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Un bref comparatif 
Zeiss Super Ikonta / Canon 350D

par Henri Peyre

Présentation du test 

Voilà bien un comparatif insensé. Comment peut-on mettre en regard l'utilisation d'un appareil des années 1930 avec un bébé technologique de l'année 2006 ?

Et pourtant ! Si on admet que tout ce qui compte en photographie passe par le photographe, on peut comparer tous les appareils qu'on veut, au nom à la fois du plaisir qu'ils donnent à prendre la vue d'une part, et de la qualité du résultat atteint d'autre part.

J'entends donc vous parler librement ici à la fois du plaisir que j'ai de cet appareil qui me vient de mon grand-père et comparer les résultats avec ceux tirés d'un Canon 350D.

Comparer les résultats revient toujours également à aborder sa façon personnelle d'appréhender le réel et, en marge d'un article dont la comparaison peut ne rien vous apporter parce que vous n'avez jamais eu la moindre intention d'acheter un appareil des années trente, vous goûterez peut être l'intérêt d'avoir la vision de quelqu'un d'autre sur le labeur photographique.

Mais il faut commencer par parler de l'appareil lui-même.

Le Super Ikonta

Je tiens cette vieillerie de mon grand-père, ouvrier à Limoges, dont c'était la fierté. Il le sortait aux grandes occasions et avait besoin de 10 minutes pour prendre sa photo, temps que je trouvais insensé autrefois. Bref, sa pratique de l'engin énervait tout le monde et le pauvre homme avait plus que du courage, du cran même, pour arriver à nous photographier malgré l'acidité de notre ironie.

En réalité, je fais par cette page acte de contrition. Cet appareil est vraiment très intéressant et j'envisage de le pratiquer pas mal dans les années qui viennent, au risque d'énerver plus encore des proches qui acceptent de perdre 20 minutes devant une 20x25'', mais qui risquent de trouver les 10 qu'ils passeront à poireauter devant ce petit appareil un peu longues.

 

Car cet appareil est petit !

On ne résiste pas au plaisir de vous le montrer à côté d'un timbre poste (ci-contre).

Quelques recherches sur le Web permettent d'en donner le pedigree :
Le premier modèle de Super Ikonta C est le 530/2 (c'est exactement celui-là). On peut le trouver avec un Tessar 105/3.8 ou un 105/4.5 avec un Compur. L'appareil possède un télémètre déployable sur l'objectif. L'objectif n'est pas traité sur les modèles d'avant la deuxième guerre mondiale. L'appareil ne possède pas non plus de système prévenant la double-exposition ni de synchronisation pour le flash. http://www.amd
macpherson.com/
classiccameras/index.html

 

 

 

On voit sur l'image ci-contre le déploiement du télémètre, qui marche fort bien sur mon appareil.

Tout l'intérêt du Super Ikonta repose dans son encombrement minimal, grâce à sa capacité à être replié (folding).

Nous rappelons que les défauts typiques des folding sont leur manque de rigidité et le parallélisme douteux de l'objectif au plan-film. Sur ces deux points les ingénieurs de Zeiss avaient beaucoup travaillé et, pour un bon nombre de collectionneurs, le super-Ikonta restera le meilleur folding jamais construit
(http://www.camera
quest.com/
zikontc.htm).

Il n'en demeure pas moins que ces appareils peuvent nécessiter révision avant emploi (l'appareil étant répandu, les réparateurs sont faciles à trouver).

 

 

Datation de l'appareil à partir de l'objectif (merci à Charles Barringer)
sur un fil du forum

"La maison Carl Zeiss Jena a fabriqué des objectifs photo a partir des dernières années du 19e siècle pendant presqu'un siècle, jusqu'a nos jours. Cependant, après la 2e guerre mondiale Zeiss, comme l'Allemagne, a été scindée en deux. Une partie opérait au siège traditionnel, a Jena (Thuringie, Allemagne de l'est), l'autre est ne en 1945 a Oberkochen, Baden-Wuertemburg, Allemagne de l'ouest.

Jena a continue la même série de numéros depuis le début jusqu'a la fin, à quelques exceptions près. Tous les numéros sont issus du même fichier, sans égard au type d'objectif, focale ou ouverture. Egalement, a quelques exceptions près, tous les objectifs sortant de l'usine de Jena sont frappés 1) du nom "Zeiss" et 2) du nom "Jena". Donc, un objectif marque Carl Zeiss Jena est obligatoirement issu des usines de Jena. Sur le plan pratique, on peut dire que les objectifs produits avant la guerre n'étaient pas traités (bleutés) et que la production a repris (n'ayant jamais arrêté totalement) aux alentours du numéro 3000000 en 1946. Donc, très facile et juste de dire que si l'objectif est marque "Zeiss Jena", est non-bleute, et possède un numéro de série de moins de 3000000, il est d'avant-guerre. Par contre, s'il est bleute, il faut voir s'il porte le nom Jena ou non.

Les cousins et confrères, déplacés a Oberkochen (et devenus après un certain temps concurrents acharnes, sinon ennemis) ont continué les mêmes traditions a quelques exceptions près :
1) les objectifs ne sont pas frappés du nom de l'endroit de fabrication et
2) la numérotation a recommencé, dans un autre fichier, au chiffre 10001.
Coïncidence, le traitement des objectifs étant de rigueur a partir de la 2e guerre, la quasi-totalité des objectifs faits par l'usine d'Oberkochen, marques "Opton" ou simplement Carl Zeiss, sont bleutés.

La marque Zeiss ayant une valeur commerciale certaine, les deux maisons Zeiss se sont bagarrées après la guerre pour les les droits d'emploi des noms traditionnels (tel Tessar ou Planar) ainsi que l'emploi du nom Zeiss lui-même. Apres un très long procès on a coupe la poire en deux : les gens de Jena ont eu le droit d'utiliser le nom Zeiss dans les marches de l'est et certains autres (y compris la Grande Bretagne) alors que le monde occidental a vu la marque Zeiss sur les objectifs d'Oberkochen.

Donc on voit des objectifs sans autre signalement que "T 2,8 f=50mm aus Jena" authentiquement Zeiss de Jena, ou "Opton Tessar 1:3,5 f=105mm" authentiquement Zeiss d'Oberkochen, fabriqués lors du procès ou fabriqueé pour le marche non-autorisé.

Votre Tessar No. 1499191 est un des derniers d'un lot de 3000 Tessar semblables sorti de l'usine de Jena (seule usine Zeiss de l'époque) juste avant les fêtes et congés de fin d'annee 1933. Envoyés a Stuttgart, (usine Zeiss Ikon, marque filiale de fabrication d'appareils photo, ou étaient fabriqués les Super Ikonta et autres folding de la marque) ces Tessar ont été montes dans des Compur et ensuite intégrés aux boîtiers Super Ikonta dans les semaines ou mois suivant leur production.

 

 

On voit ici l'objectif - non traité - de l'appareil.

L'appareil a connu différentes versions. Il a été construit des années 30 au milieu des années 50. Son meilleur objectif a été le 105/3.5 ou le 105/4.5 Tessar dans la version traitée multicouches d'après guerre et le meilleur obturateur le Compur d'après-guerre.

La versions sans télémètre est appelée "Ikonta". La version avec télémètre "Super Ikkonta".

Le film utilisé par le Super Ikonta est le film 120 que nous connaissons encore. Donc tout va bien.

Toutes les versions sont livrées avec un masque qui permet de faire du 4,5x6. La vue est alors prise au centre de l'objectif, là où il est le meilleur.

 

 

 

Lorsque nous avons eu cet appareil entre les mains nous nous sommes tout de suite demandé si la qualité des résultats qu'on pouvait en obtenir était intéressante.

Ce petit test n'a pas d'autres prétentions que d'essayer de quantifier un peu les résultats possibles en usant du Canon 350D comme d'une sorte d'étalon de mesure.




Un matériel de vue
super léger :
un déclencheur, la cellule à main et l'appareil lui-même.
Tout cela tient dans une poche de veste !

 
   

 

Résultats en prise de vue

Méthode

On n'a pas cherché l'artistique mais un coin de rue avec des plaques permettant de mesurer un peu la résolution de nos objectifs.

On n'a pas cherché non plus à faire le moindre travail sur la couleur.

Les photographies ont été prises dans des conditions "assez faciles" : lumière de côté, avec la seule difficulté d'un fort contraste entre ombres et lumières, typique de la basse lumière d'hiver. Les appareils ont été réglés à leur meilleur rendement (meilleur diaphragme) et placés sur pied.

Pour le Zeiss SuperIkonta : 11 au 1/60e, Provia 100F, scan Imacon. Aucun post-traitement destiné à améliorer la netteté.

Pour le Canon 350D : Objectif zomm Tamron SP AF Aspherical Xr Di 28-75mm 1:2,8 au 1/200e à f/7.1 sur la focale 35mm
Développement du Raw avec DxO. Une petite accentuation a été demandée de sorte que l'image soit directement exploitable à sa taille d'impression.
Nous avons par un réglage de niveau sur le fichier du 350D amené ses couleurs le plus possible aux couleurs du fichier scanné de sorte que les comparaisons de résolution ne soient pas trop polluées par des déséquilibres de couleurs ou de luminosité trop importants.

 

 

 

Vue 6x9 obtenue avec le Zeiss SuperIkonta

 

 

Vue prise
avec le Canon 350D

 



 

Pour la suite de cette comparaison, estimant par l'habitude que le potentiel en 300ppp d'un film 120 est limité à un agrandissement de 47 à 49 cm de petit côté, nous passons notre image 6x9 à la taille maximale que nous pensons pouvoir tirer d'un film 120.
Je retiens ici une image de 46 cm sur 71 cm (le 46 cm a été une erreur de manipulation, j'ai en effet dû rogner à nouveau un petit bout de cadre noir qui m'avait échappé).

Voilà le résultat.

Pour donner une idée, on place en dessous l'image obtenue avec le Canon 350d dans le même potentiel d'agrandissement. L'image fait 19,5x29,2 cm. Du point de vue du potentiel d'image théorique il faudrait au moins un ZD pour monter en numérique à un agrandissement comparable (et encore, il est encore un peu en dessous...). Les ordres de prix peuvent donner à réfléchir !

 

Observons à présent quelques détails des deux images. L'observation est proposée dans le potentiel théorique des images, pour les dimensions données plus haut, à 72ppp.

 

Une vue comportant des lettrages. Le grain de la pellicule est assez présent sur l'image réalisée au Zeiss SuperIkonta mais le potentiel d'information est nettement là. On est bien à pas loin de 4 fois le potentiel du
Canon 350d.

Aucun réglage d'accentuation n'a été demandé pour les images du Zeiss ; pour les images du Canon, nous pouvons voir la légère accentuation marquée par le liséré clair autour de chaque lettre.

Sur certaine matières, comme les pierres claires, le grain de la pellicule sait se faire discret...

Sur d'autres au contraire, où le niveau d'information est globalement faible, comme un ciel, le bruit peut donner l'impression que le numérique, presque, pourrait avoir une meilleure définition... dans ces comparaisons, il faut accepter l'idée qu'il y a une "matière" de l'argentique, tandis que les traitements subis par l'image numérique sont "plastifiants"...

... à tel point qu'un tuyau de plastique, transformé en tableau pointilliste par notre brave Zeiss, est criant de réalité en numérique.

 

Ce détail pris dans l'arbuste de droite montre bien le meilleur potentiel de notre ancêtre (pardon pour les quelques poussières venant du scan).

Seul endroit où le Super Ikonta montre un défaut : le léger "filé" convergent vers l'objectif, en bordure de champ. (ce détail est pris en pied de mur, en bas à droite de l'image).

Forcément, certains d'entre vous vont hurler à la comparaison exagérée : j'aurais, par plaisir polémique, monté au mieux l'agrandissement en faveur de l'ancêtre. En fait il n'aurait pas ce potentiel. Le scan aurait été trop poussé et aurait surtout ramené du bruit.

Je voudrais répondre par avance à ces remarques en soumettant à votre appréciation la comparaison entre deux vues. L'une (en bas) réalisée avec le Zeiss, l'autre, au-dessus, avec le Canon. c'est pour ce dernier le même petit carré que tout à l'heure, petit carré extrapolé cette fois par homothétie de sorte qu'il apparaisse à la même taille que l'échantillon du Zeiss, comme si l'on considérait qu'on pouvait imprimer notre fichier Canon à 46cm de haut en quelque sorte.
Non seulement on voit bien qu'on est nettement en dessous du point de vue de l'information, mais on voit bien que le traitement de l'image a en fait un effet "plastifiant". Le traitement numérique cherche à donner l'illusion de résolution par renforcement des contours. Il lisse les matières déjà lisses et accentue les "frontières" entre couleurs. La texture de notre vieil argentique est, elle, pointilliste. On voit bien en quoi les comparaisons entre argentique et numériques peuvent être difficiles. En définitive, c'est probablement votre sensibilité qui va décider ! Il faut l'accepter !

 

Dans certains endroits où il n'y a que des matières artificielles, plutôt lisses, et des zones lisses (comme le ciel) le Canon 350D peut donner même l'illusion (démentie par les excès d'accentuation autour des ampoules) d'être aussi riche en information que notre Super Ikonta.

Sur un détail mélangeant matières lisses, comme cette gouttière, et matière grenue, comme les murs, on voit que le numérique a fait merveille sur le plastique (la gouttière est belle). Par contre le mur, derrière, est lui aussi devenu du plastique...

Il existe une autre petite trahison à notre sens, en numérique, qui est celle du rendu des verts.

Les verts du 350D sont plus soutenus, plus vifs et, nous semble-t-il, en même temps, moins différenciés que les verts présents sur la diapositive.

On a ainsi avec la diapositive une nette différence entre les verts de l'arbuste du premier plan et les verts des lointains, bien plus sombres, au point de paraître noirs sur les images présentées.

En réalité les lointains de la diapositive ne sont pas gris, loin de là. Mais il y a une grande différence de graduation des verts entre ceux du premier et de l'arrière-plan. Avec le 350D, la différenciation nous semble moins fine. Un traitement logiciel du vert est allé chercher la verdure des lointains (voir le rond) et la tonalité des  lointains est bien vive si on la compare, à taille égale, à celle issue de la diapositive !

 

Pour terminer, nous plaçons quelques fragments d'image en provenance du
Super Ikonta en taille d'impression (si votre écran affiche en 72ppp). Il s'agit là d'échantillons de l'image en taille d'impression, avec l'accentuation nécessaire, puis convertie en 72ppp pour être vue sur votre écran en taille réelle.

Nous avons en effet dans cette comparaison examiné les détails de l'image au niveau du rendu du pixel. Revenir à la taille "normale", celle d'impression, permet de replacer l'analyse des détails dans son contexte. On comparera par exemple le rendu des plaques montrées agrandies avec leur taille à l'impression.

   
   

Conclusion

Il y a définitivement plus d'information sur le vieux Zeiss chargé en Provia 100F. Toutefois même si le rapport théorique est de 4 fois, le rapport réel est inférieur : dans les endroits lisses et sur des matières modernes de type plastique le numérique excelle au point qu'il pourrait presque faire oublier qu'il en sait moins. Dans les végétations par contre, le 350D s'effondre et reprend sa modeste place. Pour tenir compte de ces observations, on pourrait dire que le potentiel du Zeiss est de l'ordre de 2,5 fois celui d'un 350D, pour fixer les choses, et jusqu'à 3 à 4 fois suivant les sujets (moins les matières sont lisses et plus l'ancêtre se détache). Rappelons que toutes ces analyses ont été faites au meilleur diaphragme de l'un et de l'autre (mais c'est probablement plus important pour le Zeiss) et avec des conditions d'images pas trop difficiles. En contre jour, il y a plus de diffusion dans l'objectif du Zeiss (c'est théoriquement pénalisant mais en réalité les brouillards de lumière peuvent être somptueux, cela peut aussi être une affaire de goût).

Attention toutefois : le résultat obtenu par le Super Ikonta peut déjà passer pour un choix artistique. La pointillisme de l'image transforme le moindre tuyau de plastique en fragments colorés, alors que le numérique a tendance à renforcer la réalité d'éléments lisses déjà particulièrement visibles par leur modernité (si on exclue le ciel qui n'a pas d'âge !).

On peut ainsi imprimer des images provenant du super Ikonta
en 46 cm sur 71 cm et le résultat sera beau, avec une texture assez particulière, un peu pointilliste. On ne peut évidemment pas imprimer une image du 350D à 46 cm de petit côté. Les effets de plastique sont atroces.

Si on accepte de penser que notre Super Ikonta donne un résultat de toutes façons impeccable à 2,5 fois ce que donne le Canon 350D, on peut obtenir une image complètement photographique (et sans prétexte artistique).

 

Résumons :

Le premier intérêt du Super Ikonta est donc sa résolution, équivalente en surface, au meilleur diaphragme, au minimum à environ 2,5 fois celle du Canon 350D, avec un encombrement très faible. Ceci permet agrandissements parfaits en 300pp de 31 cm de petit côté (46,5cm de grand côté). A 3 fois le potentiel du Canon le grain de la pellicule est encore invisible (34 cm de petit côté... et 51 cm de grand côté tout de même !). Au-delà, en acceptant de considérer que le grain peut avoir un intérêt esthétique on peut continuer de monter jusqu'à des 45 cm de petit côté comme nous l'avons fait dans notre exemple. Le grain se verra, mais l'image pourra être belle, suivant le sujet choisi. L'objectif ancien de l'ancêtre sera quand même là un peu à la peine si on le compare avec des objectifs moyen format "de course", modernes et multi-couches. Les noirs seront moins intenses, le contraste et l'impression de netteté globalement moins bons.

L'intérêt du Zeiss Super Ikonta tient également aussi à d'autres motifs :
sortir un vieil appareil à soufflet et le mettre sur pied vous rend instantanément sympathique et fait que les gens vous aident tous à réaliser votre photographie au lieu de protester que vous leur volez leur image.
Egalement il vous oblige au temps long et le cérémonial de la prise de vue vous incite à penser plus longtemps et plus fort à la composition.

En cela le Zeiss Super Ikonta constitue une fort belle ouverture, déjà, sur le monde des chambres photographiques.

 

dernière modification de cet article : 2006

 

 

 

tous les textes sont publiés sous l'entière responsabilité de leurs auteurs
pour toute remarque concernant les articles, merci de contacter henri.peyre@(ntispam)phonem.fr

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