Quelques conseils
aux jeunes artistes
par Henri
Peyre
Notre génération a vécu à l’intérieur de ce qui s’est
auto-désigné l’Art Contemporain (comme s’il existait un art
fait par des hommes qui pouvait cesser de l’être !). Avec le recul de
toutes ces années, pour nous qui avons toujours aimé l’esprit
scientifique, avons été passionné de technologie, dont les enfants
travaillent dans l’innovation, nous sommes intimement convaincu que
l’art est actuellement plombé par un complexe technologique, qui mène
les artistes à rechercher du neuf, c’est-à-dire des productions jamais
faites, à l’image des découvertes scientifiques qui les fascinent, et
qu’ils ne comprennent pas non plus, plutôt qu’à explorer la voie du Beau
qui nous semble être la vocation de l’art : chercher le Beau est
chercher dans la compréhension de sa propre jouissance ce qui peut nous
rattacher profondément à la vie. Ce qui revient à chercher du sens, pas
du neuf.
Mais voilà, pour ne pas être fasciné par le neuf, il
faut pouvoir être à peu près à l’aise avec le monde rationnel imposé par
la science et la technologie, pas avoir le sentiment de décrochage qui
mène à un mimétisme de pacotille simulant dans la panique la
compréhension d’un monde qui nous échappe. Faites un effort
pour vous intéresser à la science et la comprendre, et surtout pour
comprendre la Beauté d’un esprit scientifique honnête.
Soyez de votre temps.
Dans votre vie de tous les jours,
ne cherchez pas à être modernes. Soyez ouverts et attentifs, admirez la
science, respectez le savoir, pensez par vous-même. Ne cherchez pas
sans arrêt à paraître ou à "sauver la face" ou à faire croire que vous
êtes plus que ce que vous êtes. Soyez simples.
En art, ne
cherchez pas à être modernes. L'histoire permet d'aider à comprendre le
passé, mais ne donne aucune supériorité à l'avenir. Ceux qui déclarent
croire à la supériorité du futur ont toujours quelque chose à vous
imposer dans le présent. Libérez-vous d'eux.
L’art ne demande à chacun, dans la recherche du Beau,
que l’honnêteté d’une introspection continue couplée à une bonne
organisation et logique ; l’art n’exige nullement la preuve que
l’artiste adhère à un monde technique qui le dépasse et qui risque de le
dépasser à l’avenir toujours plus. L’art, recherche de sens, a une
fonction digestive. Chacun de nous n’est pas que confronté à un être
social qui va plus vite que lui et règlemente sa vie ; il est aussi
confronté à un vécu qui lui est propre, à une histoire personnelle, un
environnement unique qui ne déterminera jamais qu’un seul être comme
lui. L’art peut permettre à chacun de nous de découvrir cet être qu’il
est seul. Et, grand paradoxe, comme cet être est forcément unique, si la
recherche artistique a été loyale et profonde, les œuvres seront
forcément uniques et jamais vues… des œuvres finalement neuves mais au
sens d’une singularité qui a du sens, pas d’une chose uniquement
« jamais vue » ! De quoi se rassurer : on cherche au bon endroit… et
cesser de passer à côté de sa propre vie.
Une grande exigence en art, et la condition sine qua
non d’une production de qualité, nous semble être la loyauté absolue à
ce qu’on est. Les exemples ne manquent pas sur les réseaux sociaux de
gens qui s’inventent des vies rêvées, qui ne seront jamais que des
imitations de ce qu’ils estiment nécessaire d’avoir vécu. Ils obéissent
ainsi à des commandements extérieurs, se fermant à toute exploration
interne. Ils abandonnent de ce fait toute possibilité d’aboutir à une
création qui ait le moindre sens pour eux, même si une production
simplement neuve peut tout à fait rencontrer le besoin de croire du
public, qui ne faiblit pas, et leur donner de l’extérieur l’illusion
réconfortante du succès.
Toute production d’un individu tourné vers ses
profondeurs n’est pas forcément artistique : la culture, les épreuves au
monde, le niveau de compréhension donné par ces ouvertures, renforcent
les capacités de chacun à s’auto-explorer et la finesse de la
description atteinte. L’art brut est sur le bon chemin mais n’est pas
forcément admirable en soi. Il séduit par sa solitude, pas encore par un
niveau artistique.
Derrière ce que la société appelle un génie, on trouve
toujours l’éducation spécialisée d’un milieu. N'adorez pas le génie mais
faites l'effort de comprendre le milieu. C'est plus utile et plus
intéressant, et une occasion de progresser un peu.
Ne vous hâtez pas de devenir ce que vous êtes. Comme
l’a dit le philosophe, prenez le temps de la digestion. Regardez
le plus possible ce que font les autres, et essayez de comprendre en
quoi cela vous satisfait et en quoi cela ne vous satisfait pas. Avancez
en retenant ce qui vous plait et ajoutez ce qui vous manque. Accueillez
toute fulgurance en dehors de ce chemin. Si quelque chose de très
différent brutalement vous déporte, ne perdez pas votre temps à nier son
influence ; surtout accueillez l’augure, essayez
de comprendre d’où vient que la chose vous ait causé du trouble,
intégrez à votre chemin ce qui vous a tant bousculé. Bref, digérez
encore et toujours plus.
Si vous vous sentez obligés de passer
d’une série à une autre, radicalement différente, interrogez-vous : il
faut trouver le point commun entre chacune de ces séries. Aucune d’entre
elles ne peut constituer votre œuvre. Votre œuvre est dans ce qui est
commun à toutes. C’est à une série basée exclusivement sur ce commun que
vous devez travailler, et seulement à ce moment vous serez dans l’art,
et plus aucune des autres séries que vous avez un jour produite n’aura
de valeur à vos yeux.
Un indice que vous n’êtes pas dans l’art : penser que
le spectateur peut « finir » votre œuvre. Cela signifie que vous n’avez
pas grand-chose à dire, puisque vous pensez que les autres peuvent très
bien le faire à votre place. Si vous êtes vraiment dans l’art, vous avez
quelque chose à dire, vous avez mis pas mal de temps à comprendre ce que
c'était exactement, et vous entendez être le plus précis possible dans
l'expression de cette chose, ne plus laisser échapper ce qui longtemps a fui devant
vous. Autant dire que vous désirez laisser le moins de champ
d’interprétation possible au spectateur, et pour la raison principale
que le premier spectateur et celui qui compte le plus est vous-même, et
que par cette exigence de précision c’est d’abord vous que vous traitez
avec respect, et que chaque œuvre vous permet de faire un point plus
précis sur ce que vous êtes. Le fait que cela ne soit pas compris par
d’autres comme vous l’avez voulu est seulement une certitude navrante de
laquelle vous devez vous accommoder, mais n’engage en rien la qualité de
ce vous avez produit, qui est la description la plus honnête que vous
pouviez faire de vous-même.
La culture veut faire adhérer les masses. L’art
authentique construit la liberté d’un seul dans la foule.
La subvention tue la liberté. Méfiez-vous de tout
système qui fonctionne sur la subvention. Essayez de ne jamais accepter
de subvention. Si vous n’avez pas assez d’argent pour faire votre art,
essayez de gagner de l’argent par ailleurs avec quelque chose qui n’a
rien à voir.
Pensez qu’on n’aimera jamais votre travail pour ce que
vous y avez mis. De la même façon on ne vous aimera jamais pour ce que
vous êtes mais seulement pour ce qu’on croit que vous êtes. De la sorte
ne travaillez jamais qu’à ce que vous désirez réellement voir advenir et
fichez-vous de ce que les autres en pensent.
Expliquez votre travail le plus possible. Mais gardez
à l’esprit que du fait qu’il répond à votre nécessité personnelle, il ne
peut être compris.
Ne travaillez que sous le commandement extrême de la
nécessité. Vous devez pouvoir pour vous-même répondre à la question du
« Pourquoi » vous faites telle ou telle œuvre, et ne jamais être en
position d’y répondre par un « Pourquoi pas ».
Si vous jalousez l’œuvre de l’autre, c’est que vous
n’avez pas commencé d’entrer en art. Si vous avez un chemin solide, l’œuvre
de l’autre doit générer chez vous un intérêt ému si elle est profonde,
et juste un peu de lassitude ou de compassion si elle n’est pas aboutie.
A partir d’un certain point, ce jugement dépasse l’œuvre, quand celle-ci
est vraiment constituée, pour toucher à l’Homme et à sa fragilité.
La photographie est un medium parmi d'autres. Parmi
les autres, c'est un medium de l'abstraction : abstraction du temps,
abstraction du mouvement, abstraction de la vie, abstraction du son,
cadrage fixe qui tranche et enlève. C'est ainsi un medium
particulièrement fait pour parler de l'absence et du manque, et en
parler dans le plus grand silence.
Chaque medium offre à l'expression des facilités intrinsèques et il est très
important de réfléchir au bon medium qui va de lui-même le plus
naturellement à ce qu'on a à dire. On peut perdre des années en
choisissant le mauvais medium... quand déjà on a réussi à comprendre ce
qu'il nous importait de montrer !
Enfin, un dernier conseil : travaillez énormément,
mais en essayant de croiser des disciplines différentes. Les
courts-circuits de compréhension acquis de la pratique simultanée de
matières différentes vous donneront le regard le plus juste sur ce
que vous faites. L'application de formes de pensée et d'expériences
acquises d'un champ dans un autre champ est ce qui permet d'abattre les
obstacles à la progression. L'inculture, l'absence de curiosité et la
peur sont les plus sûrs compagnons de l'échec !
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