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l'auteur
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Copie, imitation et ressemblanceUne recherche de l'Etre
par Henri Peyre Haine acquise de la recherche de la ressemblance dans les Beaux-ArtsJ’ai vécu la grande période,
en peinture, de l’abstraction triomphante et il était courant alors
d’entendre des peintres abstraits dire « qu’eux, ils ne copiaient
pas le réel ». Cet argument décisif répété jusqu’à plus soif m’avait
dans ma jeunesse d’emblée amené à me méfier de ceux qui
l’employaient. Y croyaient-ils, et ils étaient des sots, ou
l’employaient-ils le sachant faux ? Dans les deux cas cela ne
portait pas à compter à leur nombre. La possession de la capacité de
la représentation par les meilleurs dessinateurs suscitait chez eux
une telle haine qu’il me semblait évident que s’y jouait une
question viscérale, et à l’époque je ne comprenais pas laquelle ;
ce n’est que plus tard que je réalisai combien l’arrivée de la
photographie en art avait bousculé le monde de la représentation et
écarté les peintres de la ressemblance, en étant sur ce domaine
d’emblée plus efficace. La haine des abstraits pour les figuratifs
descendait en fait de l’amertume des peintres au regard des combats
perdus contre la photographie. La bataille de la représentation
avait été une défaite, il fallait garder le pouvoir ailleurs au sein
du monde des Beaux-Arts, et soutenir contre toute vraisemblance que
la recherche de la ressemblance était forcément de la copie et,
partant une chose vile. Recherche de la ressemblance
et travail de copie ne procèdent pourtant pas du même mécanisme. Ressemblance, copie et êtreEncore plus loin, la recherche de la ressemblance est implicitement basée sur la pensée que ce qui est sous les yeux présente une identité fondamentalement originale, qui doit être extraite et traduite dans le medium. Les traits rapportés doivent être si spécifiques à ce qui est vu qu’ils doivent frapper l’esprit du spectateur. Le spectateur doit s’exclamer : « c’est tout à fait lui (elle) ! ». La recherche de la ressemblance suppose la détermination la plus aboutie possible d’un être singulier, et, pour être reconnue, la ressemblance suppose que le spectateur s’engage aussi dans cette recherche d’être, et trouve satisfaction d’avoir « reconnu » l’être qu’il attendait de retrouver. A cet égard, la copie travaille aussi à s’emparer par imitation complète de l’œuvre phagocytée (de son être en tant qu’œuvre) mais, répétons-le, on reste pour la copie dans le même medium. C’est pourquoi un faussaire est moins qu’un artiste. Reste que les deux fascinent, travaillant la question de l’être. On peut parler d’imitation
dans le cas de la copie, quand on reste à l’intérieur du même
medium. Confrontation du vocabulaire au réelLa plupart d’entre vous auront reconnu ci-dessous un wagon corail, traité ici en Lego.
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©Henri Peyre - voiture corail SNCF en briques
Cette reconnaissance ne peut s’effectuer que si existe auparavant une connaissance de l’objet représenté : c’est une re-connaissance. Si vous ne vous êtes jamais intéressé au train, si vous êtes toujours parti en vacances en voiture et si vous n’avez jamais vu de wagon Corail, vous ne pouvez pas ressentir de reconnaissance et votre intérêt pour ce Lego est forcément nul. Si au contraire vous reconnaissez l’original, vous jouissez de cette jouissance particulière que donne la contemplation des œuvres d’art, cet aller-retour interne jouissif de la perception de l’objet à celle de sa représentation. Plus vous connaissez l’objet et plus par contre vous êtes capable d’éprouver l’insatisfaction d’une reconnaissance qui aurait pu être encore plus aboutie. Et si vous êtes l’artiste qui a fait passer ce fragment du réel en Lego, qui est allé au bout de l’œuvre, là où l’on cale parce que le medium est impuissant, il n’y a pas toutes les formes de pièces ou toutes les couleurs disponibles en Lego, alors peut-être vous êtes même fatigué et déçu de n’avoir pas pu aller plus loin. Et à ce moment c’est avec le Lego comme avec tous les mediums, vous êtes las de cette œuvre qui, dans vos rêves, avant de commencer, aurait pu être meilleure… et il vous reste à passer sans vous retourner à la suivante. Le Lego est-il un art ?Dans ces considérations, nous avons parlé du Lego comme si c’était de l’art. Est-ce bien légitime ? Dans le principe du fonctionnement qui mène à la ressemblance, cela nous semble tout à fait légitime : le Lego est un mode de représentation. Toutefois tout mode de représentation a ses limites, et le fait de vouloir représenter le monde avec des petits bouts de plastique semble une gageure à côté d’autres modes de représentation pré-existants, comme par exemple le dessin, la peinture, ou la sculpture qui préexistent depuis longtemps dans les Beaux-Arts. Dans cas du Lego, on se présente à la course à la représentation avec un handicap sévère. Pour pousser la métaphore, le Lego a l’allure d’une discipline, avec, comme toutes les disciplines, des règles strictes. Au foot, on n’utilise pas ses mains, sauf si on est gardien de but. Avec le Lego on n’a le droit qu’aux bouts de plastique créés par la maison-mère. Mais dès qu’il y a discipline, il y a relâchement de la discipline et un grand nombre de puristes regrettent déjà la multiplication des pièces qui, diminuant la difficulté de la représentation, diminue l’écart entre le réel et son illustration et, partant, une jouissance fondée sur l’appréhension de cet écart. De la même façon nombre de peintres ont assez reproché à la fin du XIXème à la photographie de la jouer trop facile sur le terrain de la représentation, par rapport au dessin et à la peinture. Si on va jusqu’à Duchamp et à ses Ready-Made, qui constituent une abolition de la représentation, on est dans la logique du système de représentation le plus abouti, qui constitue dans le fait de mettre l’objet lui-même au musée. Mais c’est lourdement se tromper sur la nature de la jouissance artistique, qui est jouissance de la représentation, c’est-à dire de l’écart entre le réel et l’œuvre qui la représente. Duchamp d’ailleurs en tirera les conclusions, dont la fin de l’existence sera consacrée à la fabrication d’un véritable trompe-l’œil autrement dit un long travail sur la représentation…(2) Revenons à Lego : le mode de fonctionnement de cette activité apparaît donc très voisin de celui des Beaux-Arts. L’emprunt au monde de l’enfance et le côté dérisoire d’une représentation à partir des éléments de ce qui n’était d’abord qu’un jeu, le caractère de discipline emprunté à l’enfance, et la sévérité de cette discipline en regard de la représentation, marquent plus sûrement sa distance aux Beaux-Arts que sa nature même. Son succès d’estime vient paradoxalement de cet aspect, dans des époques où l’on aime le dépassement, la remise en cause des valeurs et où la modernité de l’art, au nom de du dépassement du sérieux bourgeois, en appelle aux enfantillages et à l’idiotisme.(3) Le wagon Lego :
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©Henri Peyre - Briques et photographie Ce raisonnement est celui tenu par les peintres
abstraits au XXème siècle. Comme le sujet figuratif issu du réel
avait été volé à la peinture par la photographie, ils ont médité sur
leurs forces et leurs faiblesses avant de se lancer à fond dans ce
que la peinture pouvait le mieux leur proposer : une méditation sur
la façon dont une matière encore un peu épaisse pouvait couvrir une
surface plane que l’on expose sur un mur. Autrement dit le sujet
devient le medium lui-même, et la réalité extérieure n’est plus
qu’un aiguillon qui peut inviter à modifier ici ou là les prétextes
de couleur ou de composition. De là deux conséquences : le public,
qui a l’habitude d’une jouissance basée sur la reconnaissance du
sujet et l’écart de l’œuvre au réel, est perdu : il cherche en vain
le sujet référent sur lequel baser sa jouissance. Les artistes quant
à eux développent leur art comme des machines d’exploration tournées
vers elles-mêmes, déclinant dans chaque œuvre des micro-différences
à l’infini. Au total, ils parlent de façon intarissable mais
autistique de la conception qu’ils se font de leur métier. Cela
garantit aux œuvres réalisées une signature facile à identifier qui
plait au marché et encourage le système à continuer. Mais l’art
devient alors uniquement spéculatif. L’histoire de l’art comme sujet
Cette coupure entre le public et l’art est devenue
une obsession pour les artistes : il fallait justifier absolument
qu’on ait déserté le front du réel en évoquant des raisons
positives. Il y en a eu des tas : des raisons politiques, l’art
devant être révolutionnaire et anti-bourgeois, des raisons
historiques : l’art devait sans arrêt annoncer un nouveau monde,
enfin moderne… La recherche de justifications plausibles de
l’abstraction a obligé à un lourd travail théorique sur les mediums
traditionnels des Beaux-Arts… mais tous ces développements ne
peuvent cacher qu’il y a eu tout simplement une crise de la
représentation, l’apparition de la photo puis de l’image animée
offrant de nouveaux moyens de figuration du réel bien plus capables
d’en témoigner que le dessin ou la peinture. Cette agitation théorique dans le fond assez vaine
a conséquemment eu pour effet de constituer toute une histoire de
l’art hautement documentée, si bien que les artistes ont pu
commencer à concevoir des œuvres dont le sujet est l’histoire de
l’art elle-même, faites pour être décryptées par des gens au
courant, capables de mesurer la jouissance entre le sujet « histoire
de l’art » et la façon dont l’histoire de l’art est convoquée dans
l’œuvre…(5) Comme illustration de ce glissement du
sujet-réel au sujet-théorie, je vous propose, par exemple, une image
illustrant l’idée que le Lego est un medium de représentation :
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©Henri Peyre - Pépite de BB16700 dans du materiau-brut
Cet objet Lego ne reproduit pas quelque-chose qui existe dans la nature, mais représente quelque-chose qui pourrait être une pure idée comme « la construction en Lego » Mauvaise foi et conséquences
Nombre d’artistes sentent toutefois suffisamment
que l’histoire de l’art récente est un narratif un peu mince plutôt
qu’une démonstration solidement structurée. Ce qui est perçu comme
l’institution d’un mensonge et une insulte au bon sens attire de
fait une ironie irrépressible qui se manifeste par des tentatives
antisystème ou de l’idiotisme. Pour rester dans la métaphore du
Lego, on pourrait construire, par exemple, cette proposition d’art
idiotique :
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©Henri Peyre - Modèle de locomotive en brique pas catholique
Dans de telles tentatives, il s’agit de surprendre par la nouveauté, de faire se heurter des concepts que rien ne rapproche, dans l’esprit du surréalisme et de Dada. De montrer aussi que rien n’a beaucoup d’importance et que tout se vaut. On n’est donc pas là dans une liberté de penser (qui est une capacité de donner du sens), mais au fond dans une démonstration de désespoir, puisque que plus rien n’a de sens. Et plus loin…Au-delà de la constitution de l’idiotisme, si les propositions artistiques ne s’énoncent plus comme un combat pour la ressemblance ou une forme de raisonnement analysable et rigoureux partant du réel, on trouve malheureusement ouverte la possibilité de vérités alternatives, autrement dit de mensonges purs et simples, qui s’offrent comme représentation des choses, en prétendant que le réel a existé. L’ironie énonçait des faussetés en riant d’elle-même, mais le menteur crée sciemment des représentations fausses pour faire croire qu’il existe un réel correspondant et servir ses intérêts. La représentation devient discipline en soi : la communication détermine les éléments fondamentaux de ce qui constitue un réel crédible pour l’observateur, par exemple une prise de vue réalisée en vidéo faite à caméra portée et tremblante, présentée en montage haché et inabouti, jouant sur des pulsions de peur. A partir de là, un réel mensonger est inféré, destiné à être pris pour du réel sonnant et trébuchant : la représentation affecte de se nier elle-même pour accomplir le mensonge. Le spectateur pense accéder au fait brut sans aucun filtre et y croit. Art et représentationIl est très important pour le bon fonctionnement des sociétés de soigner la formation à la réflexion sur la représentation, qui permet de voir les éléments dans le bon ordre : le réel et les intérêts des uns et des autres d’abord, la représentation du monde qui en est faite ensuite, qui elle sert enfin, et de garder clairement en tête que les choses existent dans cet ordre et pas dans un autre, et que la totalité du raisonnement doit être conduit à chaque fois. Gardons-nous de confondre réel et représentation. Vérifions toujours qu’il y a un réel antérieur à la représentation, et que la représentation est inquisitrice et bien calibrée. Toutes nos actions ont un sens et des conséquences. Apprendre à mieux voir ce sens et à se le représenter permet d’accéder à une meilleure responsabilité. L’art a toujours été une éducation à la vigilance
de l’observation en tant qu’il est singulièrement attaché à la
représentation. Avoir un œil propre et qui voit juste n’est pas
donné ; cela procède d’une discipline qui se travaille. Formons-nous
en art. Ne respectons que ce qui est respectable : ce qui est respectable est ce qui est clairement énoncé, solidement étayé et repose sur des sources vérifiées et justes, un réel solide dont la représentation est de qualité. Même si cela embarrasse sa parole, n’écoutons que celui qui évite le mensonge. Pensons que toute présentation du monde n’en est qu’une représentation, ne la qualifions pas à l’aune de la puissance de celui qui l’invoque, mais uniquement à la vérité vérifiée de ses propos. Et armons-nous intellectuellement pour en éprouver la justesse.
Notes(1) Lire à ce sujet : (2) Sur Duchamp, lire sur ce site
: (3) Sur l'idiotisme, lire : (4) Exposition the Art of the
Brick : (5) c’est dire combien la perte de la représentation est une souffrance !
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| Dernière modification mai 2025 | |||||||||||||||||||||||||||
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