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l'auteur

Hubert FRANCOIS
principal honoraire
président de la société hyéroise
d'histoire et d'archéologie
membre de l'académie du var
Tél. 04 94 38 45 40

 

 

 

 

 

 

 

1914-1918 : L’image livrée par l’occupant allemand à l’occupé français

par Hubert François

Cet article est la transcription d'un exposé donné par M. François Hubert
à l'occasion du colloque Images de la guerre et guerre des images au XXe siècle dans le cadre du 132ème Congrès National des Sociétés Historiques et Scientifiques (CTHS - Arles su 16 au 21 avril 2007)
 

 

 

"Le sujet du colloque « images de la guerre et guerre des images au 20éme siècle » m’a particulièrement interpellé, me rappelant la possession d’un paquet d’albums d’images jaunis et un peu abîmés, heureusement récupérés, en dépit de deux dispersions de souvenirs familiaux.

Il ne me semble pas cependant nécessaire de montrer les vues des champs de bataille ; les images de guerre, hélas trop connues, finissent toutes par se ressembler. Il s’agit ici, de situer l’image dans une période précise, d’expliquer son utilisation et non d’effectuer un reportage.

Quelques pages caractéristiques de faits évoqués seront toutefois présentées.

Contexte historique

La première guerre mondiale, après sa première phase, dite de mouvement, va connaître une certaine stabilisation d’un front de la mer du Nord jusqu’à la frontière Suisse.

A l’arrière de ce front une partie du territoire français va rester occupée par l’armée allemande, en particulier le département des Ardennes dans sa totalité d’août 1914 à novembre 1918. Là vont continuer à vivre, dans des conditions précaires, des femmes, des enfants, des personnes âgées, parmi eux, ma grand-mère, mon père adolescent, et sa jeune sœur âgée de quatre ans en 1914. Une sorte de double barrière étanche, au Sud la ligne de front, au Nord la Belgique elle-même occupée, va enclaver ces populations touchées par ailleurs par les interdictions de circulation et les restrictions de toutes sortes. Va s’ajouter l’absence d’information autre que celle que va bien vouloir délivrer, plus ou moins épisodiquement, l’autorité occupante.

Par ailleurs, il faut constater que rien de sérieux ne sera envisagé par les services français pour essayer de renseigner ces populations occupées. Un exemple assez caractéristique de cet isolement : le mot « poilu », symbole du combattant, popularisé dans la France entière, est totalement ignoré à Lille ou à Mézières avant la retraite allemande d’octobre - novembre 1918.  

Sur ce terrain laissé libre la propagande allemande ne va évidemment pas rester inactive. La première opération lancée consistera dans la diffusion de journaux en langue française, comme le « Moniteur de l’étape » à Fourmies, « le Moniteur de Guise » et surtout la « gazette des Ardennes ». Ces publications rencontreront cependant un succès fort limité, le « Monsieur de Guise » disparaîtra d’ailleurs en octobre 1915.

Un effort complémentaire sera alors entrepris avec le recours presque exclusif à l’image, estimée plus attractive et semblant plus anodine qu’un texte. L’album dit de « La Grande Guerre », édité chaque mois à partir de 1915 par le berlinois Georg Stilke et publié par l’agence Transocéane comprend une quarantaine de pages de photographies, à raison d’une à trois par pages, accompagnées de courtes légendes, rédigées en cinq langues, ce qui laisse supposer la recherche d’un autre public, par exemple celui des pays neutres (Suisse - Espagne).

L'album de la Grande Guerre

La présentation de chaque album se veut être celle du reportage, avec en priorité évidemment les divers théâtres d’opérations militaires, en France, Russie, Italie, Balkans, Asie Mineure, la guerre marine et sous-marine sans oublier, les combats aériens. On ne néglige cependant pas de présenter les déplacements des dirigeants allemands ou de leurs alliés autrichiens, bulgares et turcs ;

les activités politiques ou sociales sont plus rarement évoquées.

Après étude de la vingtaine de documents conservés, portant sur les années 1917 et 1918, il est possible de dégager quelques grandes lignes directrices destinées non seulement à informer mais aussi et peut-être, surtout, à convaincre le lecteur.

Les grands thèmes de propagande

Tout d’abord, la puissance militaire de l’Allemagne est chose certaine. Elle s’exprime régulièrement par la présentation de troupes en marche, de matériels, de navires, de sous-marins et d’aéroplanes. Elle ressort également de la large exploitation des succès remportés, allant parfois jusqu’à la moitié d’un même album : il en est ainsi de l’occupation de la Roumanie en 1917, de l’effondrement du front russe après la révolution, avec, très détaillés, l’armistice de Brest-Litovsk ou encore la retraite italienne, après la bataille de Caporetto ; les champs couverts de morts, de matériels et d’équipements abandonnés alternent avec des colonnes impressionnantes de prisonniers de guerre.

 


Le Kaiser Guillaume II

 

   

En 1918, les premiers prisonniers américains sont complaisamment présentés. Cette puissance militaire est aussi le fait de la présence à la tête de l’édifice de grands stratèges et en premier lieu le kaiser Guillaume II « seigneur de la guerre » qui apparaît dans au moins un numéro sur deux. Pense-t-on plus particulièrement aux populations des zones occupées lorsque l’on présente l’empereur passant des revues dans les Ardennes françaises, à Rocroi ou à Vouziers, ou s’entretenant avec ses généraux dans sa résidence de Mézières ? Son fils aîné le kronprinz n’est pas oublié non plus, pas plus que l’empereur d’Autriche Charles I ou le Sultan de Constantinople. Les généraux viennent après, même Hindenburg et Ludendorff, ce dernier étant pourtant le grand maître des opérations après 1917.

Autre élément découlant de l’examen des images publiées, la démonstration de la grande confiance des populations civiles allemandes dans la puissance de leur pays et dans l’issue favorable du conflit. On nous montre ainsi des foules paraissant insouciantes, assistant aux courses de chevaux en 1917 à Berlin ou à Hambourg, ou parcourant les allées d’une grande exposition d’art. Des enfants joyeux sont suivis, avec plusieurs clichés, depuis leur départ de Berlin jusqu’à leur séjour en colonie de vacances située en Prusse - Orientale.

 


Les enfants de Berlin

   

 

La jeunesse - celle qui n’est pas au front - participe à des épreuves sportives d’athlétisme et de natation. Si la même confiance n’est sans doute pas attendue de la part des populations occupées, il est important toutefois de montrer certains aspects jugés positifs de cette occupation. « Les moissons sont superbes » dit le commentaire d’images représentant des paysans roumains au travail. « L’activité commerciale a repris » lit-on au-dessous de vues de marchés animés en Serbie ou en Macédoine. Plus encore, la procession de la Fête-Dieu dans Varsovie occupée en 1917 est particulièrement mise en valeur, en insistant sur le fait qu’une telle manifestation religieuse a été interdite par les russes pendant cinquante quatre ans.

 


L'abondance de la moisson en Roumanie, pays occupé

   

 

Il est important aussi de montrer que dans cette guerre l’Allemagne et ses alliés ne sont pas isolés, encerclés voire repoussés par le reste du monde. On ne lésine donc pas, pour représenter, avec force clichés, les visites des attachés militaires des pays neutres : espagnols, suédois, hollandais ou suisses. On insiste au long de plusieurs pages sur le retour d’un navire « corsaire » ayant réussi à écumer les mers pendant quinze mois à l’aide d’escales complaisantes.

 


La bienveillance des neutres

   

 

L’adversaire, dans cette guerre, n’apparaît le plus souvent que battu, mort ou prisonnier. Par contre, certaines de ses actions sont largement exploitées, ouvrant ainsi une autre ligne directrice que l’on pourrait intituler « les méfaits des autres ». Là, souvent, l’image est évidemment plus parlante qu’un long discours.

 


Les méchants français

   

 

Au fil des albums, on découvre ainsi les dégâts causés au patrimoine architectural national, avec le bombardement du musée de Trèves en Rhénanie mais surtout la démolition du patrimoine français par - explique-t-on avec insistance, les tirs d’artillerie de nos compatriotes. Sont ainsi présentées les cathédrales endommagées de Reims, de Laon (à plusieurs reprises), de Cambrai, les églises de Péronne et de Saint-Quentin. Nos voisins belges ne sont pas oubliés avec Zeebrugge dont la destruction des édifices religieux est attribuée à l’aviation anglaise. Grande indignation ! Avec quatre pages de photographies, devant les maisons endommagées, à la suite du bombardement, sans doute par erreur, d’une bourgade hollandaise neutre proche de la frontière.

Un peu d'information pour les français ?

Ces Albums étant destinés entre autres à un public français privé d’information, peut - on dire qu’il y est eu un effort pour lui faire connaître le sort des siens, combattant ou non de l’autre côté du front ou sur les opérations de son armée ?

Les rares fois où des soldats apparaissent, ils sont prisonniers et on privilégie les troupes coloniales avec des commentaires du style « des nègres, pionniers de la civilisation ».Très exceptionnellement, trois généraux ont droit de cité dont Lyautey au moment où il est ministre de la guerre, mais les avions et dirigeables abattus occupent beaucoup plus de place.

 


Des français métissés et battus

 

   

Il faut enfin remarquer qu’aucun zèle particulier n’a non plus été apporté pour faire connaître convenablement certains évènements importants ayant jalonné et parfois modifié, le cours du déroulement du conflit. Ainsi en est-il de la « guerre des gaz » sommairement évoquée avec la présentation d’un modèle de masque à gaz et un peu plus loin, avec des artilleurs se précipitant pour s’équiper. L’utilisation des tanks lors des attaques de 1917, n’est connue que par deux ou trois photographies d’engins anglais détruits et présentés sans commentaires. La bataille de Verdun ne donne lieu qu’à la publication d’une carte établie au moment de l’avance maximale de l’armée allemande. La révolution russe n’est jamais présentée en tant que telle. L’entrée en guerre des Etats-Unis d’Amérique n’est pas, quant à elle, passée sous silence mais, mis à part d’anciens clichés d’archives du Capitole et de la maison blanche, elle provoque une grande réprobation en raison de la saisie à New-York du grand paquebot « Vater land » dont on nous présente sur trois pages les luxueux aménagements intérieurs.

L’évolution de la situation générale à partir de septembre et octobre 1918, marquée par le recul de l’Allemagne et de ses alliés transparaît dans le dernier numéro diffusé, qui accorde curieusement, une large place aux manœuvres de l’armée suisse et présente des vues très pacifiques de palais, d’églises orthodoxes et de marchés en Ukraine et en Crimée.

Conclusion

Dans la situation où se trouvait la population occupée, l’image a été exploitée pleinement par l’occupant sans crainte d’être contredit. La propagande en image a-t-elle obtenu un résultat ? Aucun sans doute, selon les témoignages recueillis par la suite... toutefois, on peut, me semble-t -il, en trouver au moins un dans le fait qu’à la différence d’un simple journal appelé à toutes sortes d’usages secondaires, ce recueil d’images a pu se conserver, malgré toutes les bonnes raisons qui pouvaient exister de le détruire... "

 

Bibliographie

Blancpain Marc - Quand Guillaume II gouvernait de la Somme aux Vosges - Editions Fayard, Paris 1980

Szymanski  Roger : Les Ardennes, terre de France oubliée en 1914 – 1918 Editions de l’Ardennais 1984

 

 

dernière modification de cet article : 2007

 

 

 

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