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l'auteur

Henri Peyre
Né en 1959
photographe
Beaux-Arts de Paris en peinture
webmaster de galerie-photo
ancien professeur de photographie
à l'Ecole des Beaux-Arts
de Nîmes

www.photographie-peinture.com
www.nature-morte.fr
organise des stages photo

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La composition
de nature morte
chez Jean Siméon Chardin

et quelques enseignements de style pour le photographe...

 

par Henri Peyre

Introduction

Situons rapidement avec Wikipédia(1) le peintre Chardin : "Jean Siméon Chardin est né le 2 novembre 1699 à Paris ; mort dans la même ville le 6 décembre 1779, il est considéré comme l'un des plus grands peintres français et européens du XVIIIe siècle. Il est surtout reconnu pour ses natures mortes, ses peintures de genre et ses pastels. (...) L'artiste peint très lentement, revient sans cesse sur son travail (...) Il a du mal à composer ses tableaux, et c'est ce qui explique en partie que lorsqu'il trouve, après de longues et patientes recherches, une structure qui lui convient, il la reproduit dans plusieurs œuvres."

Nous nous proposons d'étudier dans cet article une des compositions les plus abouties de Chardin, Les Attributs de la Musique.


Les Attributs de la Musique (1764)
Dimensions : Hauteur 91 x Largeur 145 cm
Lieu de conservation :
Paris, Musée du Louvre, INV 3200

Description sommaire

Nous empruntons de nouveau ces lignes à une autre page de Wikipedia(2) : "Les Attributs des arts, Les Attributs de la musique et Les Attributs des sciences sont trois tableaux de Jean Siméon Chardin, peints en 1765. Les deux premiers sont exposés au Musée du Louvre. (...)

Les trois tableaux sont une commande de 1764 du marquis de Marigny, (frère cadet de Madame de Pompadour), qui dirigeait alors l'administration des Arts. Il s'agissait d'une commande globale de trois dessus-de-porte destinés au château royal de Choisy. Sur les trois tableaux de la commande du marquis de Marigny, Les Attributs des arts et Les Attributs de la musique sont aujourd'hui au musée du Louvre et Les Attributs des Sciences a disparu. Les tableaux ont été présentés au Salon de 1765. (...)

Ils ne doivent pas être confondus avec les tableaux Les Attributs de la musique civile et Les Attributs de la musique militaire, peints par Chardin en 1767, ni avec les tableaux Les Attributs des arts et Les Attributs des sciences peints par Chardin en 1731, exposés au Musée Jacquemart-André(3). (...)

Description du tableau Les Attributs de la musique :
Le foisonnement d'objets s'accorde à la destination décorative de ce dessus-de-porte, pendant des Attributs des arts. Mais la composition, rigoureusement circonscrite entre les livres de musique, reste d'une grande lisibilité. On distingue, de gauche à droite, un violon, une mandoline, une musette à soufflet, un cor de chasse, une trompette et une flûte traversière."

Nous soulignons la composition, rigoureusement circonscrite dans ce texte de Wikipedia. Un simple coup d'œil sur notre première illustration du tableau suffit à s'en convaincre. Mais il faut aller plus loin. Nous allons étudier de plus près les lignes de compositions du tableau en nous appuyant sur ses points de force.

Analyse des
Attributs de la Musique de Chardin

Faire une analyse du tableau en le débarrassant de la glose accumulée des textes des critiques, retrouver l'image comme l'a conçue le regard du peintre, la retrouver en gestation, est un moment d'une grande force. Une bonne analyse d'image permet de comprendre mieux comment le tableau a trouvé sa puissance et son équilibre ; d'entrer littéralement dans la tête du peintre aussi, pour soupeser les choix faits et tenter de les comprendre. La critique d'art n'en a pas trop l'habitude et s'y risque bien peu. Pourtant c'est surtout en elle-même que l'œuvre fait sens, et si elle dure dans le temps, là où le contexte passe, c'est à cause de la solidité de sa fabrication.

Le premier moment de l'analyse consiste en général à trouver le "toit" de la nature morte. Ce point qui domine tous les autres, ici l'embouchure de la trompette.

Partant de là on cherche à inscrire la composition dans un triangle de base, en cherchant les deux points du bas de la composition, ici forcément sur la table. Nous dessinons alors ce que nous appelons le triangle de base.

A la convenance du peintre, certains objets peuvent sortir de ce triangle pour culminer au-delà de cette figure simple. Nous dessinons un deuxième triangle que nous appelons triangle des hauteurs maxi. Ce triangle s'ouvre pour la peinture de façon très symétrique au-dessus des 2 pentes du triangle de base.

 

 

 

 

     

La nature morte repose sur une table. Dans les natures mortes, la ligne de bord de table est toujours une ligne de force. Ici, elle est doublement une ligne de force. L'œuvre est en effet un dessus de porte, conçue pour être vu d'un point de vue bas. Par construction la perspective a été fabriquée de sorte que la ligne du regard (ou ligne d'horizon, la hauteur des yeux) se confond avec le bord de table. Nous avons également tracé cette ligne sur le schéma ci-dessus.

Comme Chardin offre souvent dans ses petites compositions des natures mortes basées sur un triangle central, et attiré par l'embouchure de la musette à soufflet, nous vérifions en traçant la réplique isocèle que Chardin a bien calé le pavillon principal de la musette sur une ligne qui n'est pas quelconque. Cela marche. Rien ne semble avoir été laissé au hasard dans le tableau.

Nous prenons un peu de recul, et seulement, avec un peu de retard, nous nous rendons compte que nous n'avons pas tracé les diagonales du tableau. Et là, de nouveau, au point central, nous trouvons le pavillon de la musette.

Voilà d'où vient l'impression que la composition est rigoureusement circonscrite. L'ensemble de la composition obéit à des lignes cachées. L'inscription simultanée dans 3 triangles emboîtés permet de faire croire au désordre alors que tout est parfaitement cadré. La jouissance pour le spectateur est bien d'opposer un apparent désordre à l'ordre sous-jacent qui reste perceptible, sans que l'on sache, avant d'en faire l'analyse, d'où vient le coup.

Le point le plus fort, au croisement des diagonales, met le pavillon principal de la musette en avant. Si l'on veut bien accepter l'idée selon laquelle le point central porte le sujet de l'image(4), que nous signifierait notre ami Chardin? En nous désignant avec impertinence le bout de cette érection  comme sujet principal, Chardin jette le trouble.

La lumière vient traditionnellement du haut et de la gauche de l'image (flèche orange).

 

     
   

En plus des lignes et points de forces repérés sur la peinture de Chardin, nous avons représenté ci-dessus en grisé les zones où les objets sont particulièrement accumulés. Par rapport aux lignes de force que nous avons relevées, Chardin semble avoir pris le parti de ménager une zone avec moins d'objets dans la partie centrale, là où la lumière attaque. Ainsi la lumière pénètre-t-elle la zone d'objets là où ils sont les moins nombreux, on pourrait dire les plus faibles, exactement comme le faisait la lumière en couteau du Caravage, que nous avions autrefois disséquée sur ce même site (5). La lumière pourrait ainsi évoquer des forces supérieures, capables, comme chez Caravage, de détruire le sujet, attaqué dans sa partie la plus faible. D'un point de vue pictural un tel dispositif permet aussi à la lumière de pénétrer jusqu'au centre de la composition, offrant la possibilité d'installer un point de contraste maximum au cœur du sujet afin de mieux y attirer le regard. Nous proposons que le schéma final porte pour la suite ces zones grisées à titre secondaire.

Au mieux donc Chardin, l'homme tranquille, nous parle-t-il de la lumière, orientée comme l'instrument, et déifiée par la faiblesse d'une composition qu'elle menace de briser. Au pire nous glisse-t-il une allusion sexuelle virulente, bien propre à démentir son image d'homme tranquille et effacé. Troisième interprétation encore, en attirant notre attention sur ce détail sans importance, mais placé au meilleur endroit, il nous suggère de nous intéresser à la composition, placée comme sujet fondateur de sa nature morte. Où est la vérité ? Chardin seul le savait, mais en homme suffisamment intelligent pour avoir conscience de toutes.

Il est maintenant temps de passer à l'étape suivante, qui pourra peut-être faire avancer nos déductions. Chardin le besogneux a-t-il repris le schéma que nous venons de découvrir dans d'autres œuvres ? En particulier quid des Attributs des Arts commandé la même année par le même client ?

Construction des Attributs des Arts :
une ressemblance troublante

Voici les Attributs des Arts, peint la même année pour le même commanditaire.


Les Attributs des Arts - Jean Siméon Chardin (1764)

On renifle aussitôt évidemment qu'il y a du triangle dans l'air. Mais une priorité d'abord, que trouvons-nous au centre, au croisement des diagonales ? Pouvons-nous appliquer le schéma découvert dans l'œuvre précédente ?

Voici le schéma collé à l'œuvre :

Le centre d'abord : manifestement, Chardin suggère par le choix du centre, au croisement des diagonales, que les attributs des Arts ne sont pas forcément ceux que l'on croit.

D'après Wikipedia (6) "Au centre est posé un modèle de la statue de la ville de Paris pour la fontaine de Grenelle par Edmé Bouchardon, affirmation de Paris comme capitale des arts". Le croisement des diagonales désigne le sexe de la statue comme point central. Deux compositions proches en date et pour le même commanditaire, supposées traitées dans le même esprit, semblent s'intéresser assez directement à la même chose. C'est beaucoup pour une coïncidence.

Par ailleurs, il ne semble pas que le schéma s'applique en ce qui concerne les triangles de lignes de force. La seule ligne en place est celle de la table.

Notre petite affaire marche beaucoup mieux si on transpose le schéma légèrement vers la gauche, ce que Chardin a probablement fait :

Notons dans ce cas que le centre des diagonales déplacé tombe dans la palette, indiquant peut-être malicieusement la peinture comme art le plus fort. Enfin disons que ce déplacement tend à exonérer Chardin d'un esprit égrillard qui est courant chez les peintres dans les travaux de commande. La réalité la plus probable est que Chardin a été un peu malicieux sur ces deux commandes, dans une époque qui est aussi celle de Boucher.

Mais poursuivons notre enquête : Les Attributs de la musique civile et Les Attributs de la musique guerrière, peints par Chardin en 1767, seraient-ils basés sur le même schéma ?

Attributs de la musique civile et Attributs de la musique guerrière, le schéma marche encore

Les Attributs de la musique guerrière est un tableau au format moins allongé. Le fond blanc marque le format des précédents sur lequel le nouveau tableau peut être projeté :


Jean Siméon Chardin, Les attributs de la musique guerrière (1767)
Huile sur toile, 112 × 144 cm

 

Appliquons le schéma :

Voilà qui marche à merveille. Chardin ne change pas une équipe qui gagne. Si le schéma marche vraiment impeccablement pour l'analyse de l'œuvre, on ne retrouve pas la malice sexuelle des précédentes composition. Il y a bien une trompe placée en point de force, mais il faudrait cette fois avoir bien mauvais esprit pour penser que le peintre de 68 ans joue encore avec un symbole aussi grossier.

Au tour des Attributs de la musique civile :


Jean Siméon Chardin, Les attributs de la musique civile (1767)
Huile sur toile, 112 × 144 cm

Voici notre schéma en place, mais au prix, cette fois d'un usage en symétrie :

Le tableau est encore une fois parfaitement contenu dans le schéma de composition. La flèche de l'éclairage n'est là que pour rappel du schéma originel. L'éclairage continue de venir du haut et de la gauche, suivant la grande tradition de la peinture occidentale.

Applications photographiques

Voici deux exemples d'images construites sur le schéma de composition de Chardin exploré dans cet article :


Nature Morte avec 2 luths et tambourins - Henri Peyre & Catherine Auguste (2016)

 

L'utilisation du schéma est un peu différente dans l'image suivante :


Nature morte avec luth, clarinette, flûtes à bec, partition et boîte du luth - Henri Peyre & Catherine Auguste (2016)

Le schéma de Chardin est à la fois inversé et décalé vers la droite

Pourquoi composer une image ?

L'introduction d'une composition dans une image permet de faire entrer dans la représentation plusieurs actions intéressantes :

Hiérarchiser la lecture de l'image

Le placement du sujet s'effectue traditionnellement au centre de l'image. La composition peut être utilisée pour introduire une hiérarchie organisée des objets secondaires, placés sur des lignes ou des points de force, de sorte d'introduire dans l'image un sens de lecture, qui invite le spectateur à parcourir l'image de l'essentiel vers le secondaire.

Dans notre première composition, le choix d'axer le point central de l'image sur l'œil du luth fait indiscutablement de ce dernier le sujet numéro un de la représentation. On n'attire pas l'œil du spectateur sur la qualité de la composition mais sur l'instrument lui-même. La composition vient de la sorte simplement assurer une sorte de stabilité, d'assise et d'éternité à la scène représentée, dont elle confirme l'intérêt du sujet principal.

Augmenter la jouissance d'interprétation

Dans notre deuxième image, l'œil du luth ne se trouve plus en position centrale, affaiblissant l'instrument. La clarinette, le sifflet de flûte et les coins hauts de la boîte du luth se retrouvent sur des points forts. Ce traitement des objets incite le spectateur à éprouver le mystère de la composition, ordre bizarre et mystérieux appliqué aux choses, sens du Monde que la nature morte fait semblant de révéler. Le spectateur est invité à méditer sur l'ordre et le désordre, la signification de ce qu'il a sous les yeux, dont le sens dépasse la seule figuration des objets présentés.

Limite de la composition

Attention. Quand on parle de composition c'est un peu comme quand on parle de nombre d'or. Les esprits techniques et peu inventifs ont tôt fait de penser tenir la recette qui fait la bonne image à tous les coups. Ce n'est pas si simple parce que la réussite tient évidemment aussi à d'autres facteurs. Par exemple, prenons cette image :

Cette nature morte obéit au même modèle de composition que les précédentes :

Pourtant l'image est loin de fonctionner aussi efficacement dans un projet qui viserait, comme le nôtre, une forme de confusion avec la peinture. Notre nature morte contemporaine bénéficie peut-être déjà, dans le choix des objets, d'une heureuse unité de programme (tous les objets servent au petit-déjeuner), mais :
- Les différents objets ne sont pas rattachés à une culture artistique  proche de la peinture (les instruments de musique des natures mortes précédentes s'invitaient, eux, souvent dans les représentations de la peinture classique)
- Les objets, conçus pour les linéaires des supermarchés, sont hauts en couleurs et riches en inscriptions (ce qui distrait l'œil de la composition)
- La lumière est très insuffisamment travaillée (peinant à donner ce surcroit d'atmosphère qui peut indiquer au spectateur que la représentation cherche à avoir un peu d'esprit).

Passer la nature morte en noir et blanc peut  déjà améliorer le deuxième de ces points et rendre plus sensible et donc plus opérationnelle une composition autrement quasi invisible :

Conclusion

Il n'y a pas de recette pour réaliser la bonne image à tous les coups. Il y a des points sur lesquels il faut être attentif, des questions à se poser à chaque fois. Mais des caractéristiques individuellement heureuses des objets que nous photographions peuvent se trouver en compétition une fois réunies. Pour arbitrer entre elles, il faut alors invoquer un arbitre suprême, le projet. Le projet consiste à se demander ce qu'on veut exprimer exactement dans la création d'une image et à considérer chacun des éléments qui concourent à l'image comme une possibilité éventuelle de s'en approcher. Il permet d'arbitrer entre les effets de chacun des moyens et de faire les bons choix. La composition n'est-elle même qu'un des moyens permettant d'hiérarchiser la représentation ou d'envoyer au spectateur un message de méditation sur l'ordre du Monde. Elle ne garantit jamais à elle seule le succès d'une image et doit être utilisée comme tous les moyens dans la perspective d'un projet.

Concernant la photographie et plus particulièrement la photographie contemporaine, le grand projet a longtemps été le Style documentaire(7), littéralement conçu comme une arme anti-peinture.


Walker Evans, Eglise de Noirs, Caroline du Sud, 1936

Dans l'état d'esprit qui a porté le Style Documentaire, la recherche d'une qualité de composition héritée de la peinture est une faute, en particulier parce que la grande composition met en doute que la réalité puisse se suffire à elle-même, indépendamment de l'artiste.

Ce vieux débat reste stérile. Il est alimenté par le plafond bas d'une critique qui hésite toujours, dans le commentaire de l'œuvre, à valoriser la chose représentée en tant que telle ou en tant que symbole. L'épisode de Duchamp n'a pas permis de dépasser ce vieil antagonisme, se contentant finalement de ramener l'art dans la vieille ornière du symbole et du réel, et lui faisant une fois de plus rater le tournant de la jouissance (8).

     
   

 

Notes

1 https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Sim%C3%A9on_Chardin

2 https://fr.wikipedia.org/wiki/
Les_Attributs_des_arts,_Les_Attributs_de_la_musique
_et_Les_Attributs_des_sciences

3 Difficile de s'y retrouver... Les Attributs des Sciences du Marquis de Marigny a disparu... mais le Musée Jacquemart André a bel et bien un Attributs des Arts / Attributs des sciences, tableau aux deux sujets regroupés qui nous fait corriger le s initial du mot exposés du texte de Wikipedia.

4 http://www.galerie-photo.com/esthetique-photo-2-conseils-simples.html . Cet article m'a valu pas mal de courriers incendiaires de photographes malheureux de voir fouler au pied ce qu'ils croyaient être une bonne recette... puisse cet article sur Chardin leur donner un jugement plus nuancé.

5 http://www.galerie-photo.com/le-caravage-eclairage.html

6 https://fr.wikipedia.org/wiki/
Les_Attributs_des_arts,_Les_Attributs_de_la_musique_
et_Les_Attributs_des_sciences

7 Voir sur ce site la page consacrée au Style Documentaire
http://www.galerie-photo.com/le-style-documentaire.html

8 Voir sur ce site notre définition de l'œuvre d'art à partir de la jouissance http://www.galerie-photo.com/oeuvre-art.html

 

Dernière modification de cet article : 2016