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La longue Route de Sable
par Romain Laurendeau

 


© Romain Laurendeau

 

 

Comment êtes-vous devenu photographe ?

Pour moi, ce fut un long cheminement.
Au décès de mon grand père passionné de photographie et précurseur dans son village, j’ai hérité de son appareil photo. Je m'intéressais à la photographie depuis enfant, mais c’est cet événement qui m’a convaincu de m’y consacrer sérieusement.
Je ne jurais alors que par le noir et blanc, impressionné par son rendu, ses contrastes. Très vite, déçu par les tirages industriels, je me suis mis à développer et tirer mes photos moi-même dans la salle de bain de mon petit studio d'étudiant. À la fin de mes études en physique-chimie, j’ai finalement décidé de changer de voie en intégrant une école de photographie. Puis ce fut une longue période de pratique et de petits boulots. C’est à ce moment-là que j’ai développé une maladie dégénérative de la cornée, le kératocône, qui me rendait peu à peu aveugle. Finalement, j’ai eu la chance de subir une greffe qui m'a sauvé la vue. Je crois que c’est à ce moment là que je suis devenu photographe.

 

photo romain laurendeau
© Romain Laurendeau

 

 

Comment en êtes-vous venu à cette série ?

Après l'opération, que j’ai vécue comme une véritable renaissance, j’ai beaucoup voyagé au Sénégal, en Cisjordanie, et surtout en Algérie.
Je partageais mon quotidien avec les hommes et les femmes que je photographiais dans l’espoir de les raconter avec une sensibilité que je voulais universelle.
Si cette pratique demande d’aller chercher en soi, comme tout processus créatif, elle reste principalement tournée vers l’autre.
Ce protocole d’immersion et de temps long qui s’était mis en place progressivement, me donnait entière satisfaction mais, après des années, l’excitation de mes débuts avait fait place à un sentiment de répétition dans un processus bien huilé. C’est pourquoi, quand le monde a été frappé par la pandémie, je me suis naturellement tourné vers une photographie différente, plus introspective et intime.

Je voulais revenir à des émotions simples, liées au sens et à l'évidence de mes premières envies photographiques. La crise du covid m’a ramené à une forme d’essentiel.

La longue Route de Sable est le fruit de cette réflexion.

 

 

photo romain laurendeau
© Romain Laurendeau

 l'auteur



Romain Laurendeau est un photographe français.
Il privilégie les projets en immersion et au long cours, interrogeant l’homme et son rapport à son environnement en proie à des problématiques fortes et complexes.
Son travail a été récompensé par de  nombreux prix dont le World Press Photo du meilleur reportage de l’année et est exposé au travers le monde.

romain-laurendeau.com

Quel est pour vous son sujet principal ?

Cette série est le projet qui a été retenu par la grande commande photojournaliste de la Bibliothèque Nationale de France. Mais elle est surtout la cristallisation d’un travail entrepris il y a des années, qui consistait à photographier les vacances d’été sur l’île de mon enfance. C’était alors le seul projet qui échappait au protocole mis en place durant mes voyages. Une série secrète, intime, qui consistait en quelques clichés glanés au fil des étés dans l’espoir de retrouver l’innocence et la liberté qui s’incarnaient, pour moi, dans cette respiration estivale. Et je revenais invariablement à ce travail quand je réfléchissais à un projet à soumettre à la BNF. Je ne me projetais pas dans un reportage journalistique au sens classique.
Le second élément déclencheur a été la lecture du livre La Longue Route de Sable de Pier Paolo Pasolini. Il m’a beaucoup inspiré par la sensibilité et la poésie que l’auteur insufflait tout en racontant le réel. Cette œuvre est restée ma boussole tout au long du périple.

Pendant plusieurs mois, j’ai donc sillonné les côtes françaises, comme une continuité et un aboutissement à ce travail entrepris des années plus tôt.
Mais, au fil du temps, l’insouciance recherchée s'est effacée devant le doute et le désenchantement d’un été caniculaire traversé par les crises. La légèreté recherchée faisait place à la pesanteur. Rattrapé par une atmosphère étrange, je me suis surpris à me réfugier dans une sorte de quête introspective. J’avais l’impression d’être le témoin d’un changement de paradigme, entre un passé révolu et un avenir incertain. J’ai en quelque sorte échoué dans ma volonté première pour finalement raconter autre-chose.
 
Ma Longue Route de Sable raconte la déambulation intime, sensuelle et contemplative de l’impossible quête d’innocence et de liberté, plongée dans une époque à la croisée des mondes.

 

 


© Romain Laurendeau

 

Dans toutes vos séries on a l'impression que vous cherchez à remplir au maximum le cadre : quand jugez-vous qu'il est suffisamment rempli ?

Techniquement, j’apporte beaucoup de soin à mes arrière-plans, depuis toujours. Et certainement aussi aux instants où tout s’organise comme une évidence, si bien théorisé par Cartier-Bresson. Ce sont des outils parmi d'autres au service d’une photographie dans laquelle je voudrais mettre le sujet dans un contexte. Un contexte qui devient lui aussi sujet. Je recherche une photographie qui puisse susciter l’attention par ses différents niveaux de lectures, ses différents plans… dans le seul but d’aboutir à une certaine «justesse» dans sa vérité mais aussi à l’interrogation, l'interprétation voire à l’imagination. Bref, j’aime les photos qui racontent une histoire.
Mais mes photographies sont loin d'être toutes «remplies». Le vide raconte beaucoup aussi.

 


© Romain Laurendeau 


 

Comment sont faites techniquement vos images ?

Pour cette série, j’ai photographié en noir et blanc avec mon fidèle Fuji x100v qui me suit depuis des années dans ses différentes versions.
A la fin, je me suis retrouvé avec un corpus d’images numériques, et cela aurait dû marquer la fin du projet. Mais, certainement parce que la série a évolué au fil de sa création, c’est plutôt un sentiment d’inachevé, d'incomplétude, qui m’attendait au bout de ces mois de déambulation. J’ai alors voulu explorer au-delà du geste photographique.

Par un jeu de contretypes (photo imprimée en négatif sur transparent), j’ai décidé d’expérimenter l’altération aléatoire et organique de mes photographies numériques en les tirant sur un vieux papier argentique périmé développé dans un révélateur appelé «lith».
Outre l’aspect esthétique qui correspondait à ma vision, le protocole prenait sens au sein de ma série : en effet, papier argentique et prise de vue numérique se côtoyaient, se mélangeaient, comme autant d’interrogation sur la temporalité, comme une mise en abîme d’un changement de paradigme, d’un monde en mutation. Cela donnait le cadre satisfaisant pour incarner mon propos.

 

 


© Romain Laurendeau 

 

 

Quel rapport entretenez-vous avec le temps ?

Lorsque je photographie à l’étranger, c’est sur une période de trois mois. C’est le temps de ma photographie. Cela signifie que pendant cette période, rien d’autre n’existe. Ce sont des moments forts de découverte et de doute. C’est le temps du risque aussi.
Pour ce projet, je restais dans mon pays et même si il a fallu sortir de ma zone de confort, cela restait limité.
Néanmoins, alors qu’à l’étranger je reste au même endroit, jour après jour, en prenant le temps de créer des liens forts qui me donnent parfois accès, je l'espère, à l’essence même des personnes que je photographie et de leur histoire, pour la Longue Route de Sable, c'était l’inverse. Je me déplaçais en permanence. Quelques jours au même endroit tout au plus. Et, si, au début, j'échangeais avec les gens, très vite, je me suis muré dans le mutisme. Le dialogue n'était plus avec les autres. Il était en moi. Les strates d'intimit�������������s que j'explorais, n'étaient non plus celle de l’autre, mais les miennes avec tout ce que cela suppose.

Pour moi, seul le temps long, mêlé à une certaine abnégation, arrivent à me donner accès à la photographie que je recherche.
Quels que soit mes projets, le temps long m’est indispensable. La photographie, c’est pas cool. C’est du combat, un long combat, un beau combat.

 

 


© Romain Laurendeau 

 

Pourquoi le noir et blanc ?

Pendant des années, je n’ai photographié qu’en argentique noir et blanc. Je suis arrivé à la photographie par le noir et blanc et il est naturel pour moi de «voir» en noir et blanc. Pour cette série, que je voulais aussi comme un retour aux sources, je n’ai pas hésité longtemps. Le noir et blanc était l’outil. Il reste mon outil, mais j'expérimente de plus en plus la couleur que j’aimerais beaucoup plus approfondir. C’est très stimulant. Il y a tellement à apprendre et à faire...

 

 


© Romain Laurendeau

 

Avez-vous le sentiment de témoigner de ce qui va disparaître ?

Comme je l’ai évoqué plus haut, mon voyage a peu à peu, et malgré lui, pris une autre direction. La légèreté et la joie des vacances d’été semblaient parasitées, ou mises sous voile. Canicule et feux de forêt historiques, prix de l’énergie record, guerre en Ukraine et autres, donnaient très concrètement à cet été une lourdeur inattendue mais finalement évidente si l’on se place, en plus, dans le temps long. Plus le voyage avançait, plus je photographiais ce qui me semblait être le sentiment d’une lente disparition, d’effacement d’un monde sans que le processus ne soit total. Peut être le monde de mon enfance, peut être celui aussi d’une autre époque où la vie semblait plus simple, ou l’espoir plus présent. L’histoire le dira, mais c’est un arrière-goût de purgatoire, de moment suspendu qui s’est invité au voyage.
Finalement, alors que j’ai toujours cherché dans mes travaux précédents à raconter l’envers du décor, là je me suis surpris à lutter pour retrouver le décor, sans y arriver vraiment.

 

 


© Romain Laurendeau


Qu'est-ce que la lumière pour vous ?

Elle est le pilier de ma photographie et l’inspiration originelle qui m’a poussé vers elle. C’est par elle que tout commence la plupart du temps. C’est elle qui m’attire avant même que je me pose la question de la pertinence d’un déclenchement. C’est elle qui façonne les ambiances auxquelles je suis très sensible. Je vois en elles toute une poésie. Toutes les lumières sont belles, il faut trouver les clés. Parfois j’y arrive, parfois non. Je continue de chercher.

 

 


© Romain Laurendeau

 

Diriez-vous que vous êtes un photographe de l'intime ?

Je ne m'étais jamais posé la question avant que vous me la posiez. J’avoue associer la photographie intime à une photographie contemporaine assez codifiée dans sa forme qui n’est pas forcément la mienne.
Après, comme ma volonté est de tendre vers une réalité profonde, à l'essence des êtres, alors peut-être que dans ce sens, je serais un photographe de l’intime. Je ne peux m’exprimer que sur ce qui m’anime. Comment est perçu mon travail, lui, m'échappe bien évidemment. Moi, je me définis simplement comme photographe. C'est-à dire que la photographie est mon médium, mon rapport au monde.
 

 


© Romain Laurendeau

 

Quand savez-vous qu'une photo est "finie" ?

Quand je ne peux plus faire une photo de plus. Quand l'état d'épuisement autant physique que moral me laisse totalement vide. Cela s’accompagne souvent d’une sorte d’euphorie liée au sentiment du travail accompli. Je ne sais pas si j’ai réussi, si j’ai été pertinent. Mais je ne peux pas faire plus. Alors, je peux m'arrêter. En ce qui concerne cette série, le travail d'expérimentation après les prises de vue terminées est conséquent. Bien plus que d’habitude. Cela ressemble au travail que j’ai accompli pour faire mon livre «Kho». Je crois que j’ai pu dire stop quand j’avais écarté toutes les possibilités, bref, que j’avais tout essayé. Je n’ai pas encore tout expérimenté pour la finalisation de ma Longue Route de Sable, mais je n’en suis pas loin.

 

 


© Romain Laurendeau


 

 

 

dernière modification de cet article : 2024

 

 

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