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l'auteur

Henri Peyre
Né en 1959
photographe
Beaux-Arts de Paris en peinture
webmaster de galerie-photo
ancien professeur de photographie
à l'Ecole des Beaux-Arts
de Nîmes

www.photographie-peinture.com
www.stage-photo.info


 

 

Les deux voies de la création artistique

par Henri Peyre

 

 

On présente ici succinctement les observations de toute une vie passée à faire de l'art et à observer les milieux où il s'exerce.

Il nous semble qu'il existe deux conceptions de l'art et, partant, deux façons d'être un artiste, l'une sociale et l'autre idiosyncrasique. Les deux sont largement incompatibles, et mêmes antagoniques.

Je ne doute pas, amis lecteurs, que vous puissiez vous retrouver dans l'une ou dans l'autre des positions décrites ici. Il y a des chances que vous reconnaissiez également certains traits qui, dans ce qui est couramment appelé art, vous ont toujours déplu. L'essentiel est bien toujours de savoir pourquoi. Tant mieux si ce texte peut permettre d'avancer sur cette voie de la connaissance, et donc de la sagesse.

 

 

Première voie

La première façon de faire de l'art est la voie sociale choisie par les écoles d’art en France. C'est une voie à l’imitation de la création scientifique, mais qui relève du marketing.

Mode d’action :
L'artiste se fixe une amorce de sujet.
Il observe la façon dont a été traité ce sujet dans l’environnement historique et contemporain de l’art.
Il repère les créneaux possibles de traitements qui n’auraient pas encore été exercés.
Il choisit le créneau qui semble le plus intéressant parce que le plus proche des sensibilités actuelles, des modes en cours ou de l’actualité, ce qui garantit une bonne réception au travail fait.
Enfin il se spécialise dans la production d’œuvres en rapport avec ce créneau.

Contrainte :
La connaissance du milieu est la clef de tout. Il faut être positionné si possible dans la capitale du pays dominant.
Il faut être très attentif à l’environnement et consacrer aux relations sociales la majeure partie de son temps afin de bien connaître la position du vent et, si possible, la source même du courant d’air.

Avantage :
Les chances de bonne réception et donc de vente sont élevées. Avec un peu d’intelligence l'artiste ne peut pas se tromper et devenir ainsi visible assez vite.

Inconvénient :
La notion de créneau implique une participation réduite et bornée limitée dans un temps qui n’a de sens que perçu dans une histoire. Une fois que le temps historique est passé, le travail fait est dévalué par le changement de mode. La valeur résiduelle du travail doit être artificiellement maintenue par une histoire de l’art. Cette dernière dépend du travail d'institutions.

 


©Henri Peyre & Catherine Auguste - Trois pieds


Deuxième voie

La deuxième façon de faire de l'art est la voie humaniste ; elle considère que chaque être humain est unique.

Mode d’action :
L'artiste tâche de descendre le plus profond possible dans sa propre idiosyncrasie.
Au départ il repère systématiquement tout ce qui lui plaît le plus dans tous les champs d’activité, pas seulement artistique mais aussi scientifique, sociale, historique. L’idiosyncrasie est précisée par la découverte progressive d’une constante intérieure qui fait que l'artiste peut se reconnaître dans certains faits ou certaines œuvres autour de lui, des faits et œuvres à première vue qui n'ont rien à voir entre eux.
L’observation de l'existence de cette constante et son raffinement progressif peut déboucher concrètement sur une liste de critères objectifs pour la fabrication des œuvres. Elle permet la création d’œuvres où il se retrouvera à 100%.
La mesure du succès est le sentiment personnel de pleine adéquation à l’œuvre produite.

Contrainte :
Dans des sociétés de communication qui cherchent à capter l’attention de chacun, il faut arriver à générer suffisamment de silence autour de soi pour mener à bien cette tâche quasi-monastique.
Une très grande honnêteté et écoute intérieure sont nécessaires pour arriver à déterminer de façon sûre ce qui compte vraiment pour soi.

Avantage :
Dans la mesure où chaque homme est fondamentalement différent de l’autre par son physique, son intelligence, son milieu, son histoire et toute sa vie, l'artiste n’a pas à se préoccuper d’avoir un style. Comme le dit le Comte de Buffon : le « style c’est l’homme. ». La seule préoccupation que l'artiste doit avoir, c’est d’être honnête et persistant dans la recherche.

Inconvénient :
La création de l’isolement nécessaire au travail doit alterner avec des périodes d’ouverture au monde : il faut en effet sans arrêt raffermir un Soi qui, livré à lui-même dans la pure solitude, perd le sens de ses limites.
Les créations faites ne rencontrent pas forcément le succès du temps, puisqu’elles sont non sociales.
Leur niveau de qualité dépend directement de la qualité de l’homme qui les produit. Donc elles peuvent être honnêtement conduites mais rester très faibles.

 

Quelques commentaires 

On entend souvent des artistes annoncer qu’ils « veulent que le spectateur s’investisse dans leur œuvre ». Cette conception indique clairement un tenant de la première voie. Un artiste de la deuxième voie se fiche pas mal du spectateur et n’est préoccupé que de se présenter le plus exactement comme il est.

Un grand exemple de la coexistence de ces deux types d’artistes est fourni en peinture par la rencontre entre Picasso et le douanier Rousseau. Chez Picasso, caricaturiste doué, le dessin vient droit des vases grecs, les baigneuses de plage procèdent des représentations à la mode des années vingt, le cubisme est emprunté à Braque et les portraits sont des résumés amusés et égrillards des tableaux de Velasquez.
Le personnage est social, brille, fait ce qui marche et cultive sa légende. Il n’y a pas de suite, pas de cohérence réelle, que l’agitation de la vie et le reflet des époques traversées.
En face, le douanier Rousseau besogne, se cherche au plus profond et est simplement en finale lui-même. Picasso, sans illusion sur son propre fond, aura de son vivant une immense admiration pour la profondeur et la solidité de l’ancien.

Si la première voie de création artistique est sociale et performative, et cherche à innover au niveau collectif, la seconde est très individualiste. Il ne faut pas s’étonner si la seconde voie attire des sentiments négatifs (haine ou mépris) des tenants de la première. C’est une voie d’outsiders qui semblent être socialement irrécupérables. Toutefois les tenants de la deuxième voie, pour leur part, regrettent le mépris de l’humain porté par essence par la première, et lui reprochent son académisme déshumanisé.

L’efficacité dans la communication est centrale dans l’art du premier type. La notion de Beau est très présente dans l’art du deuxième type.

La publicité fascine l’art du premier type. Elle est objet de dégoût pour le second.

Pour l’artiste de premier type, peu importe de rester fumeux et de ne pas être compris : il voit dans l’inachèvement de sa proposition un espace d’accueil pour l’imaginaire du spectateur. Dans le fond il marche sur ce point comme un discours religieux. Pour l’artiste de second type, plus l’œuvre est claire et lisible, plus elle dit précisément ce qu’elle a à dire sans discours extérieur, moins elle laisse place à l’interprétation, meilleure elle est. Dans le fond elle témoigne d’un esprit plus scientifique.

L’art du premier type témoigne d’un moment de montée en puissance de la société par rapport à l’homme isolé, et de l’influence d'un structuralisme qui considère que l’importance des organisations prime définitivement sur le pouvoir des individus. L’art du second type reste persuadé que l’homme reste la mesure et l’auteur en dernier recours de toute chose, et le déclare une fois pour toutes lucide et responsable.

L’artiste du premier type est sincèrement intéressé par toute connaissance lui permettant de grimper socialement, pour mieux calibrer son art : socio-psychologie, politique, sciences de la communication.
L’artiste du second type en conçoit un dégoût tout aussi sincère : elles sont pour lui les connaissances nécessaires à la perfection du mensonge, et s’il tient à les connaître, c’est pour mieux les déminer et en endiguer les effets sur lui-même. Il est, comme le dit Nietzsche dans une parole qui semble étrange et est souvent mal comprise, et pourtant absolument limpide dans ce contexte, uniquement occupé à la tâche de devenir celui qu’il est.



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