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l'auteur

Albert Lemoine



Philosophe de formation
Photographe professionnel
albertlemoine(at)wanadoo.fr
 http://photo.imaginaire.free.fr
 

 

 

 

 

 

Albert Lemoine : panoramiques

 

Comment êtes-vous venu à la photographie ?

Mon aventure avec la photographie a commencé ainsi, quand j'ai découvert une camera obscura. En réalité il s'agissait d'un étroit couloir situé au premier étage de la maison, avec une fenêtre aux volets clos, et un petit trou formé dans le nœud du bois... Pour un enfant la vision dans la pénombre de reflets colorés sur le mur face à la fenêtre, et la découverte en fait d'une véritable et invraisemblable image, est une expérience magique et inaltérable. Après que l'on m'a expliqué l'origine du phénomène et le dispositif, en approchant une feuille blanche j'ai pu améliorer l'image. Sa taille diminuait et elle devenait aussi plus précise et intense. J'étais possédé par elle et en même temps j'en avais la maîtrise. Sa grandeur importait peu car j'entrais dans ce couloir comme dans un autre monde, une autre dimension. Comme désincarné, je voyageais dans l'image. Je garde encore le souvenir de la couleur des arbres, du passage des oiseaux volant à l'envers dans le bleu du ciel.

Longtemps après, quand je suis devenu photographe, je n'ai eu de cesse de reproduire cette expérience passée. Photographier la réalité ne m'intéressait pas. Je voulais seulement retrouver et réinventer ce monde imaginaire où tout est possible, le construire comme on construit une maison pour y vivre.

Avec mon premier appareil photographique, j'ai découvert la surimpression. Un moyen merveilleux pour parcourir à nouveau cet univers. J'élaborais une technique de plus en plus sophistiquée. Avec des caches réglables placés devant l'objectif, je composais et assemblais une photographie en impressionnant progressivement chacune de ses parties. Travaillant en Kodachrome, il fallait être très précis avec la juxtaposition des vues et leur mémorisation. Dans cette situation et la durée de prise de vues multiples, on en arrive à photographier non pas ce que l'on voit mais ce que l'on imagine. On s'éloigne alors de la réalité avec la sensation de vivre pleinement à l'intérieur de l'image anticipée.


©Albert Lemoine - Lapins

 


©Albert Lemoine - Cygnes

 


©Albert Lemoine - Béliers

 

Donc il s'agit déjà de photographie par assemblage en argentique, qui vous amène naturellement à ce que vous pratiquez aujourd'hui en numérique.

Oui, avec entre-temps toutes sortes de variantes. Des panoramiques classiques et d'autres assemblages moins académiques :

 


©Albert Lemoine - Source des Grands Carrés

   

 

Quelques années ont passé et puis est venu l'heure de l'informatique et de l'image numérique. Quel bonheur ! Pourtant au début, ayant pris l'habitude de la perfection, je les fabriquais à la main sur l'ordinateur car les premiers logiciels d'assemblage étaient vraiment peu fiables. Et surtout ils ne comprenaient rien à ce que je voulais faire :

 


©Albert Lemoine - Salins carrés

 


©Albert Lemoine - Montagnes

 


©Albert Lemoine - Langres

   

 

 

Après toutes ces manipulations il semble que vous ayez progressivement abandonné le voyage vers l'imaginaire pour revenir à une photographie plus réaliste.

La photographie panoramique est toujours de l'ordre de l'imaginaire. En effet, on doit imaginer, anticiper une vision beaucoup plus étendue que celle qui nous est accordée naturellement. Pourtant j'ai compris que, une fois trouvé le bon point de vue, il n'était plus nécessaire de modifier un espace possédant déjà en lui une grande richesse. Par exemple dans ce paysage extrême, où la projection plane de la vue à 360° montre que les arbres eux aussi savent écrire avec la lumière :


©Albert Lemoine - Torses poupet

 

Vos panoramiques restent non-conventionnels : Il vous arrive parfois de réunir la lumière du matin et celle du soir. Comment en êtes-vous arrivé à cela ?

Je conçois le paysage photographique comme une peinture. J'essaye donc en cherchant le meilleur point de vue, de composer un espace harmonieux autant que de trouver pour le sujet l'expressivité la plus appropriée. Toutefois le champ étendu du panorama offre rarement une lumière idéale. Le contre-jour y côtoie le plein jour, l'espace encombré de la forêt impose ses ombres et l'ensemble est déséquilibré. Si je ne suis pas satisfait de ce que j'ai perçu de la première scène, alors j'attends que les ombres raccourcissent ou s'allongent, et puis je recommence à photographier. Il y a donc une continuité qui pourrait avec patience regrouper tout aussi bien dans le même espace le soleil du matin et le soleil du soir. De plus, avec cette accumulation, l'avantage de la superposition de plusieurs moments d'une même scène et des lumières différentes, est de pouvoir choisir ensuite pour l'assemblage, dans toutes les parties de l'image exactement l'éclairage que l'on souhaite. Cette façon de rendre la réalité possède des propriétés étonnantes et introduit la notion d'infini dans l'espace-temps photographié. On ouvre la porte à un langage pictural où l'objectivité de la photographie perd son sens.

 

Considérez-vous que la lumière peut être utilisée arbitrairement ? Est-ce une façon de lui dénier toute force symbolique ?

Au contraire, ce n'est pas une dénégation mais l'enrichissement de ce qui existe déjà.

 

Le fait de produire des photographies avec une définition immense est-il important pour vous ?

C'est une des propriétés de la photographie par assemblage. Plus on agrandit le champ panoramique plus on augmente le nombre de vues et donc la définition de l'ensemble, celle-ci étant idéale partout du premier plan à l'infini puisque l'on refait la mise au point pour chaque vue. Avec le corollaire de fournir aussi des photographies de dimensions importantes. Mais le but n'est pas de produire de grandes tartines comme certains paysages du XIXème. Ceux de Gustave Courbet par exemple sont parfois terriblement vides. L'essentiel est dans la relation qu'on entretient avec l'espace contenu dans l'image, afin que l'on puisse s'approcher en ayant littéralement l'impression d'y entrer, accordant ainsi les violons du macrocosme et du microcosme.

 

Il vous arrive de revenir sur le même sujet pendant plusieurs années, pourquoi ?

C'est une aventure commencée avec les chablis. Les chablis sont les souches des arbres déracinés par la tempête ou par une extrême vieillesse.

 

 


©Albert Lemoine - Void

 

   

Je ne vais pas m'étendre ici sur le sujet ; dans mon site internet à la page des panoramas, il y a beaucoup de représentations de ces êtres exemplaires ainsi que leur chronologie sur de nombreuses années. Je dirais simplement que revisiter les mêmes, les voir évoluer dans le temps, permet d'acquérir une connaissance au-delà d'un simple savoir. Une connaissance qui se situe entre savoir et être. En accumulant leur souvenir, en les redécouvrant sans cesse métamorphosés dans leur image photographique, on arrive à s'oublier soi-même en développant pour eux une conscience étendue qui va se nourrir de ces multiples pensées. En les retrouvant encore et encore, on perd le pouvoir direct et univoque que l'on a sur les choses. L'oubli de soi dans leur intense présence nous accorde à notre tour d'être vraiment présent au monde.

 

Pensez-vous qu'une photographie intéressante ne peut pas être un document ?

Qu'est-ce qu'une photographie intéressante ? Celle qui fascine. Depuis les représentations rudimentaires produites par des webcams partout dans le monde jusqu'aux tableaux-photos de Andreas Gursky ou de Jeff Wall présentés dans les musées, selon les différents modes de représentation, photo documentaire ou alternative, la fascination que l'on est capable de ressentir est identique. Une petite photo verdâtre montrant le flash d'un tir de roquette sur Bagdad est aussi persuasive que le Guernica de Picasso. D'ailleurs la deuxième occurrence dans votre question est très intéressante : Qu'est-ce qu'un document ? Doit-il seulement répondre à des critères d'objectivité ? Il va bien au-delà. Il est le constat du monde tel qu'on le perçoit et tel qu'on se le représente. Le monde évolue constamment et sa réalité dépend en grande partie de la façon de le montrer.

En faisant le tour de la question je reviens à mon propre travail, puisque la question me concerne aussi, et je pense que la plupart de mes photographies sont d'une irréprochable véracité. Les progrès techniques nous permettent d'augmenter notre vision sur les choses, ce n'est qu'une toute petite partie de ce qu'il reste à découvrir. Mais prenons garde. Quand hier j'inventais avec la surimpression une technique pour moi afin de créer des images, aujourd'hui les progrès de la photographie nous imposent des solutions tellement performantes qu'elles nous empêchent par là même d'en inventer d'autres.

 

Qu'est-ce pour vous qu'une photographie réussie ?

De façon très prosaïque, quand elle fonctionne dans toutes les dimensions et avec n'importe quel éclairage, même dans la pénombre. Ensuite, si on pense que le véritable sujet de la photographie est la photographie elle-même, dans ce cas, même si ce qu'elle montre est d'un grand réalisme, on doit continuer à éprouver autant de mystère et d'incertitude sur son origine et sa destination. Pour le dire autrement une photographie réussie n'a pas de référent, elle ne dépend que d'elle-même.

 

dernière modification de cet article : 2014

 

 

 

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