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Yves Marchand
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Cependant une photo de ruine qui repose trop sur cette émotion esthétique, bien qu'évocatrice, nous semble, si elle est dépourvue de contexte, déjà glisser vers l’illustration, l’onirisme, s'échapper quelque peu de la réalité et perdre en force critique. Nous avons de plus en plus conscience de cette très forte charge symbolique, poétique et émotionnelle contenue dans les ruines, c’est la puissance mais aussi la facilité du sujet. Elle nécessite donc, selon nous, d’être d’abord équilibrée par des choix d’ensembles architecturaux pertinents et spécifiques, une mise en séquence particulière, un élargissement du cadre, et nous essayons, de plus en plus, de compléter par des informations que nous souhaitons précises et factuelles. Ce constat concerne aussi la technique : bien que nous
aimions profondément la chambre photographique, d’autres moyens de prise
de vue rapide peuvent aussi être plus instinctifs et parfois plus en
adéquation avec certains aspects du sujet, surtout lorsqu’on rentre
clandestinement à un endroit et que le temps nous est compté ! D'autres
formats, d’autres techniques, d’autres moyens de captation de la
réalité, comme les outils que sont Google Street View, la vidéo, des
documents d’archives, les cartes et objets divers viennent peu à peu
nous permettre de compléter nos récits.
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les auteurs
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Dans l'interview de 2008, vous témoigniez d'un très grand respect pour le sujet. A présent il n'est plus semble-t-il qu'un prétexte. Comment en êtes-vous arrivés à ce changement radical de point de vue sur le motif ? Au fil des années, parallèlement à nos projets, nous avons vu l’intérêt pour la visite des lieux abandonnés se transformer, en deux décennies, d’un hobby relativement underground, en une culture populaire, avec sa terminologie consacrée, l’urbex, dont plus aucun 15-40 ans n’ignore la définition. Elle vient visiblement d’ailleurs en 2024 d'entrer dans le petit Robert. Ce terme (contraction d’Exploration Urbaine) est en quelque sorte venu poser une légitimité sur une curiosité que beaucoup d’entre nous possédons et qui, au propre comme au figuré, permet d’élargir les limites de notre monde, d’éprouver et de se connecter différemment à l’histoire. La large démocratisation de cette activité et de ces canons esthétiques questionne donc à la fois l’idée de norme et de désobéissance, l’intérêt que l’on porte sur ce qui va disparaître et finalement notre goût pour la ruine lui-même. Chaque moyen de représentation et d'évolution
technologique a d’ailleurs été, pour les auteurs divers, une occasion de
se livrer à des projections, d’Hubert Robert et sa galerie du Louvre
imaginée en ruine, en passant par la littérature, le cinéma, la BD, le
jeu vidéo. Chez les photographes et artistes visuels on peut voir
comment cet imaginaire à tendance dystopique transparaît régulièrement
dans les visions d’un Seb Janiak, de Patrick Chauvel transférant la
guerre dans la capitale, dans Silent World de Brodbeck et de Barbuat,
et bien sûr
Vider Paris de Nicolas Moulin qui, en plus d’être une
prouesse technique, est un travail visuel radical et fascinant, tirant
le meilleur parti de ce que pouvait produire la technologie de
l’époque. Nous étions par exemple fascinés par ces anciennes
salles de spectacle américaines hybridées par l’apparition soudaine
d’éléments modernes exogènes dans le décor, devenues supermarchés,
espaces de stockage, espaces techniques, etc. C’était un peu comme si
l’imaginaire qu’on attachait au ruines, romantique ou apocalyptique,
était complexifié et subverti, et naissait pour nous une nouvelle
ambiguïté esthétique. Ce brouillage s’est matérialisé lorsque les IA Dall-E et Midjourney ont commencé à produire leurs premières images photo-réalistes, vers fin 2022, cela a été un véritable choc qui a beaucoup occupé les discussions des photographes et artistes visuels, autour de nous, partagés entre fascination et grande inquiétude. Bien que l’IA ne soit pas une nouveauté, Chat GPT et les IA génératives semblaient avoir fait un bond spectaculaire ou en tout cas étaient marketées comme telles. Il y a peut-être, comme pour les catastrophes, quelque chose qui tient presque du sublime dans ce plaisir mêlé d’effroi face à l'éventualité de notre propre obsolescence, le génie humain mis à mal face à la puissance exponentielle de sa propre création. Nous sommes face à des questions qui dépassent le sociétal, ou l’économie, face à des questions véritablement civilisationnelles et existentielles. Des photographes/artistes, comme Louis Cyprien Rial, Eric Tabuchi, le duo Brodbeck et de Barbuat (à nouveau) ont fait une première incursion dans l’IA donnant une idée de sa puissance et aussi de ses limites actuelles. Nous sommes restés un certain moment dans l’observation mais les premiers tests que nous avons fait nous ont véritablement désorientés et nous ont convaincus qu’il serait intéressant de poursuivre, d’examiner notre trouble. Quitte à investir le motif de la ruine et de la catastrophe, quitte à aller vers la métaphore, le symbolisme et l’allégorie justement ; nous aimions l’idée que tout cela repose sur une fiction et se déploie avec les apparences de la photo, notre médium, intrinsèquement lié à la représentation de la réalité. Cependant, l'IA ne devait pas être qu'un outil de
représentation des fantasmes ou une régurgitation de son corpus
d'entraînement qui embarque évidemment des tendances normatives, des
biais, gimmicks et autres boursouflures. Il nous fallait un sujet, une
contrainte géographique pour l’arrimer au réel. C’est pour cela que nous
avons choisi ce qui nous semblait le plus proche et familier, Paris,
ville qui possède une identité visuelle reconnaissable entre toutes,
suffisamment pour que sa mise en ruine ne soit pas qu’une pure
fantaisie dénuée de support historique, culturel et géographique.
Lorsque ces éléments de base ont été réunis, cela nous est apparu comme
la continuité logique de nos recherches personnelles et, en apparence
libéré de notre vaine volonté d'exhaustivité et des affects
documentaires, nous pouvions jouer à loisir avec le motif.
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Pensez-vous avoir un point de vue pessimiste ou un
point de vue jubilatoire sur le monde ? Nous sommes mélancoliques sûrement mais pas fondamentalement pessimistes ; cependant nous sommes quand même une génération à laquelle on n'a jamais annoncé des lendemains meilleurs quand bien même nous bénéficions de progrès importants en médecine, technologie, science... on renverra au travaux d’Hans et Ola Rosling, Factfulness, sur la perception de l’information, nos sociétés et nos biais d'interprétation de la réalité. Bref, nous essayons d’avoir un point de vue plutôt pragmatique face au bombardement d’informations qui nous sature d'éventualités d’effondrement. Le fait que nous ayons essayé d’utiliser l’IA est peut-être pour nous une expression de ce pragmatisme. Si nous étions complètement pessimistes, nous serions peut-être restés dans la déploration face à l’arrivée de ce nouvel outil si déconcertant. Avec la montée en puissance de l’IA et la domination des algorithmes, nous avons en effet l’impression d’assister à un réel changement de paradigme, et monte une vraie inquiétude, légitime à avoir, quand on sait que les progrès technologiques s'alignent sur les intérêts dominants, accentuent des effets de consommation, de saturation, d'uniformisation, de désinformation et de clivage déjà à l'œuvre. Tout semble fait dans l’espace numérique pour avoir l’illusion d’être son propre maître et il y a un sentiment d’encerclement, une prime à l’expérience individuelle sur celle collective. Chacun dans la caverne, au fond de son diverticule en quelque sorte, et ce ne sont même plus les ombres que l’on aperçoit mais les échos amplifiés de sa propre voix qui nous reviennent. L’échappée vers le calme des ruines répond sûrement à cela. Dans sa matérialité qui se déploie en dehors des flux et dans cette fusion avec la nature, lorsque l’on visite ces espaces, on peut éprouver une forme de jubilation.
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Nous cherchons plutôt à documenter la métamorphose que les édifices eux-mêmes, ou en tout cas à identifier des édifices en cours de métamorphose ou en perte de fonction. Notre point de vue est d’ailleurs souvent dicté par ce qui a changé, que ce soit le délabrement organique, ou des éléments étrangers qui se sont invités dans l’architecture. Il est vrai que l’utilisation de la chambre nous place dans les codes formels et académiques de la photo d’architecture mais nous pensons, en tout cas nous espérons, que nos photographies ne se limitent pas qu’à ce domaine. La qualité formelle du cadre nous apparaît en tout cas comme le bon moyen, la plupart du temps, de représenter la tension entre l’architecture et son déclin, entre l’ordre et le chaos à venir. En réalité, il serait presque difficile de faire une photographie qui ne serait que strictement d’architecture, à part peut-être celles qui sont justement commandées par les architectes. Les édifices emmènent déjà leur histoire, ils sont de toute manière des œuvres sociales, un produit collectif qui dépasse largement son cadre.
Quelle attention portez-vous à la couleur dans vos photographies ? Nous aimons évidemment le velouté argentique qui permet de rendre compte subtilement du vaste panel de matières, textures et couleurs qui évoluent au fil du temps. Cela donne une complexité émotionnelle et narrative. Mais disons que nous sommes plus sensibles à la lumière qu’à la couleur d’un lieu, nous l’avons remarqué parce que quelques photographes que nous connaissons déclenchent et cadrent sur de la couleur beaucoup plus que nous ne le faisons. Pour nous ce n’est pas le premier stimulus sur lequel on va réagir, même s’il est vrai que les codes couleurs ont une dimension sociale et sociétale dont il peut être intéressant de témoigner. Nous essayons par contre de respecter la lumière du mieux que nous le pouvons, même si c’est évidemment assez subjectif. Un faible éclairage au néon de chantier dans une salle de spectacle baroque américaine qui était autrefois soigneusement mise en lumière est évidemment une dimension qu’il faut conserver dans l’image. C’est d’ailleurs un bon exemple, si l’on revient à la question précédente : si nous étions plus intéressés par l’architecture que par son évolution dans le temps nous pourrions avoir une tendance à la faire dominer, alors que justement il faut selon nous garder la pénombre. Tout le jeu est alors de doser savamment le rapport entre ce qu’on doit lire du bâti et ce qu’on doit garder de l’atmosphère, qui témoigne de l’évolution du lieu, du fait qu’il n’est justement plus mis en lumière. C’est, dans cet exemple, ce qui constituerait la différence entre une image d’architecture, et ce que l’on essaie de faire.
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Quel genre d'importance accordez-vous au fait qu'une scène que vous présentez soit bien remplie ? Un lieu rempli d'objets, qui nous semblent pouvoir être les nôtres, provoque un certain malaise, évoque la catastrophe. L’auteur de notre postface, Nathan Devers, parle de Ruines fraîches, encore un peu saignantes, alors que lorsqu’une ruine n’est plus que vestiges, plus que pierre, elle se regarde avec plus de distance, il est alors moins question de nous que du temps lui-même. Il y a évidemment un parallèle entre l’abondance dans l’abandon et la consommation, que ce soit dans le nombre de lieux, mais aussi le nombre d'objets abandonnés. C’était particulièrement spectaculaire sur notre sujet sur les Ruines de Détroit. D’ailleurs nous étendons nous-mêmes la notion de ruines aux lieux abandonnés, à ce qui va dans le futur véritablement devenir ruine. Dans Les Ruines de Paris, nous sommes dans une hypothèse de catastrophe et l’abandon semble avoir été définitif, ce qui justifie que les lieux soient souvent remplis d’objets et laissés en place, intacts. Ensuite, plus une scène est remplie d'artefacts, plus son pouvoir d'évocation est fort. Le travail de l’imagination est en quelque sorte prémâché ; mais c’est aussi une limite que de trop remplir un espace, il faut que cela respire un peu. Nous avons tenté d’alterner des scènes justement remplies et d’autres, disons, moins chargées, ce que nous trouvons en général lorsque nous visitons des sites à l’abandon. L’IA, dans sa génération aléatoire, est un outil puissant pour nous fournir des propositions que nous précisons ensuite.
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Comment procédez-vous pour le choix d'un lieu particulier ? Avez-vous des critères de sélection spécifiques ? Pour y revenir, la photographie montre dès
ses débuts une forte adéquation technique entre son temps de mise en
place, son immobilité, et les ruines comme sujet, et aussi une très
logique complémentarité de sens, puisqu’elle constitue une réponse à
leur effacement : la ruine disparaît, la photographie sauve en
quelque sorte. De la même manière, il fallait représenter la galerie du Louvre aménagée puis fantasmée en ruines par Hubert Robert, qui était évidemment une référence incontournable, ou l'obélisque qui est en fait le plus vieil édifice subsistant à Paris puisqu’il a plus de 3 000 ans et qu’il s’agit d’une ruine importée d’une civilisation vers une autre et ré-érigée comme monument, qui pose la question des ruines dans les rapports de force historiques, et renvoie d’ailleurs au premier album photographique existant de Maxime Du Camp (1852), qui avait photographié, entre autres vestiges, les obélisques restants à Louxor.
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Dans cette homogénéité architecturale transparaît aussi une certaine idée de la norme et on est ici pleinement dans l’expression de la culture dans la notion philosophique du terme, opposée à celle de la nature. C’est aussi pour cette raison qu’il est en général difficile de prendre en photo Paris, tant son paysage est marqué par ses édifices qui dominent les photographies qu’on peut en faire. Son identité visuelle, culturelle justement, et sa charge symbolique sont probablement trop fortes pour s’abstraire des clichés mais c’est justement ce qui semble faire de la capitale un objet visuel détournable et une base assez forte pour y poser une uchronie. Nous avons établi une longue liste de lieux et d'idées
à générer avec dans un premier temps les figures imposées que sont les
édifices les plus emblématiques, Tour Eiffel, Arc de Triomphe, Butte
Montmartre, etc. Il est intéressant de noter qu’il est possible
d’obtenir des représentations relativement acceptables de ces monuments
avec Midjourney, qui a sûrement été assez entraîné pour les fournir tel
quel. C’est d’ailleurs pour cela qu’il y a beaucoup de détournements de
ces édifices sur les IA et on ne compte plus les tours Eiffel en feu,
couvertes de tissus, paillettes ou de végétation. Ensuite, nous nous sommes simplement demandés où est-ce que nous irions en tant que photographes, si Paris était en ruine, et les lieux que nous fréquentons : il y a évidemment les lieux collectifs quotidiens, à commencer par les rues, boulevards et places qui sont les espaces les plus accessibles et les plus pratiqués dans la ville, puis les cafés, restaurants, salles de gym, etc. Certaines images comme celle du théâtre sont évidemment des clins d'œil à des sujets que nous avions déjà abordés. Tout cela se déroule de manière assez logique. Pour d’autres lieux enfin, nous avions été nourris de
récits plus récents, comme la galerie du muséum d’histoire naturelle qui
fut à l’abandon jusqu’aux années 1980, et dont des amis architectes nous
ont raconté leur visite au milieu des collections encore en place et des
mammouths naturalisés prenant la poussière. Cela a d’autant plus fait
travailler notre imagination qu’il n’existe pas de photographies de
l’époque. L’absence d’images est souvent chez nous un moteur : nous nous
sommes donc empressés d’en faire notre version.
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On a justement gardé cette très belle mise en abîme pour la fin : dans cette vue de la galerie du Muséum d'Histoire Naturelle, le lieu de conservation est à son tour aussi menacé que les reliques qu'il conservait. Pourriez-vous dire que la photographie représente plus que jamais pour vous la mise en scène de la disparition de l'instant ? Oui c’est à la fois une mise en scène de la
disparition de l’instant auquel répond une tentative d’éternité. Celle
d’essayer vainement de sauver un moment en disparition. Toute
photographie se conjugue au passé, et c’est peut-être la possibilité de
projection que l’on trouve dans le sujet ruine qui justement crée une
ambivalence intéressante. Évidemment, tout ceci est fictif dans
notre exemple, comme une fausse mémoire d’un faux moment déjà passé d’un
faux futur possible !
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dernière modification de cet article : 2025 |
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