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Thierry Gieseler : paysages

 

Thierry, comment êtes-vous venu à la photographie ?

Ma vraie nécessité de faire de la photographie vient de la peinture. La très belle peinture originale me procure une réelle émotion esthétique. Une reproduction ne procure pas cette émotion. Vu l’impossibilité d’aller au musée tous les jours, j’ai pensé que je pourrais essayer de produire des tableaux moi-même. Plutôt que d’apprendre la peinture, j’ai renoué avec la photographie vers 40 ans.
 
J’avais fait brièvement de la photographie vers l’âge de 10 ans, à l’école et à la maison, y compris le tirage en chambre noire. Vers 20 ans, j’ai hésité à me saigner pour acheter un appareil, mais en regardant les photographies des autres prises lors de vacances, concerts… j’avais conclu à l’impossibilité de créer des images qui communiquent l’impression du moment vécu. Je préférais mes souvenirs (images mentales), quitte à les perdre définitivement, à des photographies. Pour cette raison, je n’avais fait aucune photographie pendant 20 ans.
 
Aujourd’hui, il ne s’agit pas de capturer l’instant ni de documenter quoi que ce soit. Je cherche un équivalent photographique à ce qui me parle en peinture (la transition du beau idéal vers le romantisme, puis le luminisme à la Sorolla), mais aussi en musique (la symphonie alpestre de Strauss) ou au cinéma (le caractère champêtre et mystique de A Canterbury Tale de Michael Powell par exemple). C’est l’enthousiasme de l’autodidacte qui parle !

 


©Thierry Gieseler - Givre et Lumière


Thierry GIESELER

né en 1970
diplômé en psychologie expérimentale
et en musique
vit à Bruxelles.
 
thierry.gieseler@skynet.be

 

 




Pourquoi le paysage ?

De même qu’en voyage, « on ne saurait aller chercher trop loin le désir d’être chez soi » ; on ne saurait mieux contempler le mystère de la vie sur terre qu’en regardant un tableau de paysage depuis son fauteuil !
 
Beaucoup d’entre nous vivons en ville par nécessité économique. Dans les jours qui suivent une belle randonnée, j’ai des paysages plein la tête et la nostalgie des heures lumineuses où les choses étaient redevenues simples. En ville, ces souvenirs prennent des aspects irréels, comme venus d’un autre monde. J’ai l’impression avec ce recul de revoir non seulement des lieux avec des arbres, des ruisseaux, des graminées, du vent… mais d’avoir traversé un monde riche, vivant et formant un tout. C’est ce que je cherche à représenter.
 
(Je trouve difficile de parler de cela aujourd’hui où tout est lu sous le prisme de l’écologie. Il n’y a aucun militantisme chez moi. Ces sentiments existaient déjà en moi quand mon professeur de géographie nous enseignait que nous allions vers une ère glaciaire et mourir de froid !)

 

Qu'est-ce pour vous qu'un bon sujet photographique ?

Quelque chose qui aspire vers le ciel et vers la lumière, dans lequel nous voyons des attitudes, des intentions, des liens, qui crée une sorte d’empathie avec la nature et montre le cycle de la vie.
 
Plus concrètement, pour moi, c’est un sujet de tableau qui correspond aux spécificités de la photographie :
- Utiliser sa supériorité à produire des détails. J’aime des sujets d’une grande finesse et très détaillés, comme les ronces, les fines branches…
- Tirer parti de l’image fixe, pouvoir promener son regard et l’observer à l’infini, à son aise, plutôt que d’être submergé par toutes les sensations du plein air, la lumière changeante… 
- L’impression de regarder la réalité et non pas une représentation de la réalité : avec des sujets aussi ténus que quelques arbres, de l’eau et de la végétation, la photo m’incite à travailler avec des lumières et atmosphères particulières pour ne pas être littéral ou documentaire, mais aussi éviter une esthétique tape-à-l’œil. J’essaie de pousser aussi la pure photographie en me refusant à utiliser les moyens habituels de la "photographie d’art" pour altérer l’impression de réalité et créer un effet : pas de filtre, pas de sténopé, pas de flou qui saute aux yeux, pas d’ "intervention" sur le médium, pas de prise de vue à travers un pare-brise mouillé, pas d’éclairage cinématographique, pas de colorisation… Cela correspond à l’impression de naturel et d’immédiateté que je veux donner. J’essaie que la composition et les rapports de lumières donnent d’emblée une simplification de couleurs et un aspect tableau.

Enfin, le paysage dans l’art occidental a évolué d’une fonction de décor (peinture mythologique, religieuse, d’histoire) vers une fonction de pur décor, c’est-à-dire illustrant l’absence humaine ou l’absence de sujet. Mon but est de prendre la nature comme sujet, mais pas de la documenter ni d’en faire un décor, à l'exemple d'Ivan Chichkine, ou des études des naturalistes comme Courbet. Ils sont de bonnes sources d’inspiration pour mes compositions.

 

 


©Thierry Gieseler- Matin d'automne

 

Qu'est-ce que vous aimez dans la photographie à la chambre ?

Ce qui me plait le plus à la chambre, c’est le résultat ! Dans un premier temps, j’ai cherché des sources d’inspiration parmi les photographes actuels et passés. Presque tout ce qui me plaisait de près ou de loin avait été fait à la chambre. Il y a de vraies verticales que rendent des perspectives plus justes et proches de la peinture (chez moi, c’est essentiel pour les arbres), des détails fins mais doux, des transitions douces du net au flou. Il y a un rendu particulier, quelque chose que semble faciliter l’apparence d’un tableau plutôt que d’un cliché, une composition plutôt qu’un découpage.
 
Avant la chambre, j’avais accumulé des milliers de photos (au compact et reflex digital). A mes yeux, aucune ne valait la peine de décrocher du mur la reproduction d’un Friedrich ou d’un Sorolla pour y prendre sa place. C’est une banalité, mais la chambre m’a permis de produire moins et plus consciemment. Elle force à prendre des décisions radicales en amont, passer moins de temps en post-production.
 
J’ai l’impression qu’avec un appareil plus pratique et plus rapide, on déclenche plus vite pour constater souvent ensuite que ça ne donne rien. C’est une erreur de type faux positif (décider erronément qu’il faut faire une photo). La seule chose qu’on a appris, c’est que telle chose ne fonctionne pas. A l’inverse, la chambre, par sa lourdeur, m’incite à faire un type d’erreur différent : décider erronément de ne pas prendre telle photo (faux négatif). La conséquence c’est le doute et le regret de ne pas avoir pris telle photo, et donc, se pose la question de savoir ce qu’il y avait de si attirant et de comment le trouver ailleurs. Je trouve que ce type d’erreur pousse à affiner la définition de son sujet et du style.

 

Qu'est-ce pour vous qu'une belle photographie de paysage ?

J’aime la photographie de quelque chose de beau, naturel, proche (pour le point de vue), une clarté, des lointains, une sorte de charpente solide dans la composition. Je trouve cela chez Jem Southam et ses falaises, certains Ansel Adams, certains Joel Sternfeld  et d’autres mais leurs rendus photographiques, les lumières, les couleurs créent un émerveillement que démentent les sujets (généralement, la transformation du paysage par l’agriculture industrielle…). J’ai aussi souvent l’impression de voir de la très belle photographie de paysage au cinéma, même si c’est une illusion créée par la juxtaposition des images et surtout le son.
La couleur est pour moi un élément crucial et compliqué. Je l’évacue en travaillant uniquement en Portra 400 puis en cherchant le laboratoire qui produit un scan qui me plaise sans que je doive expliquer grand-chose. J’en ai essayé quatre avant de trouver le bon.

 

Avec quel matériel travaillez-vous ?

Une bonne paire de chaussures de randonnée, une Super Technika V et un Sironar 135 N, du Portra 400, un trépied qui monte à 2 m, un escabeau, un bon sac qui se plaise dans la rosée et la boue. Ensuite, un premier labo développe la pellicule, un second scanne avec un Imacon et imprime.
 
Je n'ai pas toujours ce lourd matériel avec moi : il m’arrive hélas de trouver une image intéressante lorsque je n’ai pas ma chambre, comme cette vue prise à Chypre...
 

 


©Thierry Gieseler - Vers le col

   
   
   
 
 

Dernière modification de cet article : 2020

 

 

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