ete 2020 

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Paris
au temps du coronavirus
par Eric Bouvet

 

Paris désert en pleine période de confinement du Coronavirus, c'est une sorte de synthèse de la photographie de reportage et de la photographie contemplative. C'était en plein pour vous ?

C'est une question récurrente pour un photographe, où se situe-t-il ? L'évolution durant sa carrière peut être plus ou moins rapide. J'ai plus appris ces dernières années que durant mes 30 premières années professionnelles. Personne pour me dire si c'était bon ou mauvais, et comme je passais d'un pays à un autre en prenant des avions comme on prend le métro aujourd'hui... et en plus j'étais correctement payé puisque je faisais les unes et doubles pages des plus grands magazines internationaux, je n'avais besoin d'aucune remise en question. Par contre je me suis rendu compte qu'il m'arrivait de faire vite fait mal fait. C'est quand on a faim que l'on se démène pour être le meilleur et trouver des ressources, quand tout va bien l'habitude s'installe et rien de pire...

Donc aujourd'hui je dirais que je suis photographe, le photo-journalisme n'est plus ce qu'il était, grâce à cette nouvelle génération et à l'arrivée du numérique qui l'a aidée à casser les codes. Pour moi une série de portraits m'informe, une photographie documentaire me questionne, un travail d'auteur m'émeut, et certaines photographies contemporaines me troublent.

 


  Paris in coronavirus time - 06 © Eric Bouvet

l'auteur

Eric BOUVET

Tel mobile: +33 607249114 
bouvet.photo@gmail.com
www.ericbouvet.com

Né à Paris en 1961
Après des études dans les arts et industries graphiques
à l’Ecole Estienne à Paris
il devient photojournaliste
en rentrant à
l'Agence Gamma en 1981
Son engagement dans la photographie
a été reconnu par de nombreux prix
Deux Visa d’or, cinq World Press,
le prix Paris Match,
le prix du correspondant de guerre,
le prix du Public de Bayeux,
la médaille d’or du 150ème anniversaire de la photographie,
le prix du Front line club

 
   

L'idée de vivre un moment exceptionnel dont il faut témoigner pour ceux qui viendront après nous est-elle la motivation numéro 1 de ce travail ?

Je n'aime ni les superlatifs, ni les cases, ni les priorités. Des motivations j'en ai toujours eu, c'est un état d'esprit. Dans le fait de vivre l'exceptionnel effectivement vous touchez un point sensible puisque j'ai eu la chance d'être sur le mur de Berlin la fameuse nuit de novembre 89, de serrer la main de Mandela le jour ou il sort de prison, d'être à Tienanmen, et de nombreux autres moments historiques. Je suis donc un privilégié de l'histoire en direct. Cela doit peut-être venir que je suis un enfant de la guerre froide, et être né 15 ans après la deuxième guerre mondiale. Les infos de mon enfance était la guerre d'Algérie, le Vietnam, l'homme sur la lune, la guerre froide, le départ de de Gaulle, Mai 68, et tout cela à la radio principalement et sur un petit écran noir et blanc de la seule chaine de TV qui existait. Je me souviens aussi de ce moment qui me passionnait avec les informations avant la séance du film au cinéma, aujourd'hui c'est de la pub... Tout est dit !

Témoigner est un mot qui soulève des débats, surtout en photographie, puisque nous savons très bien que chaque œil a sa vérité. Mais quoiqu'il en soit j'ai de nombreuses images dans des livres d'histoire contemporains, mes images sont achetées par des administrations et musées pour effectivement garder une trace pour l'histoire. C'est peut-être ce qui me motive le plus.

 


Paris in coronavirus time - 47 © Eric Bouvet



Merci à Georges Laloire
pour sa relecture attentive

 

 

Quelle impression fait la ville dans ces moments-là ?

Une ville fantôme, ou presque car il y a encore un peu de mouvement, nous n'en sommes pas à des villes que j'ai connues en guerre, où les combats faisaient fuir la population et plus âme qui vive, là c'est très angoissant, sans parler du fait de s'imaginer être visé par un sniper à chaque fenêtre, chaque rue traversée...

Paris ainsi c'est évidement au niveau photographique exceptionnel, mais ça a aussi un goût amer car c'est chez moi ; ça fait bizarre de couvrir un événement mondial dans sa ville, dans son pays. 

 


  Paris in coronavirus time - 08 © Eric Bouvet

     

Voit-on particulièrement l'architecture ?

C'est terrible à dire, mais c'est le bon côté de la chose. L'architecture et la culture sont aux premiers plans ; plus d'embouteillage, plus de bruit de circulation, plus de pollution, plus de stress, cela ressemble à un dimanche matin du mois d'août.  Et Paris "la ville lumière" explose de toutes ses valeurs.

 

 


Paris in coronavirus time - 21 © Eric Bouvet

 

   

Les photographes documentaires ont souvent dans la tête l'anticipation de l'effacement l'homme d'aujourd'hui. On pourrait dire que la situation actuelle offre l'idée dans le réel... Vous y pensez ?

Oui j'ai vu de nombreuses images là-dessus, franchement je trouve cela bien plus facile de photographier du rien, que de faire une image bien composée quand ça bouge de partout. Pour me contredire, je pense qu'un bon photographe est un œil qui sait faire une bonne image quand il ne se passe rien ; en même temps faire une bonne image de street photography est un sacré exercice, je dirai une excellente image pour élever le niveau ! Donc je n'ai pas de vérité là-dessus, juste mes propres goûts qui sont mouvants en fonction de mon âge qui avance, et de la culture que je me donne.

 


Paris in coronavirus time - 43 © Eric Bouvet

     


Dans quel sens travaillez-vous la prise de vue ?

Je suis une personne assez simple, je n'ai malheureusement pas fait d'études, juste 3 années à l'école Estienne, que j'ai appréciée mais pas de BAC, j'ai travaillé très tôt. J'ai plus de réflexion pour préparer mes sujets : avec 38 ans de journalisme les mauvaises habitudes ne se perdent pas :-).

Pour la prise de vue, je cherche suivant la lumière du matin ou du soir, et aussi si ensoleillé ou pas. D'ailleurs je préfère le temps couvert pour cet exercice avec du papier direct(1), car en exposant un peu plus longtemps, tout est plus doux et des artifices ont lieu lors du développement.

Je trouve cela intéressant d'être aussi méticuleux dans la démarche de la prise de vue à la 8X10 et de laisser faire le hasard ensuite. C'est une sorte de partage entre le savoir de l'homme et la surprise de la chimie.

 

 
Paris in coronavirus time - 52 © Eric Bouvet

     

Pourquoi la photographie à la chambre ?

Bonne question :-)

Comme souligné plus haut j'ai couru toute ma vie, vécu dans le stress permanent, et fait beaucoup d'images dans l'urgence, j'en ai d'ailleurs loupé bien plus que je n'en ai fait de bonnes.

Après une quinzaine d'année en reflex 24X36 j'ai une petite lumière qui s'est allumée en achetant un blad 6X6, j'ai adoré ça, cette visée, ce format carré qui cassait mon œil élevé au rectangle. je l'ai emmené à 1000m sous terre sans cellule pour la dernière mine de charbon, sur un porte-avions, en haute montagne, et plusieurs fois en Tchétchénie, où il a appris lui aussi à tomber sans se faire mal.

Puis en 2000 et quelques j'ai acheté une Linhof 4X5 Technika, une bête ! Je l'ai équipée d'un Xénotar 150mm f2.8 et d'une visée télémétrique, quelle gueule! Elle aussi c'est du solide ! Puis je suis passé à la 8X10 tout en ayant acheté une 5X7 dont je ne me sers que pendant les workshops car cela me rappelle le ratio du 24X36 et j'aime pas. Mais le format est intéressant en taille, poids, encombrement en rapport à la surface du film. Quant à la 8X10 j'en suis dingue (bon si ça pouvait être moins lourd).

En premier j'ai eu une Linhof, magnifique, un charme fou auprès du public... Mais comme dirait Henri Gaud, un château branlant. Puis une Woodyman faite par un jeune artisan Français que j'avais rencontré lors de ses premiers recherches dans le garage du pavillon de banlieue de ses parents. Il est aujourd'hui à Marseille, il fabrique aussi des 4X5 à des prix battant toute concurrence(2). Le point fort c'est la légèreté ainsi que l'audace d'une poignée intégrée dans le socle et un trou pour plier la chambre avec l'optique, bravo! Très légère mais donc pas pour de grosses optiques. Et la TOYO, ma reine de finesse en réglage, du lourd ça ne bronche pas, un vrai régal sauf pour le dos.

Pourquoi la chambre ? Pour le temps, pour la qualité, la réflexion, le savoir-faire, le faire différent. Car oui je ne m'en cache pas je me sers d'un outil pour essayer de vivre et pas seulement que de mon œil, car de très nombreux photographes sont sur le marché et proposent des choses différentes ; je me dois donc puisque je ne suis plus dans les meilleurs, d'être parfois le plus malin. Mais ce sont des risques de faire différent, notre société n'aime pas que l'on sorte des clous. Moi j'aime ça, résultat je me prends des gamelles, mais parfois ça marche...

 


   Paris in coronavirus time - 29 © Eric Bouvet

 

   

Techniquement : quel support photographique employez-vous et pourquoi ?

Comme j'habite en appartement et que je n'ai pas de place, j'ai juste trois cuvettes dans ma douche pour développer du papier direct. Le film étant trop cher j'ai préféré travailler à trois isos :-) Je sais qu'il y a sur le forum d'excellents techniciens et artisans qui ont un savoir-faire extraordinaire. J'espère qu'ils ne m'en voudront pas de ne pas faire mon papier moi-même et d'utiliser du vulgaire papier plastique Ilford à 1€ la feuille en 8X10. D'ailleurs j'ai commencé le sujet en 4X5 car le format est tellement facile d'utilisation ; en une minute je peux faire une image, installation comprise. C'est super maniable et les châssis ne prennent pas de place. Mais en scannant j'ai trouvé les limites du 4X5, j'ai donc sorti le 8X10. Ca permet un agrandissement bien meilleur, et malheureusement des nuits de retouches... ce n'est pas le bon côté de la taille d'un original 8X10...

 


Paris in coronavirus time - 18 © Eric Bouvet

   

 

Pensez-vous que cette expérience pourrait changer quelque chose dans votre regard sur la photographie ?

Oui bien sûr ! l'exemple est très simple. Au début je me suis fait avoir comme un bleu par l'événement, j'ai photographié les grandes avenues et les monuments vides, facile ! Mais l'on se lasse vite. Je suis sorti peu, à peine près de trois heures tous les deux jours. Malgré cela j'ai vite été blasé et mécontent de mes images. Maintenant je travaille plus mes cadres, je cherche plus ce que je ne vois pas au premier coup d'œil, du coup mes nuits sont plus confortables avec moins de "dépetouillages" à faire puisque bien moins d'images à chaque sortie...

 


Paris in coronavirus time - 30 © Eric Bouvet

   

 

Où en étiez-vous du travail avant le Coronavirus ?

Je viens de terminer un projet de trois ans avec Yan Morvan avec nos 8X10 à travers la France, pour laisser trace de ce pays en pleine mutation(3). Nous n'avions pas imaginé qu'un changement encore plus gros allait arriver avec le virus. Bref donc 200 portraits de Français chacun avec un texte explicatif. C'est une expérience extraordinaire que d'aller à la rencontre de l'autre, je l'ai fait toute ma vie, mais là, c'est avec une installation assez lourde qui fait que l'on prend du temps pour s'occuper de la personne photographiée avec seulement une vue, voir deux si doute pour x raisons. Jamais je n'aurais eu un tel rapport avec les gens ; une confiance et bien plus s'installait grâce à l'appareil. La chambre grand format c'est un passeport pour le non stress, c'est une vie différente, c'est du temps que l'on nous donne, d'ailleurs moi je ne prends jamais une photo, on me la donne, que ce soit l'homme, la nature ou la lumière, je ne fabrique rien, je n'invente rien, tout est là... ou pas, dans ce cas je préfère ne rien faire car je respecte trop ces trois derniers. 

 


Paris in coronavirus time - 31 © Eric Bouvet

     
   

 

Notes

(1) Papier direct : la prise de vue n'est pas effectuée sur du négatif mais sur du papier normalement employé pour le tirage. Cette technique fait énormément baisser la sensibilité en ISO.

(2) https://woodymanproject.com

(3) https://www.rencontres-arles.com/fr/expositions/view/931/eric-bouvet-yan-morvan

 

dernière modification de cet article : 2020

 

 

 

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