit pas rester sur une étagère, ou pire encore : derrière une vitre comme ces bibliothèques qui sont là uniquement pour montrer des livres et pas pour qu’on puisse les toucher et les ouvrir.

Peu importe que le Rolleiflex soit un peu griffé, du moment qu’il fonctionne parfaitement, sans jeu, que les optiques ne sont ni rayées, ni décollées, ni (le pire) champignonnées. Les résultats, tels ceux obtenus avec le petit tour de précision, sont parfaits [15], même 50 ans après la fabrication de l’appareil.

C’est pour cela que le Rollei a été conçu, comme une machine de production précise et fidèle. La région de Braunschweig qui vit naître l’appareil est une région de mines et de métallurgie. Wolfsburg, le grand centre allemand de l’automobile n’est pas loin, on est dans un monde ouvrier qui rappelle par bien des aspects le Nord de la France, la Lorraine, les régions de Belfort et de Montbéliard. Oui, c’est cette image-là qui prévaut à mes yeux, on voit mal le luxe porteur des images de ce monde là.

Alors, que penser du coffret commémoratif en bois précieux pour le 80ème anniversaire [16] ? Disons... que le monde des acheteurs de ce coffret a très peu de chances de croiser un jour le monde ouvrier de Braunschweig. Donc il n’y a pas plus de contradictions, finalement, qu’entre l’image des sympathiques bistrots du Locle ou de la Chaux-de-Fonds et le monde des acheteurs de montres de luxe fabriquées dans ces nobles cités horlogères des montagnes Neuchâteloises...

Un appareil de tradition, étonnamment soutenu par le Japon

Lorsque le 2,8 GX est relancé en 1987, on a un peu de mal à imaginer le type de clientèle qui est visé. L’appareil reçoit, en France, des critiques assez dures de la part de Paul Salvaire [17]. Le 2,8 GX ne semble guère intéresser les professionnels, et il est trop cher pour intéresser la plupart des amateurs de l’époque qui peuvent de toutes façons, comme aujourd’hui, puiser dans le stock de Rolleiflex d’occasion. L’avenir de cette relance paraît bien sombre. Pourtant, en 2009, quels sont les appareils moyen format cités par Paul Salvaire qui soient toujours fabriqués, en neuf ? Dans la courte liste des survivants, figure en bonne place non seulement le 2,8 FX, le successeur à peine modifié du 2,8 GX, mais également, chose totalement imprévue, le grand angle 4,0 FW et le télé 4,0 FT.

En 1987, le bureau d’études Rollei décide de changer l’image du Rolleiflex. Le style est modernisé, on change le lettrage, pour réduire le coût de fabrication on abandonne certains raffinements mécaniques pas complètement indispensables. On dote le 2,8 GX d’un posemètre électronique moderne issu des développements du SLX et de la série 6000. On essaie que l’appareil ait l’air moins austère [18]. Apparemment il est difficile de trouver un nouveau style, d’autres séries limitées se succèdent, on essaie timidement de mettre un peu de gris dans les garnitures pour s’échapper au sempiternel noir-et-chromé...

En 2002, le 2,8 GX est remplacé par le 2,8 FX, c’est le retour à un certain classicisme, le lettrage redevient celui d’autrefois, les cuirettes redeviennent noires et austères, les fameuses attaches-ciseaux de la courroie de cou sont à nouveau celles en vigueur de 1958 à 1981...

On peut y voir probablement la marque de la demande de la clientèle japonaise, à l’origine du redémarrage du Rolleiflex grand angle 4,0 FW, les deux appareils ayant été d’abord présentés et commercialisés au Japon. Car c’est tout de même un paradoxe que le « nouveau » Rollei-Bi soit maintenu en fabrication depuis 22 ans, c’est à dire depuis plus longtemps que le temps pendant lequel le 3,5 F ou le 2,8 F furent fabriqués [19], et cela en partie grâce à la demande japonaise. On peut s’en étonner : le Japon n’était-il pas dans les années 1960 un pays en plein essor sur le plan industriel, dont l’industrie photographique n’a eu de cesse de réduire à peu de chose ce qui restait de l’industrie photo en Europe en en Amérique du Nord ?

Sans doute faut-il aller chercher une explication dans le fait que les photographes japonais sont moins soumis à la dictature intellectuelle du tiers-exclu cartésien, censé être la règle chez nous. Au Japon, on peut être ultramoderne et apprécier les choses classiques dans le même temps. Le même amateur qui change de téléphone portable ou d’appareil photo numérique tous les six mois ne voit pas de contradiction à posséder aussi un 2,8 FX. Il ira même jusqu’à exiger que ce 2,8 FX soit conforme à une certaine image classique, et que dans la foulée on lui re-fabrique un 4,0 FW et un 4,0 FT. Et un étui de cuir pour ranger l’appareil dedans. L’amateur japonais est d’autant plus libre de maintenir une fabrication d’appareils classiques que le Japon est producteur de films, donc l’approvisionnement et le circuit de développement et de tirage ne pose à ce jour vraiment aucun problème au Pays du Soleil Levant.

S’il fallait conclure...

Au terme de ce voyage dans le monde du Rolleiflex, quelle est l’image qui prévaut aujourd’hui ? Ce n’est certainement plus l’appareil des reporters, peut-être encore un peu l’appareil de Doisneau... ou d’un autre photographe qu’on a envie d’admirer, un reporter ou d’une autre spécialité : le choix est vaste. Lee Miller et Robert Capa [20] utilisent comme d’autres photographes de guerre le Rolleiflex pour documenter l’Europe après la Libération, mais on peut y ajouter en temps de paix, hors de la presse, de nombreux portraitistes, tels David Bayley et Sir Cecil Beaton en Angleterre.

Il n’est pas certain que cette identification soit pertinente. Tout au contraire, à chacun son Rolleiflex, justement, les images des anciens sont trop présentes jusqu’à être contraignantes pour rien, et ne servent guère à la pratique quotidienne de l’appareil.

Cherchons donc d’autres images, à nous de les construire.

Par exemple, il est rapporté fréquemment que le Rolleiflex attire la sympathie du public en ce début de XXIème siècle. J’avoue que je ne m’en prive pas dans les mariages et autres réunions de famille, d’ailleurs je m’aperçois aujourd’hui que je suis le seul en ces circonstances à utiliser un appareil à film ; le très hégémonique reflex-24x36-et-zoom est passé à la trappe chez les amateurs à une vitesse invraisemblable, remplacé par l’auto-tout plastique et silicium... en attendant la généralisation du 24x36 silicium plein format.

Alors quelle est l’image reçue par vos amis lorsque vous sortez votre Rollei-Bi ? Eh bien, demandez-leur... mais surtout, n’oubliez pas de leur montrer vos images assez rapidement, de préférence des images bien nettes et tirées dans un format nettement plus grand que le 6x6-contact ou même que le 10x10 cm des albums de famille.

Lectures Complémentaires

L’histoire de l’entreprise et la description des appareils produits chez Rollei est publiée (en allemand) de la façon la plus complète dans la collection des Rollei Report de Claus Prochnow. Les bi-objectifs classiques sont décrits dans les volumes 1 et 2 ; le 2,8 GX est décrit dans le volume 4. Seul le volume 1 a été traduit en anglais, mais pour ceux qui ne comprennent pas l’allemand, les photos et les descriptifs techniques ne posent pas de problème majeur.

Rollei-Werke, 1920-1945, Prochnow, Claus, Rollei-Report Volume I (appareils avant la deuxième guerre mondiale), ISBN 3-89506-105-0, LINDEMANNS (1993). Il existe un livret avec la traduction en anglais de tous les textes, vendu sur demande mais non séparé du volume en allemand.

Rollei-Werke, Rollfilmkameras, Prochnow, Claus, Rollei-Report Volume II (appareils 6x6 bi-objectifs plus le SL-66), ISBN 3-89506-118-2, LINDEMANNS (1994). Ce volume a été réédité depuis 1994.

Rollei-Werke, Rollei Fototechnic 1958 bis 1998, Prochnow, Claus, Rollei-Report Volume IV (projecteurs de diapos, flashs, bi-objectif 2.8GX), ISBN 3-89506-141-7, LINDEMANNS (1997)

En anglais, le livre suivant est un catalogue visuel de tous les modèles de Rolleiflex fabriqués jusqu’au 2,8 GX. Rollei TLR Collector’s Guide, Parker, Ian, ISBN 1-874031-95-9, HOVE FOTO BOOKS (Jersey) (1993)

Références

[1] René Bouillot : Le visage et son image. Le portrait photographique. Paris, Paul Montel, 1977
René Bouillot : L’objet et son image. Photographie industrielle et publicitaire, Paul Montel, 1978
[2] D’entrée de jeu se pose un problème de terminologie pour désigner le Rolleiflex bi-objectif. D’ailleurs faut-il orthographier bi-objectif ou bi-objectifs ? De toutes façons, cette terminologie est ambiguë, il vaudrait sans doute mieux parler d’appareil reflex à objectifs jumelés, en traduisant mot-à-mot l’expression anglaise Twin-Lens Reflex Camera, en abrégé : TLR. En allemand, on parle d’appareil à deux yeux, eine zwei-äugige Kamera.
[3] Le premier Rolleiflex mono-objectif commercialisé fut le SL-66, introduit en 1966. Différents modèles de reflex 24x36 mono-objectifs fabriqués en Allemagne (le SL 35) puis à Singapour jusqu’en 1981 portent la marque Rolleiflex, ils sont un peu oubliés de nos jours. En 6x6 reflex mono-objectif suivirent le SLX en 1973 puis la série 600x encore fabriquée à ce jour. Le récent modèle Hy6 est vendu sous différentes marques partenaires, ce qui contribue à rendre plus difficile encore l’association du mot Rolleiflex avec autre chose que le bi-objectif...
[4] Une liste de tous les types de rollfilms fabriqués par Kodak depuis la fondation de l’entreprise est disponible ici :
http://www.nwmangum.com/Kodak/FilmHist.html
[5] En 1963, Serge Gainsbourg célèbre le Rolleiflex en chanson dans Negative Blues
http://www.paroles-musique.com/paroles-Serge_
Gainsbourg-Negative_Blues-lyrics,p12736
[6] Dans les années 1960-1970, il ne me semble pas avoir entendu parler de photojournaliste. On disait : reporter, comme dans : Tintin, reporter du « Petit Vingtième ». Il faudrait l’expertise d’un spécialiste en lexicologie francophone pour retrouver à partir de quand le photojournaliste remplace le reporter.
[7] Ce Rolleiflex T était vendu neuf sans accessoires pour la somme de 1800 francs français TTC. Compte tenu de l’inflation, on peut donner un équivalent en euros de 2009 à la hauteur de 950 euros en se basant sur l’évolution des prix à la consommation selon l’INSEE. Le prix de l’appareil, bien que déjà fort cher, était abordable parce qu’il était resté en vitrine avec son étiquette inchangée pendant des années de forte inflation : entre 1971, date de probable de fabrication de l’appareil (selon son numéro de série) et 1977, date de la vente, le franc courant avait perdu près de 40% de sa valeur.
http://www.insee.fr/fr/themes/indicateur.asp?
id=29&type=1&page=achatfranc.htm
[8] La marque déposée Rollei est très probablement formée par contraction des mots ROLL-film et HEIdecke. La raison sociale de l’entreprise, d’abord « Franke & Heidecke » en 1920 devint « Rollei Werke Franke & Heidecke » en 1962, puis « Rollei Fototechnik » en 1982, suivant un effacement progressif du nom des pères fondateurs. C’est un étonnant retournement de l’histoire qui fait désigner aujourd’hui à nouveau l’entreprise par le nom « Franke & Heidecke ». http://www.franke-heidecke.net/
[9] L’usage du rollei chez les reporters des années 1970 est encore attesté, mais il est fort difficile de connaître la proportion de ceux qui n’étaient pas encore passés au 24x36. J’ai vu une photo de presse prise entre 1973 et 1975 lors de la fameuse conférence menant aux accords d’Helsinki, on peut voir en arrière-plan un reporter travailler avec un Rolleiflex 2,8. Au passage on remarque à quel point les reporters travaillant au Rollei devaient s’approcher près des personnalités, avec leur focale normale.
Sur les accords d’Helsinki : http://www.tlfq.ulaval.ca/axl/europe/Helsinki-accord.htm
En 1975, tous les nouveaux étudiants entrant à l’ENSET de Cachan avaient droit à une séance-photo en vue de leur délivrer une carte d’étudiant avec photo incorporée. La carte était faite sur papier photo par tirage à l’agrandisseur, le portrait de chacun était fait par un professionnel consciencieux travaillant avec un Rolleiflex-bi.
[10] Robert Doisneau, 1912-1994. http://fr.wikipedia.org/wiki/Robert_Doisneau
[11] Dans l’un des films de Bergman, Une passion, il y a une scène particulièrement bergmanienne, ou particulièrement pénible selon les goûts, qui met en scène Erland Josephson en train de photographier Max von Sidow avec un Hasselblad sur pied. Dans l’histoire, par ailleurs assez compliquée et franchement lugubre, il se trouve que la femme d’Erland Josephson (jouée par Bibi Andersson) l’a trompé avec Max von Sidow, mais ce dernier pense probablement qu’il n’a pas été découvert. Bergman joue avec les nerfs du spectateur à travers l’Hasselblad du mari trompé, un homme peu sympathique qui est par ailleurs une espèce de collectionneur de photos maniaque. Pendant la séance de prise de vues, l’appareil est réarmé avec le bouton traditionnel, le mécanisme grince abominablement ; sur le dépoli, dans le viseur, Max von Sidow apparaît affreusement mal à l’aise et lorsqu’Erland Josephson déclenche, l’éclair parfaitement visible du miroir qui remonte et le bruit caractéristique de l’Hasselblad après le déclenchement évoquent à l’évidence, pour le spectateur littéralement terrorisé par cette mise en scène, le coup de révolver du crime passionnel.
[12] Paysages Photographies: En France les années quatre-vingt. Mission photographique de la DATAR (ISBN: 2-85025-210-7) Hazan, 1989.
[13] Un exemple fameux qui fait rêver tous les bricoleurs est le petit tour suisse Schaublin
http://www.ateliermecanique.ch/parc_de_machines
/parc_de_machines_tournage/ tour_schaublin_102/images/TOUR102.JPG
Cette machine est toujours au catalogue. http://www.smsa.ch/pl-102b-f.html
[14] Dans les années 1970, le gouvernement français applique un taux de TVA de 33% au matériel photographique ; le même taux est appliqué aux disques (vinyle bien entendu) et aux produits de luxe. Disques et matériel photo sont donc considérés comme des produits de luxe. Il est clair à cette époque que le matériel photo professionnel moyen format est sans discussion possible comme les machines-outils de production pour ceux qui peuvent, selon l’expression consacrée, « récupérer la TVA ». Ce qui ne veut pas dire pour un photographe-artisan que l’endettement est léger, bien au contraire ; mais au moins s’endette-t-on alors pour une machine dont la durée de vie se compte en décennies.
Pour l’amateur français qui rêve, il est clair également que la taxe à 33% propulse tout le matériel photo moyen et grand format dans la gamme des produits de luxe. À la même époque, l’Allemagne et le Royaume-Uni ne taxent pas la photo à un taux aussi élevé ; il ne faut donc guère s’étonner que ces deux pays apparaissent autour de 1970 comme des pays de cocagne pour l’amateur français de moyens et grands formats regardant avec envie de l’autre côté des barrières douanières. Aujourd’hui, plus de barrières douanières, mais le dynamisme du marché photo en général, et en particulier le marché des moyens et grand formats de ces deux pays voisins et amis surclasse toujours celui du marché français.
[15] Christopher Perez a testé sur mires un Rolleiflex 2,8 E de 1956 correctement réaligné, il trouve une performance qui ne sera dépassée, et de très peu, que par le Mamiya 7, un appareil conçu quarante ans plus tard.
http://www.hevanet.com/cperez/MF_testing.html
[16]
 

 

 

Le coffret commémoratif en bois précieux comprend les trois Rolleiflex bi-objectifs actuellement en production, en version plaqué-or, le 4,0 FW, le 2,8 FX et le 4,0 FT. Voir ce compte-rendu de la Photokina de 2008 par Thierry Rebours et un article de Photoscala.de (en allemand)
http://www.galerie-photo.com/photokina-2008.html,
voir : Franke & Heidecke
http://photoscala.de/Artikel/Wert-und-teuer-
Sonderset-80-Jahre-zweiaeugige-Rolleiflex

[17] Paul Salvaire, Les moyens formats, tome 2, Éditions Vm, 1996, ISBN 2862580694
[18] Il y a eu jusqu’en 1981 très peu de variations dans la décoration du Rolleiflex. Si on excepte l’étrange Rolleicord « Art Déco » d’avant guerre et les cuirettes grises du premier modèle de Rolleiflex T en 1958, le noir-et-chromé domine sans partage, avec de nombreuses variations de lettrage et de dessin sur les plaques avant, c’est à peu près tout. Certes, on peut trouver des Rolleiflex habillés de rouge, mais il s’agit d’un bricolage fait après coup.
[19] Dates de fabrication des derniers Rolleis classiques : 3,5 F = 1958-1979, 2,8 F = 1960-1981, T = 1958-1976, Rolleicord Va et Vb = 1957-1977. Les 2,8 GX et FX, fabriqués depuis 1987, sont donc fabriqués depuis plus longtemps que les derniers rolleiflex classiques postérieurs à 1958 (ceux avec le capuchon interchangeable et le verre de visée à lentille de Fresnel).
[20] Chacun connaît les fameuses images de Capa, un peu floues, mais témoignages uniques, prises sur les plages du Débarquement le 6 juin 1944. C’était avec un contax 24x36. On connaît nettement moins les images prises par Capa les jours suivants... avec un Rolleiflex, et qui sont de bien meilleure qualité technique, mais de moindre intérêt historique.
On trouvera à la fin du document FAQ-Rollei que je maintiens une liste très parcellaire, complétée au gré des découvertes au hasard ou par des informations transmises par les rolleiphiles, référençant des photographes utilisant le Rolleiflex.
http://homepage.mac.com/fwstutterheim/rugarchives/faq.html

 

Voir aussi :

 

 

 

 

dernière modification de cet article : 2009

 

 

 

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