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l'auteur

Henri Peyre
Né en 1959
photographe
Beaux-Arts de Paris en peinture
webmaster de galerie-photo
ancien professeur de photographie
à l'Ecole des Beaux-Arts
de Nîmes

www.photographie-peinture.com
www.nature-morte.fr
organise des stages photo

 

 


L'Idiotie
Beaux-Arts Magazine livres
Paris 2003
ISBN 2-84278-431-6
(illustrations empruntées au livre)

 

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Notes de lecture :
l'idiotie, de Jean-Yves Jouannais

par Henri Peyre

 


L'Idiotie

Beaux-Arts Magazine livres, 
Paris 2003
ISBN 2-84278-431-6 

L'auteur : Jean-Yves Jouannais, critique d'art et écrivain a été rédacteur en chef d'Art Press de 1991 à 1999. Il enseigne l'art contemporain à l'Université Paris VIII.

 

 

Le livre est constitué de fragments rapportés, ce qui explique de nombreuses contradictions ou imprécisions de la pensée. Mais l’explique aussi le goût général de l’auteur pour « l’approximation, cette inconséquence épistémologique (...) l’à-peu-près est le plus sûr moyen, à moindre frais , de projeter un ailleurs de la langue ».

Le thème général du livre est sympathique : il s’agit de promouvoir l’idiotie comme façon de lutter contre le sérieux des imbéciles. Jusque là on adhère à 100%.

L’intérêt du livre est l’essai de théorisation de la pensée culturellement dominante en France dans le milieu des arts plastiques.


Biefer & Zgraggen
détail de la série Der Beuteträger, 1991
Courtesy galerie Art : Concept, Paris

Introduction définition de l’idiotie

L’auteur rappelle les trois termes posés par Breton « comme conditions de ce que, en 1924, on était en droit d’espérer en termes d’art pour ce siècle (...) : défiance vis-à-vis de la thèse et de la dictature de l’esprit ; contradiction portée à la culture hautaine par « une gaîté moderne » ; critique des pirouettes de la forme et de leur prétendu renouvellement au détriment de la profondeur des pensées ». L’idiotie contemporaine continue ce combat.

définition de l’idiotie :

« Idiôtès, idiot, signifie simple, particulier, unique [...]. Toute chose, toute personne sont ainsi idiotes dès lors qu’elles n’existent qu’en elles-mêmes. ». Selon Jouannais, l’idiotie « concerne alors la modernité en art, cette tradition de la rupture au sein de laquelle la stratégie du nouveau s’avère nécessaire et suffisante », accompagnée de l’affirmation progressive de l’auteur selon une signalétique personnelle, avec des « outils visuels forgés à des fins d’autopropagande et d’autoproclamation ». Voilà l’artiste moderne « concepteur et serviteur de ses propres armoiries ». Le sens second de l’idiotie « déraison, immaturité jusqu’à la folie, handicap du logos » a progressivement remplacé le premier sens. Dans l’art contemporain il est aussi de mise : « l’artiste, contraint de donner le jour à des objets nécessairement et essentiellement idiots [joue] pour lui-même, sur un mode mimétique, la comédie d’une idiotie comme comportement ». Forcément indélicat et agressif, l’idiot sacrifie « l’amour-propre pour entraîner l’autre dans le ridicule ».

 

Une idiotie réactionnaire ?

La modernité a coïncidé pour l’auteur avec l’invention d’un rire qui est « la forme la plus aboutie d’un art jouissif et subversif, en butte aux prédications morales des conservatismes comme aux dogmatismes des avant-gardismes ». Ce dernier n’est pas le sujet de l’auteur : seule « l’incandescence de l’esprit, véritablement indécente, nous concerne sous le nom d’idiotie ».

Comment procède l’idiotie ?

On trouve l’idiotie « dans ces textes inidentifiables [qui] semblent assimiler des lexiques techniques, des procédures analytiques qui relèvent moins de la tradition philosophique que de l’audit des rendements de l’entreprise. En place des expressions traditionnelles du lyrisme, ce sont des inventaires, des modes d’emploi, des protocoles techniques, l’indiscutable vérité des organigrammes (...). Dans les rhétoriques de code de la route, dans [les] formules de Journal Officiel »

L’idiotie lutte contre la gravité « [qui] est de l’essence même de l’imposture. Celle-ci non seulement nous leurre sur la nature des autres choses ; mais encore elle est presque toujours portée à nous leurrer sur sa nature propre » (Anthony Ashley Cooper Lettre sur l’enthousiasme (1708))

L’idiotie ne se réclame pas de la clownerie ; elle procède de l’esprit potache et du goût du scandale. « L’idiotie est opposée à la prétention, à ce qui s’efforce de faire accroire à la profondeur là où il n’y a que du sérieux, la prétention qui n’est pas tant l’utilisation performante de l’intelligence qu’un usage de la culture à des fins d’intimidation (...) L’idiotie s’apparente à quelque philosophie de la compréhension , attentive à l’expérience immédiate, c’est-à-dire passionnée par l’expérimentation. L’expérience non plus immédiate mais transmise comme acquis culturel, se voit écartée sans ambages. Cette philosophie étant hostile à l’intellectualisme formaliste, il faudrait oser le terme de spiritualiste pour rendre compte de son essence : la pratique esthétisante ou anarchisante de l’idiotie s’impose comme un « retour conscient et réfléchi aux données de l’intuition », pour reprendre les termes de Bergson ».

Le dandysme n’est, selon l'auteur, pas étranger à cette affaire : il célèbre l’instant et est avant tout physique. Il cherche non le fruit de l’expérience, mais l’expérience lui-même.

Et pourtant l’auteur repousse l’intérêt de l’idiotie au-delà de l’instant même :

« l’intérêt de l’idiotie ne réside pas dans le spectacle qu’elle donne d’elle-même, lequel ne sait qu’affliger [mais dans les] débris pulvérulents, toxiques, produits de son carnage ».

Autant dire que l’idiotie ne produit pas d’œuvre, mais n’est qu’opposition et destruction.

Manifestations de l’idiotie en art

Tel auteur est cité pour sa mise en place « d’une économie à la fois stakhanoviste, pseudo-scientifique, obsessionnelle, arbitraire, immotivée et idiote (...). [Sa] pratique artisanale, cette préparation maniaque des éléments n’est justifiée en rien, et ne préjuge aucunement du devenir plastique de l’œuvre (...). Au discours de maîtrise et de condamnation il préfère la posture anti-héroïque de l’incompréhension (...) un art vraiment idiot, qui feint l’absence d’intelligence, se construit à la force de ses lacunes et de ses incompétences ».

Il y a « cette conviction que l’on ne peut vaincre le mensonge que par le mensonge, l’impureté par l’impureté, la bêtise par l’idiotie »... amusant glissement de langage in extremis, l’idiotie était menacée !

 

Il y a quelques jolis traits : celui-ci à propos de Flaubert (Bouvard et Pecuchet) : « l’idiotie suggère que la bêtise plébéienne n’est pas le contraire de l’intelligence intellectuelle puisque toutes deux ont en partage l’arrogance du surplomb, la prétention de savoir et s’arrogent un discours de vérité ». De la même façon l’auteur concède que « l’idiotie est (...) proche de la sagesse, parce qu’elle suppose la maîtrise des outils de l’intelligence, auxquels elle ajoute la mise à l’épreuve de ceux-ci par la dérision ».

 

L’idiotie vise finalement selon l’auteur à insulter une idée particulière de l’art : « une idée de l’art estimée supérieure à l’essence de la vie ».

Selon Jouannais, nous ne serions plus assez moyenâgeux, incapables que nous sommes de participer à titre égal à deux vies « la vie officielle et celle du carnaval -, à deux aspects du monde – l’un pieux et sérieux, l’autre comique. ». L’idiotie recèle ainsi « le secret d’une poésie dont nous aurions perdu l’usage ».

 

Une culture d’opposition

Le but de l’idiotie est de broyer « l’idéalisme tout court (...). Là où l’œuvre sérieuse, pompière, aspirant à intimider, n’existe que dès qu’on la considère, l’œuvre idiote ne vaut que par ce qu’elle déconsidère. Là où la première est dans l’effet, qui veut se faire reconnaître, l’autre ne prend consistance que dans le ricochet, pour mieux s’effacer une fois atteint ».

L’idiotie est donc, d’après les propos de l’auteur, non une proposition positive mais une réaction au sérieux et à l’idéalisme.

L’idiotie se veut par-dessus tout du côté de la vie opposée au mouvement intellectualiste qui réagit, à la fin du XIXème, au « raz de marée de la bêtise bourgeoise » montant avec l’objet industriel : il apparaît alors, selon l’auteur, une conception artistique qui propose l’hermétisme de la forme et l’ésotérisme du fond, théorisant que « l’intelligence doit être la marque extérieure et visible des oeuvres qui se prétendent du génie ». L’auteur décrit peu les auteurs exactement visés par ces couplets contre l’intelligence au service d’une classe, mais il note que « seule l’utopie relève du sublime. C’est l’élan, la décision intellectuelle, le présupposé moral, l’ambition d’esprit qui sont seuls susceptibles de receler les attributs distinctifs du génie » et surtout pas l’œuvre qui en aucun cas ne peut « physiquement s’incorporer le sublime ». Acte de foi conceptuel, justification absolue de l’arbitraire des pratiques et... des oeuvres forcément médiocres produites par la posture de l’idiotie.

 

La contradiction indépassable : le réel sera toujours plus idiot que l’idiotie.

Le principal danger pour l’idiotie est la concurrence déloyale de la folie.

« Montaigne nous met en garde à son tour contre cette faiblesse de l’homme dont l’orgueil lui interdit de voir sa propre folie, laquelle est sa condition » ; d’ailleurs « les artistes et les théoriciens amourachés de la folie s’accorderont sur ce point, en effet, que celle-ci a en partage avec l’art – du moins l’art tel [que les gens sérieux] le conçoivent et veulent en imposer l’idée – l’expérience du mystère »... et de citer l’écriture automatique de Breton pour lequel « le surréalisme repose sur la croyance à la réalité supérieure de certaines formes d’associations négligées jusqu’à lui ». La position de Breton suggère « une équivalence des états de confusion et d’inspiration ».

De là « la folie devient le sobriquet de l’anticonformisme et l’habillage du génie », prenant l’idiotie en art « en étau entre, d’une part, un art aspirant au culturel, dont l’intellectualisme se présente sous son jour le plus académique et, d’autre part, l’art brut, dont les exégètes font une armée tournée contre l’art contemporain décrété officiel ».

En d’autres termes, l’art brut se présente comme une idiotie pure, et non pas comme une idiotie feinte. Ce qui oblige l’auteur à une condamnation sans appel (alors que l’idiotie l’interdit, rappelons-le) : « la vérité et l’authenticité (...) ne sont, en art, que les publicités d’elles-mêmes et, à ce titre, les attributs les plus kitsch dont puisse se prévaloir une oeuvre » ; et « l’artiste, jouant l’idiotie, (...) foule au pied ces images d’épinal de « l’artiste véritable » ». Autrement dit, la seule vraie idiotie, c’est la fausse...

 

N’arrivant par ces quelques subtilités à dépasser la contradiction, l’auteur en appelle au complot :

« il est possible que « l’invention » moderne de l’art des fous, contemporain du retour d’un lieu commun antique –celui de la folie comme métaphore et moyen du génie- ait eu pour fonction de rejeter à la périphérie de l’art, de minorer ce qui était en train de s’imposer comme le vecteur majeur de la modernité : l’idiotie. (...) parce que sous les espèces du rire et de l’incohérence, nulle dialectique ne pouvait la contrer. La confrontation entre l’idiotie et l’intelligence ne peut se résoudre qu’au désavantage de cette dernière ».

Bref, l’art des fous serait le complot de la dernière chance des intelligents !

« C’est donc l’histoire d’un contre-feu. On a voulu stopper l’élan pris par un art idiot, et la folie fut l’obstacle idéal ». Pas de révélation précise en revanche sur ce « on » mystérieux qui complote dans l’ombre. Il faudra attendre encore quelques pages pour apprendre que ce « on » sont « les élites artistiques et intellectuelles du siècle », ce qui est court.

 

Avec honnêteté, mais confiné à une note en petit caractère p 73, l’auteur cite par ailleurs le journal du réalisateur Lars von Trier à propos du film Les Idiots. Ses acteurs jouent les idiots, mais une scène prévoit la participation de mongoliens. Citons la note :

«(...) lors des premières prises, aucun des acteurs n’était dans son personnage [...]. Et c’était tout simplement parce que soudain on se retrouvait avec des idiots authentiques et qu’il fallait qu’ils se sentent bien, il fallait bien les traiter et... un peu un rôle parental. J’ai dû interrompre en plein tournage parce que les acteurs ne se souvenaient même pas de leur nom dans le film, mais utilisaient leur propre nom... un phénomène étrange, mais c’était donc la rencontre entre la réalité et la fiction... ».

Cette opposition du simulacre au réel et l’éclatement instantané du simulacre aurait nécessité à notre sens un vrai développement. Il montre naturellement que c’est bien la feinte qui affaiblit l’idiotie dans le concours contre l’art brut ; l’idiotie n’est qu’un outil de réaction à l’encontre d’arts raffinés et culturels, auxquels elle emprunte finalement les mêmes valeurs et le même champ d’action, réaction oblige. L’idiotie n’est tout simplement pas une force de proposition en soi.

L’auteur, des pages plus loin, reviendra d’ailleurs sur la faiblesse congénitale de l’idiotie : « le problème est celui d’un devenir minoritaire : non pas faire semblant, non pas faire ou imiter l’enfant, le fou, la femme, l’animal, le bègue ou l’étranger, mais devenir tout cela, pour inventer de nouvelles formes ou de nouvelles armes ». On pourrait aussi dire : comment sortir, enfin, d’une culture d’opposition ?

 

 

 

Comment sortir d’une culture d’opposition ?

Compenser par le naturel

Une première façon d’essayer de sortir l’idiotie de sa culture d’opposition est d’en appeler au naturel : Magritte est censuré pour « les seules toiles qu’il peignit en peintre, heureux et fier de son état », celle de « la période vache, cette vague d’insanités », avec « ses lettres redevenues adolescentes, les dessins porno dans les marges [témoignant] du bonheur qu’il conçut à n’opposer aucune résistance à la régression ».

En fait « seuls la conscience d’un manque spirituel, intellectuel ou sexuel, l’intuition d’entendements lacunaires et l’abandon, parfois complaisant, à toutes les chutes comme à toutes les faiblesses, sont en mesure de conjuguer la « fantaisie » à cette forme à la première personne qu’est l’idiotie ».

« Tout un paysage au seuil duquel le sens hésite à s’imposer, où l’entropie, décomplexée, tient tête à l’intelligence raisonnante et où le rire et l’intuition préparent l’avènement de l’idiotie comme mode de connaissance, comme approche, à la fois humble et convulsive, de l’humain ».

Etablir le mépris définitif pour l’œuvre

C’est faute de naturel que les oeuvres sérieuses sont médiocres : « l’autocensure est une machine qui, contrairement à l’inspiration, ne connaît pas le repos. Et que dire de ce travail extraordinaire tout autant qu’invisible qu’opèrent, par leur absence, les lexiques, les règles, les tournures, les techniques que l’on ne maîtrise pas ? Si le roman est un vêtement coupé dans un pan de tissu immense, ce sont peut-être les chutes de ce tissu, ses marges gâchées qui recèlent une part de la vérité des êtres ».

Notons ceci : il y a vérité chez les êtres. Mais c’est dans ce qu’ils ne peuvent pas dire.

 

Pourquoi dès lors les oeuvres de l’idiotie, délivrées de l’obligation de l’autocensure, restent-elles médiocres ?

Et bien c’est que selon l’auteur, elle peuvent l’être exprès par réaction contre les oeuvres « de composition longue et laborieuse », c’est la « révolte des médiocres », mais également pour affirmer que « l’art n’est qu’un moyen pour rendre la vie plus intéressante que l’art ». Autrement dit, l’art, s’auto-dévaluant, laisse le champ libre à la vie : prise de position donc contre l’excès de sérieux qui voit l’artiste se brûler dans son art. Il faut lutter contre « le lyrisme héroïque d’un art intimant l’engagement du moi jusqu’à sa perte ». L’artiste ne doit pas disparaître dans sa propre oeuvre. « L’œuvre n’est plus alors un destin où l’on doive s’engouffrer, mais un extérieur, une péripétie qui peut être grave sans que l’on désire y être attaché ». Dès lors on peut jouer perdant, pour ne pas jouer gagnant (on lâche « les fées hystériques de la réussite et de la classe »). Mieux vaut « des projets artistiques qui tombent à l’eau plutôt qu’un artiste qui plonge dans l’art (...) . Le parti pris de l’idiotie [est une] option à la fois vivante et malheureuse propre à une époque où, par convention, on a décidé de ne plus prendre quelques lamantins à l’embouchure d’un fleuve pour un banc de sirènes » et, plus loin :

« [les créateurs] cessant quant à eux de se prendre pour des Christ, s’adonneront à l’idiotie imparfaite, c’est-à-dire lucide et triste, burlesque et profonde, simplement humaine, des temps modernes ».

Dépasser la contradiction par l’indéfendable

La notion d’indéfendable peut être la troisième façon de sortir l’idiotie de son statut d’opposant condamné au positionnement sur les valeurs de la culture bourgeoise.

L’auteur fustige ces « oeuvres qui ne sont que l’auto-proclamation de leur rigueur, l’irritante publicité de leur prétendue profondeur, et dont la haute idée du sens qu’elles revendiquent les préviendrait de toute attaque. Elles se poussent du col, défendues contre elles-mêmes et contre l’extérieur. Elles aspirent à se dire inattaquables. Face à ces pudibondes bibeloteries, il en est d’autres qui, loin de bâtir quelque système qui corsèterait leur allure et cautionnerait de fait leur validité artistique, font collection de tares, usent de toutes les faiblesses, se coltinent la musique peu ragoûtante et burlesque des contradictions humaines, s’abaissent à des passions atroces d’intimité que rien ne sauve en terme de goût ».

« La liberté conquise une fois franchies les bornes de l’indéfendable s’avère la seule qui puisse autoriser l’exercice savant d’un art et, simultanément, sans effort d’accommodation, les fulgurances de l’inculture, les dérives de l’art brut. (...) l’indéfendable, c’est à la fois ce qui ne donne aucune prise à la rédemption et ce qui ne peut être attaquable. »

 

Les passages de la fin du livre, plus concrets, sur l’immaturité, montrent les aspects de l’idiotie auxquels peut mener la surenchère de l’indéfendable. Elle s’y révèle dans sa pratique bien moins révolutionnaire que dans sa théorie :

« l’immaturité est une décision, la marque et le résultat d’une option politique et sexuelle, en l’occurrence anarchiste et pornographique ».

Ce qui donne concrètement une apologie de l’alcoolisme :

« l’ivrognerie n’est pas une expression anecdotique de l’immaturité dans le champ de l’art. D’abord parce que l’alcoolisme relève d’un comportement social et trivial ».

Ou de l’autosatisfaction :

« L’artiste moderne peut ne savoir rien faire et désirer le faire savoir ».

Ou de la misère sexuelle :

« vite fait, plus ou moins bien fait, une décharge, un coup, quelque chose qui se fait parce qu’on est là, et dont on jouit salement, ravi de n’avoir pas eu à réfléchir, d’avoir fait l’économie de penser ».

Ou du rituel absurde

« prééminence du rituel sur le matériel ; prédilection pour les postures grotesques, les comportements non nobles, voire ignobles, soulignant l’héroïsme de la pensée seule ; non respect des formes admises, des dogmes, de tout ce qui constitue le consensus en religion morale ; abandon de l’intelligence critico-intellectuelle au profit d’autres outils spéculatifs »

 

On retrouve dans l’opposition Hermès-Apollon l’opposition entre l’idiotie et ce qu’elle désigne à son action perturbatrice :

« [citant Pietro Citati :] Si Apollon était tragique, Hermès, lui, était comique ; si Apollon aimait la noblesse du geste, il avait, lui, une passion irrépressible pour tout ce qui était louche, obscène, trivial, ambigu ; et il nous enseigna que les gestes les plus simples de la vie peuvent avoir la même grâce insinuante que les activités supérieures » et, plus loin :

« Dieu moqueur, il s’oppose encore à Apollon en cela qu’il ne croit ni à l’ordre, ni à la loi, ni à la vérité. Il se plaît aux subterfuges, aux mensonges des voleurs et des mystificateurs. Dans sa versatilité, il sait rire et, là ou les autres dieux ont un seul visage, lui les multiplie (...) mêlant en une seule matière le rire le plus lumineux et l’ombre des labyrinthes, la nonchalance de la gratuité et la profondeur des détresses humaines. Car ce premier Hermès pratiquant l’idiotie a ceci qui l’éloigne irrépressiblement de l’Olympe, c’est qu’il a pour les hommes une sincère curiosité et un sentiment proche de la fraternité »

 

Cette descente aux enfers de l’acte créatif rejoint « deux directions majeures de l’art au XXe siècle : le choix par l’artiste de son propre corps comme médium privilégié, et la mise à bas de l’objet d’art au sens double ici de son accouchement au niveau du sol, en contrebas des cimaises et des socles ».

 

« L’idiotie, comme la sagesse, est [alors] l’acceptation de tous les écarts, l’option d’un point de vue globalisant, une émancipation du logos ».

Elle prétend à être la « seule manifestation admissible d’une esthétique de la présence. Une présence lessivée, complètement laïque, sans adossement d’aucune sorte » (Pierre Trividic)

Conclusion

Nombreux et tangibles sont les mots de désenchantement au monde :

 

par exemple :

L’idiotie est « la manière allusive, distanciée, dont se commente la découverte d’un monde où règne le vide, un monde dont l’économie naturelle compose, jusque dans nos corps, avec la béance et la fuite (...) à la souveraineté, se substitue l’absence d’autorité ; à la crainte, le rire ; à la victoire, la défaite ; aux rituels sacrés, le ridicule ; à la mort, la moquerie ; à l’acquisition, la dispersion. »

 

ou encore :

« Echappée de l’orbite platonicienne, l’Idée a réduit les distances qui la séparait de ses doubles et de ses ombres. L’idée n’est plus que dans la surface . Débarrassée de l’essence, elle a quitté l’altitude afin d’accéder à son nouveau statut d’évènement, de surface de l’évènement. » Tout est donné et tout est creux.

 

ou encore :

« L’idiotie en art s’approcherait assez d’une notion étrangère à notre culture ; celle, dans la société traditionnelle ‘aré’aré (îles Salomon), du namo, c’est à dire du « tueur », du briseur d’interdits. Un tueur de tabous, au sens où l’emmerdeur décime les conventions, abat les limites ».

 

Mais la voie est étroite entre le grand tueur de tabou et le petit poujadiste ricaneur revenu de tout : l’ironie est menacée d’ailleurs, comme le souligne l’auteur, par le point de vue « systématique aujourd’hui, qui préside à toutes les parodies, à toutes les formes du second degré ricaneur et devenu industriel avec la télévision ».

 

Le livre se termine enfin sur un long paragraphe absolument sinistre qui invite à prendre l’idiotie avec ce plus grand sérieux que, par ailleurs, l’idiotie prétend combattre... le tout se clôt en effet sur ces derniers mots : « L’idiotie en art ou l’anecdote d’un homme qui, racontant une blague, constate qu’il ne distrait personne et, sans tergiverser, se supprime. »

 

La conclusion désespérée invite donc à penser que l’idiotie offre, sous des aspects révolutionnaires, l’alternative confortable d’une médiocrité qui se voudrait choisie plutôt qu’elle n’est subie.

Un nouvel opium du peuple ?

 

dernière modification de cet article : 2003

 

 

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