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l'auteur
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Roberto Giangrande : Incompiuto
Roberto, que représentent ces images ? Ces images sont une sélection de lieux en Italie représentant des ouvrages inachevés. Il ne s’agit donc ni de ruines ni de décombres, mais de bâtiments ou d’infrastructures qui n’ont jamais été utilisés. On en dénombre plus de 1000 en Italie : aéroports, hôpitaux, écoles, complexes sportifs, routes, ponts, etc. C’est un problème typiquement italien que l’on ne retrouve pas dans les autres pays de l’Union Européenne. En Italie, ce phénomène s’appelle l’Incompiuto et consiste à démarrer des projets dont on sait qu’ils ne seront jamais terminés. L’Incompiuto résulte d’un véritable système de détournement de fonds publics mis en place depuis les années 1950 et qui, malheureusement, perdure encore aujourd’hui. Pour simplifier au maximum, on peut dire qu’il s’est développé grâce à un système politique profondément corrompu en collaboration avec des associations mafieuses. Un plan local d’urbanisme (PLU) très confus a également contribué à aggraver cette situation.
Pourquoi ce sujet vous intéresse-t-il particulièrement ? Je me consacre à la photographie d’architecture et d’urbanisme depuis de nombreuses années, et ce qui m’a toujours motivé à approfondir ces sujets d’un point de vue photographique, c’est la relation entre la population et l’espace. Je suis Italien et je vis en France depuis 2008. Au cours de ces années, j’ai eu l’opportunité de photographier de nombreux projets de développement urbain, notamment dans la métropole nantaise. Cette expérience m’a permis de constater une manière de planifier la ville et le territoire totalement différente de celle pratiquée dans mon pays d’origine. Je pense que cette prise de conscience m’a aidé à identifier certaines problématiques de l’Italie que je n’avais pas remarquées lorsque j’y vivais. Le phénomène de l’Incompiuto est extrêmement complexe et fascinant, et l’explorer en profondeur a été une expérience particulièrement stimulante.
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On parle beaucoup de l’Incompiuto en Italie. C’est un sujet qui est sous les yeux de tous les citoyens, et, par conséquent, il existe une grande quantité d’images sur ce thème. Il s’agit souvent de photos prises par des amateurs, des citoyens qui dénoncent ce problème, ou d’images destinées à la presse écrite ou à internet. J’ai toujours trouvé que ces images, malgré leur puissance, étaient souvent très "criantes", probablement à juste titre. Ce que j’ai tenté de faire, en revanche, c’est de créer des images “déspectacularisées”, avec le moins d’éléments de distraction possible pour le spectateur. L’objectif est d’inviter à contempler ces structures, qui apparaissent comme des points d’interrogation dans le paysage. Concrètement, avec mes images, j’essaie de restituer l’état d’esprit qui a animé le moment de la prise de vue : un mélange d’étonnement et d’interrogation face à cette aberration.
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Des bâtiments uniquement présents spatialement et dont l'espace n'est pas pollué par une utilisation humaine, cela pourrait-il constituer un sujet idéal pour un photographe d'architecture ? Personnellement, je ne suis pas forcément attiré par des espaces vides autour de structures architecturales. Au contraire, j’aime bien intégrer ces ouvrages dans un contexte de vie, montrer comment les personnes interagissent avec ces lieux. Dans le cas de l’Incompiuto, en revanche, j’ai souhaité une absence totale d’êtres humains, car, dans ces lieux, il n’y a pas d’espace pour l’homme. Ce sont des lieux de mort.
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Quel appareil avez-vous utilisé pour ces prises de vue ? Pourquoi ce choix ? La quasi-totalité des images a été réalisée avec mon inséparable Arca Swiss RM3Di, accompagnée d'objectifs Schneider. Dans les rares situations où il m’a été impossible d'utiliser cette chambre pour des raisons logistiques ou pratiques, j’ai opté pour un Nikon D800E. |
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Qu'apporte le fait de photographier à la chambre sur une série pareille ? Quand je dois réaliser des photos de paysages ou d’architecture, je ne me pose même pas la question : il me faut une chambre. Pour plusieurs raisons. Tout d’abord, la manière de travailler qu’elle m’impose : la lenteur, la nécessité d’observer et d’étudier le sujet avant de poser le pied et de commencer à shooter. De plus, cela m’évite la mauvaise tendance à multiplier les clichés que je n’utilise finalement que rarement. Avec la chambre, je suis capable de ne prendre que deux points de vue, parfois même un seul, car j’ai pris beaucoup de temps pour observer. Et c’est cela qui me plaît : regarder à l’œil nu avant de commencer à shooter. C’est ce que l’on fait lorsqu’on photographie en argentique. J’ai longtemps utilisé une Arca Swiss Discovery, argentique, mais la praticité de la RM3Di, son poids et son moindre encombrement m’ont ouvert de nouvelles possibilités. On peut la transporter partout dans un sac à dos, comme un reflex. De plus, avec les dos Phase One, j’arrive à obtenir des résultats très proches du rendu analogique, ce qui n’est pas du tout le cas avec mes appareils 24x36.
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Quelle est votre position par rapport à ces bâtiments ? Ma position est une position critique, sans appel. Je ne trouve aucune forme de beauté dans ces verrues du paysage et, d’ailleurs, je n’ai jamais eu la volonté de leur conférer une dignité esthétique. En les regardant, je ressens un profond dégoût face à cette violence faite à la terre. J’espère qu’elles parviendront à susciter ce même sentiment d’indignation chez tous les lecteurs.
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En exergue de votre livre, vous placez la phrase : "la terre parle de ceux qui la possède" de Michela Murgia ; comment faut-il la mettre en relation avec ce que vous montrez ? C’est la dernière question, mais c’est aussi la plus importante, car elle touche l’essence même de mon ouvrage. C’est pourquoi j’ai choisi d’inclure cette citation de Michela Murgia au début de mon travail. Cette phrase résume parfaitement ce dont je parlais plus haut, c’est-à-dire de la relation de l’homme avec sa terre. L’Incompiuto est malheureusement le symbole d’un pays qui ne respecte ni sa richesse naturelle ni sa culture. De plus, on oublie souvent les dégâts que ces ouvrages inachevés causent à ceux qui vivent à proximité. Souvent, ces lieux deviennent des squats, des endroits de trafic de drogue, de prostitution, ou des lieux insalubres, créant ainsi une relation distordue entre le citoyen et les institutions. Ce livre est donc dédié à toutes les victimes de l’Incompiuto, qui subissent les conséquences d’une logique criminelle d’exploitation du territoire, motivée uniquement par la soif de profit. Et cela, malheureusement, parle de la relation des Italiens avec leur terre.
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dernière modification de cet article : 2025 |
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