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l'auteur

Claude Bavoux



bavoux.c@wanadoo.fr

 44, chemin de la Source
MOUFIA 97490
Sainte-Clotilde
La Réunion

Retraité
Un an d’histoire malgache
à l’université de Tananarive
en 1964-65
doctorat d’histoire contemporaine
à Paris VII-Jussieu
sur Les Réunionnais de Madagascar
entre 1880 et 1925; (1997)
Une quinzaine d’articles
concernant
l’histoire coloniale malgache
en particulier sur
Vichy à Madagascar

 

 

 

Mise en contexte (galerie-photo)
A l'origine peuplée d'un mélange d'africains noirs et de mélanésiens, l'île voit s'installer à partir du XIVe siècle des commerçants arabes sur ses côtes.  Les portugais au XVIe siècle, puis les français au XVIIe tenteront en vain d'installer des établissements durables dans un pays instable où se forment de micro-royaumes tandis que les côtes sont infestées de pirates. Au XVIIIe le royaume Merina (capitale Antananarivo) s'étend sur la quasi totalité de l'île grâce aux conquêtes d'Andrianampoinimerina. De 1865 à 1895, le pouvoir réel est aux mains de Rainilaiarivony, époux de 3 reines successives qui modernise le pays, se convertit au protestantisme, mais doit accepter le protectorat français (1885).
De 1895 à 1896, l'expédition Duchesne aboutit à la déchéance de la reine Ranavalona III et à l'annexion de l'île par la France, qui abolit l'esclavage. De 1896 à 1905, Gallieni, gouverneur, travaille à la pacification et exile la reine.
Madagascar devient territoire d'Outre-mer en 1946. La république malgache, proclamée en 1958, obtient son indépendance en 1960.

 

 

Le capitaine Sénèque,
photographe des années Gallieni
à Fianarantsoa.

par Claude Bavoux

Introduction

Depuis un lustre ou deux, on se demande, sans considération aucune pour les tangages de l’Histoire, si la société française a décolonisé son imaginaire après l’exposition de 1931, ou après le moment venu des indépendances. Rassurons-nous ; c’est non. Qu’on le déplore ou pas, la mémoire coloniale de tout-un-chacun est constituée d’un bric-à-brac de fragments culturels, d’un puzzle imagier fait de stéréotypes douteux, à notre mémoire défendant. Mais heureusement cette mémoire, d’esprit d’escalier en solution de continuité, va au-delà du lieu commun. Elle bat la campagne et se fabrique tant bien que mal un portfolio imaginaire qu’enrichissent les moyens nouveaux et nombreux d’accès à l’information.

La raison en est que la méconnaissance historique se soigne à l’estime - y compris chez les historiens qui se méfient d’images tout juste dignes d’illustrer leurs travaux, et qui traquent la bête nostalgique coloniale. Tout cela va un peu comme on se prévient du racisme, contre lequel, assidûment, on essaye de lutter. Les images saintes de la colonisation d’arrière grand-papa peuvent paradoxalement y suppléer comme antidote. C’est la gageure que nous soutenons ici dans le cas précis d’un capitaine photographe de l’infanterie coloniale du temps du gouvernorat Gallieni. La fréquentation des œuvres du capitaine Sénèque peut permettre en effet la rédemption intellectuelle par la connaissance. Un discours iconique est muet, mais parlant. Il ne peut nullement être annexé par le discours de ceux qui vomissent tout ce qui a pu être en contact avec la colonie - discours de grands esprits - et de ceux qui l’adulent, discours de beaux esprits qui enjolivent le temps passé. Deux discours bienséants dont il faut se dégager. On va essayer ici d’éviter l’impasse du piège moralisateur et du politiquement correct, quelles que soient les politiques, trop oublieuses du poids de la banque, du Comptoir National d’Escompte, en l’occurrence, qui tient Madagascar en son pouvoir avant la conquête, terme si contesté, de 1895.

La carte illustrée, vecteur populaire de lieux communs par excellence fait notre affaire. C’est le médium à cinq sous des années d’avant la guerre 1914-1918. A Madagascar, Gallieni n’a pas besoin d’organiser son institution puisqu’elle se constitue d’elle-même, sans qu’il ait, visiblement, à intervenir.

Deux militaires, le lieutenant Imbert, photographe aux ordres du colonel Lyautey, quand il gouverne durant deux ans, entre 1900 et 1902, depuis la capitale du Sud, Fianarantsoa[1], et le capitaine Jules Sénèque, qui exerce ses fonctions non loin du chef-lieu de commandement, fondent alors un binôme étonnant de productivité pour l’un et de séduction esthétique pour l’autre. Le premier, brillant forçat du déclencheur, technicien de haut vol, reste dans des domaines conventionnels. Le second, qui ne signe pas plus que son ami de son nom, fonde non seulement une esthétique picturale sur laquelle on se propose de s’arrêter ici, mais les trop rares productions de son travail photographique illustrent bien mieux que des discours la cafouilleuse œuvre coloniale malgache, si mal partie et encore plus mal arrivée.

On évoquera la figure de Sénèque prise dans le contexte du milieu allogène militaire de la capitale du sud malgache où évolue cet officier lorsqu’il rejoint ses homologues. Fianarantsoa n’est en rien comparable à une seule autre ville de la Grande Ile et l’apport personnel, à nos yeux fondamental, de Sénèque dans la photo coloniale malgache, découle de cette rencontre avec une ville dont les réjouissances tranchent avec le multiple peuple bara vu selon une esthétique biblique, comme dans un Orient compliqué.

Sénèque vit en brousse, mais jouit de ses permissions dans un Fianarantsoa déliquescent. Son rapport au milieu est très révélateur de ce qu’un photographe de talent peut apporter de neuf à la compréhension historique de son époque, car c’est bien d’histoire qu’il s’agit, encore plus que d’esthétique.

I) Sénèque dans le milieu fianarois[2] allogène militaire des années 1900.

1) Une simple ville de garnison.

Un fait majeur mérite d’être mis en relief dans le Fianar de l’époque qui précède la colonie sur toutes les Hautes-Terres : c’est à qui, parmi les officiers du royaume merina, trouvera le plus d’or pour son propre intérêt. Cette idée de sauve-qui-peut règne parmi l’élite marchande et aristocratique alors que le péril menace, les Bara ayant déjà menacé la ville en 1891[3]. Le gouverneur Rainiketabao est un cas manifeste de ces aspirations contradictoires entre goût du lucre et souci de plaire au pouvoir central. Il organise des fêtes gigantesques[4] et feint de montrer son souci de la chose publique. Dans les années 1893-1894, son activité principale consiste à faire produire de l’or en faveur d’un Etat déliquescent, réprimer les chercheurs qui travaillent sans permis pour eux-mêmes, mais l’anarchie et la prévarication règnent à tous les niveaux de l’appareil institutionnel[5]. 1894 est l'année du kabary royal de Fianarantsoa, qui invite à produire encore plus[6], Le Journal de l’Ile de la Réunion témoigne de délires d’Eldorado :

"On nous écrit de Fianarantsoa que l'or se trouve en quantités si considérables que la plupart des traitants ne peuvent même pas l'échanger contre des pièces de 5 f. Les Hovas ne font leurs achats qu'en poudre d'or et continuent à acheter les toiles en quantités.[7]"

Hormis le couple du vice-résident français, le docteur L.Besson, peu de privés français vivent ici avant 1895 si l’on excepte les jésuites français qui constituent un cas tout à fait à part : certains d’entre eux sont des jésuites de choc[8], comme leur dramatique expulsion, à l’orée de la guerre, le montre fort bien. L’irruption française transforme Fianar, ville quasiment sainte[9], en ville de garnison d’un type particulier. Investie par les Merina depuis trois générations[10], ville d’exil pour les grands de ce monde en perte de hauteur depuis longtemps, sa vocation première est militaire[11]. L’arrivée massive des français en 1895, argent aidant, la ramène encore à moins de puritanisme. Les deux albums du lieutenant Imbert en témoignent très finement au CAOM.

En août 1896, Besson empêche le phénomène du fahavalisme de contaminer la région, comme cela se dit pour aller vite[12]. Dans une très vaste contrée souvent inculte, mais qu’on croit encore richissime en or[13], il s’agit de mettre de vastes étendues à la disposition des très rares colons fortunés et/ou compétents - cela existe -, en se garantissant du risque de pillage, grande spécialité des Bara démunis de tout. On conviendra que l’efficience d’un officier de renseignements comme le capitaine Sénèque est mieux venue que celui d’un va-t-en-guerre. Manier les hommes est moins dangereux que manier les armes.

Les Français militaires de Fianar sont de souche très récente : un an après leur arrivée, leurs accointances de fraîche date sont établies et désormais officieuses. Une des premières préoccupations dès la fin 1896 est d’en faire sortir les Merina, afin de prévenir la ville du « syndrome abyssin », selon l’expression de Gallieni. Mais des aménagements sont possibles quand votre amie est tananarivienne.

Nous sommes ici au bout de la piste ; le télégraphe fait le lien avec la capitale en janvier 1899. Le budget municipal est si restreint qu’il faut l’aider dans son équilibre. Tous les travaux d’édilité restent à faire en 1900. Ni banque ni école pour enfants étrangers. La distante métropole étant en effet parcimonieuse de ses derniers, on parle sérieusement de route à péage pour se rendre à la mer. Puis on se satisfait d’un sentier à porteurs pour commercer avec Mananjary, sur la côte est. Fin 1898, la route de Tananarive n’est toujours pas carrossable depuis Ambohimahasoa. A moins de cinquante kilomètres au sud de la ville s’arrête encore à la même époque la carte des étapes sûres. Exactement à l’endroit où, si spartiates soient-ils, les pères jésuites font leur vin de messe et de table.

Heureusement, un fils du sculpteur J.B. Carpeaux, frère d’un photographe connu de l’Indochine, passe en 1902 et, de son séjour, laisse des ébauches sous forme de feuilleton qui sont publiées en octobre-novembre 1904 dans Le Journal des Voyages[14]. Cela est très léger, primesautier, proche de la gaudriole. L’esprit jouisseur de G. de Maupassant n’est donc pas loin dans le fief des jésuites, grands processionnaires devant l’Eternel, si on en croit les beaux tirages d’Imbert ! Les archives malgaches des séries F, consacrées aux affaires religieuses, ne disent mot du comportement débridé des militaires en goguette[15]. Mais il ne peut pas passer inaperçu.

Les rapports circonstanciés de Besson, dépassé par le personnel remuant des militaires et gommé par la personnalité flamboyante de Lyautey, ne donnent plus le ton. Nous sommes loin de la retenue de madame Besson, femme de l’ex-vice-résident de France, toute à ses dessins[16]. Mais les pères Béranger peuvent se rassurer, la dissolution locale des mœurs n’a pas attendu les Français, si on en juge par une lettre citée par Françoise Raison-Jourde[17].

Depuis qu’ils s’y sont installés sérieusement, dès décembre 1895, les uniformes rutilants éclipsent ceux, bien ternes, des religieux. A défaut de tenir le haut du pavé, car les trottoirs ne sont pas de mise à Fianar, ils tiennent la dragée haute aux héroïnes de la carte du tendre. Le lieutenant Imbert témoigne de ce monde nouveau, dans lequel naissent, dès 1896, des enfants métis qu’il met en scène. Quand Lyautey arrive, cette micro-société fonctionne donc depuis quatre ans. Mais cette vie de garnison, que Lyautey dynamise, retourne à son erre dès son départ : la ville connaît, en 1902, une récession commerciale simplement due aux excès d’importations des années précédentes qui n’arrivent pas à se résorber[18].

La consultation des dossiers de la série 2 D ne donne pas la clé de cet aspect caché de la ville, le personnel militaire échappant aux recensions annuelles, dans les Annuaires, par exemple. Seuls parlent les dossiers personnels 11 YF et la série 8 H du SHAT. Qui mieux est, Imbert fixe sur ses plaques de verre ce groupuscule de quelques femmes et enfants, trop malgaches pour les uns et pas assez français pour les autres[19]. Et c’est de la sorte qu’il prend, parmi d’autres, le discret Sénèque, à la rambarde d’une maison de style créole. C’est cette heureuse indiscrétion qui nous permet de reconnaître le même Sénèque sur Halte dans la forêt, à l’extrême gauche, dans une position des plus inconfortables, peut-être celle de l’opérateur qui vient tout juste d’activer son déclencheur. Il est assez surprenant de constater toutefois combien le milieu militaire ne côtoie que très peu le monde des affaires, la maison Cattin exclue, on verra plus loin pourquoi ; les fonctionnaires civils jouent eux le rôle de missi dominici[20] entre les deux groupes.



HALTE EN FORET



HALTE EN FORET (détail centré sur le Capitaine Sénèque)

Il en est ainsi dans les villes de garnison, dans Lucien Neuwen de Stendhal, comme chez Vigny ou chez le Joseph Conrad de An Outpost of progress qui dramatise les conflits futiles qui font les Blancs coloniaux ennemis les uns des autres. Sénèque échappe à cette vie vaine et morne puisque ses missions s’opèrent loin de la capitale où il n’a que rarement la permission de venir. Sa vraie vie est dans ses œuvres discrètes d’officier de renseignements[21] et de photographe, de topographe et de dessinateur. Alors que certains pensent être « aux avant-postes de la civilisation », Jules Sénèque traite simplement par l’ignorance[22] ces mesquineries haineuses que sécrètent les petites communautés égarées.

S’il séjourne parfois à la capitale, pour la parade, les gens qu’il côtoie habituellement ont une tout autre densité humaine. Ainsi, le docteur Besson, qui apprécie beaucoup Sénèque, écrit dans son Rapport d'ensemble sur 1900, rédigé pour Lyautey, ce qu’il sait des Tanala, avec qui ses rapports ont été francs et denses dès 1887 : ces derniers après deux insurrections sont ruinés, les sangliers et les sauterelles ont saccagé le peu qui leur restait de leurs modestes cultures. Ils viennent d’acquitter le modique impôt qui leur a été fixé. Dans la paix du plus fort, au travail forcé, ils tracent des routes, durant des mois de suite, à l’angady (un outil projeté qui fait office de pelle), dans un pays d'accès difficile. Les affranchis s’attachent particulièrement aux Français. La colonisation a vite raison - pour peu de temps - de la lassitude des éternels rebelles exsangues. Sénèque panse leurs plaies à sa façon muette et compassionnelle.

b) Sénèque, broussard irascible[23].

Un demi-siècle après les faits, Guillaume Grandidier, dans la conclusion d’un chapitre consacré aux Bara, semble avoir de lui un souvenir lumineux :

« Quant à la partie ouest de la province des Betsileo, ce n’est qu’à la fin de 1901 qu’elle fut occupée. Lorsque le capitaine Sénèque est venu l’organiser, elle servait de refuge à de nombreux pillards, voleurs de bœufs, ainsi qu’à ceux qui voulaient se soustraire à l’impôt ; il a installé en divers endroits des postes qui ont vite mis fin aux brigandages et ont assuré la jonction régulière des Betsileo avec les Sakalava.[24] »

Marlow, perdu au Cœur des ténèbres, fait beaucoup moins bien.

C’est que, fonction oblige, la politique de cet homme de l’ombre, habitué du renseignement, est une pratique humaine, sensée, respectueuse du monde étranger dans lequel il vit. Sinon, comment aurait-il pu obtenir de gens qu’apeurent si facilement les imprévisibles vazaha, une telle sérénité dans la pose ?

« Madagascar le relève », dit son colonel, grossier moraliste, en décembre 1898, alors qu’il guerroie chez les Bara depuis plus d’un an[25]. C’est le moment où il devient officier de renseignements tant son passé de soldat en campagne au Tonkin et à Madagascar est excellent. Une photo témoin, celle, combien commune, de l’entrée de la grotte d’Iaritsena, témoigne au Fonds Grandidier[26] du fait qu’il a su en faire déloger les rebelles « fortement retranchés[27] » deux mois après lors de l’attaque d’Iavatorovy. L’action menée sur deux mois lui vaut les félicitations personnelles de Gallieni qui apprécie son « aptitude à la guerre ». Malgré son apparence un peu chétive, il prend part à 32 ans à toutes les actions sérieuses qui ont eu lieu dans le cercle des Bara à partir du 1er juin 1898, notamment aux affaires de Sarihena, Ambohitsabo, Imarotsiriry, Iratsory, Ambotomitrotro, Sasibanabe. C’est « une part brillante et parfois prépondérante » qu’il prend dans toutes les actions. Il dirige lui-même l’opération d’Andronitro, de Takoro, et seconde le commandant du cercle dans la préparation des opérations d’Ambonitrotro et d’Iambonobe. Il est blessé à la jambe gauche au siège de la position fortifiée d’Imandabe - dite aussi Iambanabe - contre les rebelles d’Analamanara. Ces actions de la colonne de l’Ivondro relèvent des techniques de la pesante guerre coloniale traditionnelle. Il finit par être nommé à l’état-major d’Andohalo où il reste une année entière et reçoit la Légion d’Honneur.

Après un séjour en France, il part de nouveau, le 10 avril 1901, dans le Sud, au 2ème régiment d’Infanterie de Marine. Connu pour être « absolument remarquable en campagne », il s’attelle à une mission de pacification au sud de la région d’Ikongo, de mai à juillet 1901, et fait preuve d’une initiative hardie en offrant au chef rebelle Andriampanoha d’aller le trouver seul et sans armes pour négocier les conditions d’une reddition, selon le chef de province Lacaze[28]. Andriampanoha est un chef tanala que les séductions de la soumission n’attirent pas en 1897, qui lutte contre l’envahisseur en 1898 et est « l’âme de la subversion » tanala en 1899, au moment où le lieutenant Allard succède au Dr. Besson. Il obtient dans ces circonstances exceptionnelles de lui garder la vie sauve, en échange d’un exil « au-delà des mers »[29].

Est-ce pour cette noblesse finalement incontrôlable que Sénèque sera lui-même débarqué à Solila, lointaine bourgade d’un désert malgache des Tartares, dans un Ouest ni sakalava, ni betsileo, mais plutôt bara, où il ne risque guère de porter ombrage à qui que ce soit[30]. L’armée coloniale aime la magnanimité jusqu’à un certain point seulement. A moins que Sénèque, le solitaire irascible, ne préfère la compagnie des Bara à celle de ses congénères.

II) L’esthétisme séduisant et daté de Sénèque.

La discrétion de Sénèque l’honore, car la soixantaine de tirages de médiocre qualité[31] qu’on a de lui permet de concevoir à quel point ils mettent en jeu l’idée qu’on se fait de la photographie à Madagascar dans le début des années 1900. On préfère accorder à la photographie des qualités techniciennes ou scientifiques objectives et rassurantes, particulièrement dans le cadre militaire évidemment. Mais quand ce militaire travaille, non seulement il peut jouer du flou inhérent à l'artistique mais il s’arrête aussi au cadre, autrement dit au pays qu’il aide à coloniser. Ses réalisations outrepassent même la contingence pour la raison qu’elles sont celles d’un photographe plasticien.

Par un portrait au crayon fait par lui à Anjozorobe[32], on sait l’intérêt qu’il porte tant au dessin qu’au portrait[33]. Une note de son chef de bataillon certifie la ressemblance entre le modèle et la réalisation artistique[34]. Mais ces compétences ne surprennent qu’à moitié : un militaire qui sort d’une école a souvent des qualités de dessinateur. Sénèque, pour son compte est sorti le dernier, pour indiscipline, de sa promotion de (Rochefort) - Saint-Maixent, en 1889 Il « n’a pas l’esprit militaire ». On a compris qu’il compense ailleurs.

1) Portrait et érotisme.

Sans la découverte fortuite de cinq nus, à la fin d’un album Imbert de l’ECPAD, tirés sur un papier[35] particulièrement absorbant, ce qui donne aux épreuves une espèce de consistance palpable, les caractéristiques esthétiques de la prise de vue sénéquienne nous auraient sans doute échappé. Ces nus, vus de dos, dont l’un est repris dans l’ouvrage d’Imbert[36] , sont sans doute la clé des réussites de leur(s) auteur(s). Ce travail sans légendes, sans notes aucunes, mais visiblement fait en duo, détaché du reste du recueil d’une cinquantaine de tirages légendés, comme rajouté, tranche considérablement avec les sujets habituels d’Imbert, officier sorti du rang lui aussi. Mais il nous met de plain-pied avec celui de Sénèque.

C’est lui en effet qui perpétue les plus beaux nus non grivois de son époque[37]. Ces nus ne sont pas les premiers du genre dans la Grande Ile, mais à coup sûr, ce sont les premiers clichés, de ce type particulier, dans le sud. La seule carte illustrée qui représente une jeune femme couchée en pleine nature, intitulée Vénus de bronze[38] permet d’avancer que le modèle est une femme d’un milieu social avancé, sa coiffure non traditionnelle en porte témoignage. Le soleil cru du matin, ajouté à cet oreiller fortuit en rase campagne, font de la composition une manière de provocation, comme Manet le fait quarante ans auparavant avec le Déjeuner sur l’herbe ou Olympia. Eu égard à ce qu’on sait de Fianarantsoa, on peut jurer que cette carte fait impression dans le microcosme français où les tirages sont minimes, au mieux, de l’ordre de quelques centaines, et où Cattin, épicentre de la diffusion des nouvelles, rare commerçant introduit dans le milieu militaire, comme l’attestent deux albums d’Imbert, joue le rôle d’éditeur.

On retient de la Vénus de bronze[39] l’inconfort de la position dans laquelle Sénèque la place, déhanchement particulier qu’il tient lui-même dans la carte précédente. Ce n’est qu’en forçant le naturel, qu’en cassant ce qui va de soi, qu’en lissant ce qui est trop facile, que la photo est bonne. La réussite esthétique est grande ; la provocation est retenue, savamment méditée, puisqu’une transgression de la sphère privée, intime, à la sphère publique - la vente d’une photo dans un magasin - se fait par l’érotisme tempéré d’un sein dénudé qu’on saura voir avec tout le respect dû à la beauté qui se montre sans trop s’étaler.

PHOTO 1. VENUS DE BRONZE.

Sénèque met en place un nouvel imaginaire : il donne à voir autrement une île sur laquelle on écrit depuis si longtemps, mais qu’on photographie depuis peu sans trop réfléchir, le cas fascinant et pionnier du Révérend William Ellis étant la très brillante exception[40]. Techniquement, le travail effectué par ses collègues du service géographique de l’état-major de Gallieni (1896-1905) est parfait. Quelquefois, des portraits y sont même très réussis et des paysages valent des mises en scènes de théâtre. Mais il y manque souvent le supplément d’âme de l’artiste.

Sénèque sait apporter au sujet traité ce qui manque en général aux excellents photographes du service géographique de l’état-major, à savoir l’empathie ou le je-ne-sais-quoi de personnel : sa petite galerie de portraits de femmes de Fianar en témoigne.

Le mariage à la mode malgache fait que, après un séjour habituel de trois ans, de nombreuses maîtresses sont délaissées. Les remarques salaces dans la presse ne manquent pas dans ce domaine[41]. Une Madame Chrysanthème malgache éplorée - le perpétuel problème du choix des légendes revient ici : est-ce celui de l’artiste ? - vêtue comme le sont les femmes d’un milieu occidentalisé, en 1900, est la réponse appropriée aux scies qui s’entendent sur le comportement des Malgaches abandonnées. Avancer que les Malgaches ont manifestement des sentiments, comme tout un chacun[42], tient de la sédition dans le monde privé bien pensant[43].

PHOTO 2 UNE MADAME CHRYSANTHEME

Il est d’ailleurs assez facile de comparer la jeune femme délaissée à une Femme hova (supposée en deuil : cette dernière, hormis ses cheveux dénoués, signe de son deuil, a moins d’affliction que la précédente). La variation sur le thème des femmes comporte d’autres exemples parlants sur lesquels épiloguer : la femme qui illustre Modern-Style porte une coiffure beaucoup plus traditionnelle qu’il n’y paraît. « Princesse » malgache n’est jamais qu’une jeune fille d’une quinzaine d’années. Les guillemets ne sont jamais que le reflet d’une société républicaine tout autant attirée que repoussée par une noblesse exotique[44]. Fleur de pêcher, quant à elle, est victime des calembours - mais nous ne parlons jamais ici du texte des versos, qui échappe à l’artiste - d’une époque sans grande pitié pour les faibles, et à fortiori, pour les faiblesses coloniales.

PHOTO 3 FEMME HOVA

PHOTO 4 MODERN STYLE

PHOTO 5 « PRINCESSE » MALGACHE

2) Portraits et empathie.

A tout prendre, l’esthétique de Sénèque serait donc fondée sur un féminisme particulièrement inattendu chez un militaire de cette époque. Pour s’en convaincre, on doit consulter les ouvrages du capitaine A.Garenne[45], collègue proche de Sénèque. En effet, comment nier la tendresse de l’opérateur pour son sujet dans cette jeune Femme bara et son enfant grandet ?

PHOTO 6 FEMME BARA ET SON ENFANT

 Il est difficile d’imaginer aujourd’hui l’éloignement culturel de l’un vis-à-vis de l’autre. Mais Sénèque - il s’agit pour les Européens d’aujourd’hui de ne pas interpréter à contre - sens l’absence de sourire sur la personne, qui n’est que réserve conforme aux usages banals - contribue dignement au rapprochement entre deux cultures si différentes. En général, les coiffures féminines bara enduites de suif de bœuf servent de repoussoir au sentiment européen. L’habile drapé[46], toile de coton importée, fait d’une seule pièce, tout comme le fela(ña) porté en pendentif, fait d’os de seiche, de coquillage, ou de porcelaine blanche importée, ainsi que le décor de feuilles de ravenala, font d’un tirage industriel un très honnête cliché qui ne ment pas, où le sujet se prête un instant mais ne se donne pas. La vision esthétique et/ou ethnologique plus banale ne manque évidemment pas : ces Femmes betsileo ou ce Type betsileo en témoignent. N’est-ce pas Bergson qui dit arriver à philosopher moins d’une page sur dix, environ ?

Tant de proximité avec des femmes induit du tempérament chez ce créateur. Simple anecdote, révélatrice d’un temps freudien s’il en est : Gallieni, grand communicant devant les ministres qui se succèdent, sait entretenir son image de marque[47]. Sénèque a l’oreille de son ancien patron au Tonkin, sans lequel il serait en activité en d’autres lieux. Il doit lui fournir des clichés, puisqu’une Vierge orientale - l’ambiguïté de l’alliance de mots de cette légende a dû déplaire[48] - de ses œuvres figure dans la revue Le Voyage autour du monde[49], relation qui préfigure le rapport dûment illustré qui paraît la même année mais expurgée de la version canonique des Neuf ans à Madagascar de Gallieni.

PHOTO 7 VIERGE ORIENTALE.

Dans la même attitude de soumission, on se contentera donc de l’érotisme induit par la carte de la Femme zaramanampy[50]. Son regard induit plus qu’une politesse de circonstance. Cette soumission est celle d’une jeune femme née dans un foko (lignage) esclave[51] ; son bustier fait de jonc (harefo)[52] tressé alors en cours, mais passé de mode, sa coiffure très apprêtée, voire son sembo en charpie, ancêtre de la jupe, maintenu au-dessus de la ceinture par une bande d’étoffe[53], tout cela contribue à un érotisme d’un genre particulier que d’éminents érotologues seuls doivent pouvoir apprécier.

PHOTO 8 FEMME ZARAMANAMPY

Avouons qu’on est à des années-lumière de l’intention féministe décelée plus haut pour la simple raison que Sénèque, comme tout photographe de talent, donne à voir le meilleur de ce qu’il pense être frappant. Qui plus est, la tradition malgache n’a pas la pensée progressiste en tête. Si on veut donc bien se rendre compte des graves déraisons scientistes et raciologiques du temps en matière de photo[54]- Sénèque est partiellement absout pour des intentions qu’on ne devine plus de nos jours.

3) La création d’une nouvelle scène de genre.

C’est certainement dans le domaine de la mièvrerie qu’on l’attend le moins : il crée à Madagascar une scène de genre dont seul, semble-t-il, le peintre Hubert Robert, au XVIIIème siècle, avait subodoré l’intérêt[55] esthétique. En quoi consiste la trouvaille de Sénèque ?

La composition de Coin de village sur le plateau central est des plus reposées : deux jeunes femmes, parées la fête dans des lamba de soie, devisent, l’une assise, l’autre debout, dans un décor d’une tranquillité toute fianaroise. Les éléments d’architecture - sommes nous au pied d’un temple qu’une croix sommitale semble induire ? - se mêlent tant à la nature, qu’une branche d’eucalyptus - l’image est retravaillée - sort d’un mur lissé pour la cause esthétique. Malgré l’aspect rudimentaire que présente toujours une malheureuse carte illustrée vis-à-vis d’un tirage originel, la réussite est totale. Le temps y est suspendu et un peu comme chez Watteau. Celui qui regarde se met à interpréter les relations établies entre décor et personnages : cela tient de prémices d’une fête, non pas de la galanterie, mais du simple bonheur d’être. On y tient, sous les yeux, l’absente de tous les bouquets d’un XVIIIème siècle malgache évanescent[56]. Comment s’affranchir des références picturales désuètes quand on est un soldat sorti du rang ?

PHOTO 9. COIN DE VILLAGE DU PLATEAU CENTRAL

Sénèque sait mettre en scène l’improbable, le fantasme, autrement dit ; il fixe une idée qu’il se fait du pays qu’il habite pour un temps, dépasse le trivial, valorise le quotidien, tout en se faisant oublier. La contingence assez sordide du militaire en campagne est sublimée. L’ethnologue en herbe, auquel n’importe quel photographe colonial se croit obligé de s’identifier, est oublié. Sénèque invente enfin un stéréotype pictural malgache, voire une icône nouvelle, dont il est possible qu’on trouve l’équivalent au Tonkin[57], lui-même ayant conçu une variante sans importance dans le même escalier.

Cette chance historique de la table rase iconographique n’est pas donnée à beaucoup. Certes, la postérité, sauf cas exceptionnel, a pu être affligeante. Sénèque a essayé de faire aussi bien avec le portrait de la Malgache moderne dans son intérieur : il s’agit là d’un clin d’œil aux initiés du mariage local, qui se dédouanent, quittant le pays, en payant à leur maîtresse l’objet mécanique tant convoité. Cette pratique surfaite s’est perpétuée longtemps[58].

PHOTO 10 MALGACHE MODERNE DANS SON INTERIEUR

C’est le talent de Sénèque que d’avoir surpassé l’idée de portrait et d’être allé plus loin, en créant un genre neuf, grâce à une mise en scène simplissime, sans référence triviale, triste écueil colonial obligé de la carte illustrée.

III) La politique de Sénèque.

La politique coloniale est dictée de Paris au gouverneur général qui l’applique au gré des circonstances[59]. Puis Gallieni dicte la conduite à suivre aux grands du monde méridional malgache et/ou fianarois, soit successivement le Dr. Besson, puis Lyautey et Lacaze. Ces derniers font suivre les directives qu’ils reçoivent. Mais rien n’est si fluctuant qu’un ordre sur lequel de simples lieutenants peuvent alors réellement agir. Les exemples ne manquent pas de tribut que l’on module au plus près des moyens limités des nouveaux assujettis auxquels il est surtout demandé de tracer des chemins muletiers dans des fiefs jusqu’alors inaccessibles. Cela est si exceptionnel dans l’histoire malgache qu’il faut le noter. La soumission bara n’en finit jamais. Des enfants de très nombreux chefs sont envoyés comme gage de bonne volonté à l’école F. de Mahy de Fianarantsoa, mais s’en échappent dès qu’ils le peuvent. Quinze jeunes chefs vont jusqu’à Tananarive[60], convoyés de près par le chef du cercle des Bara et Tanala[61], le commandant Weber en février 1900[62]. Les autres chefs bara, par contre, sont si remuants qu’il faut attendre le départ de Gallieni, entre la mort d’Inapaka, la soumission de Zafinandrika et la disparition de Befanoha, en 1905 pour que se rassérène le pays où vit Sénèque depuis 1897.

1) Ses limites.

Sénèque est un homme de guerre, quand bien même, à Madagascar, il la mène autrement, par le renseignement. Si des rebelles bara arrivent à se soumettre, ce n’est que le fruit routinier de tractations, de dénonciations et de retournements divers. Le cliché intitulé Rebelles bara faisant leur soumission ne signifie pas exactement l’arrêt des combats, mais une modalité nouvelle dans l’acceptation de maîtres plus déterminés que les précédents. À leurs yeux, les Merina de l’ancien régime, autrefois réfugiés dans leur fort, sont supplantés par des vazaha mieux armés, plus mobiles, et plus teigneux au combat.

PHOTO 11 REBELLES BARA FAISANT LEUR SOUMISSION.

Ces derniers savent se réunir autour de sortes de hazomanga sans fin, poteau pour eux sacré ou mât de pavillon au diamètre imposant, autour desquels ils brandissent des enseignes prophylactiques au milieu de leur kabary, où ils ne parlent pas de violence mais de désarmement[63], de prestations et d’impôts. Aujourd’hui, militaires et miliciens n’ont pas mis leurs baïonnettes au canon, preuve que la confiance règne ou que cette réunion n’est qu’une simple formalité. Un canon de campagne de 80[64] - comme on en voit un ici, du côté gauche, avec son servant, qui devine la présence de l’opérateur - leur sert alors de clou festif pour la journée, ou de pièce à conviction pour convertir les mécréants de la cause française.

Jusqu’en 1901 encore, de telles réunions de familles - car, au sens large, cela en est une tant « dans la question de pacification, la question de personnes est prépondérante[65] » - voient une clause de style revenir dans le flot des nombreux discours de chacun des chefs qui ont voix au chapitre : on libère les esclaves et le droit de cuissage est prohibé[66]. Chacun se contentera d’un bâton en lieu et place d’une sagaie (qui se fabrique clandestinement à Ilokoita, en 1902) et rendra son fusil à pierre, fabriqué localement, garni de si beaux clous de laiton. En échange, la paix française induit la fin momentanée des vols de bœufs. Un peu comme si un occupant de l’Hexagone tentait d’interdire la pratique du pari au PMU.

PHOTO 12 SOUMISSION PETIT GROUPE

Un jour, au cours lors d’une de ces redditions, l’interprète a même tenté de traduire la très comique expression de « réhabilitation par le travail »[67]. Les circonlocutions utilisées ont suscité plus d’un sourire, comme le montre le second cliché malheureusement intitulé de la même façon.

En cette circonstance peu ordinaire, chacun se doit d’apporter un cadeau symbolique, en signe d’accord passager. L’usage le veut ; et chacun d’arriver avec une mesure de riz de montagne. La cohésion du peuple bara nécessite le respect des fomba. Ainsi, invité à Ihosy, le 25 février 1897, Ramieba, roi des Bara Be, y arrive précédé du ban et de l’arrière-ban, soit 800 personnes environ. Chez Sénèque, la scène de genre de la reddition n’a rien de dramatique, on y rit sous cape. Un peu comme on se bat, plutôt la nuit, à grand renfort d’insultes homériques, que les tirailleurs engagés apprécient hautement quand on veut bien les leur traduire.

Sénèque a eu l’habileté de se faire oublier par ceux qui se rendent. L’équivalent n’existe pas dans les longues séries du service géographique. Il est très rare d’y trouver une réussite comme celle-ci, qui recèle une richesse autre que d’hommes, à savoir le bâtiment de l’arrière-plan, à la fois mirador et blockhaus[68]. Le nôtre tient de ce que bâtissent les Bara de l’Est, là où ils touchent à la province de Farafangana. Pour avoir lutté durant trois ans contre les pirates du Tonkin, Sénèque connaît leurs compétences en matière de défense. Il retrouve dans le Sud malgache tous les moyens simples et efficaces dont on se sert pour ne pas se laisser surprendre facilement et en particulier les villages fortifiés[69] dont la mémoire n’a pas été maintenue.

Mais où sommes-nous exactement, demandent les historiens, partisans acharnés de l’exactitude en matière de circonstances de l’énonciation ? Cela se voit : à l’orée du bois, le topos préféré de l’assassin. Chacun y attend l’autre, sûr de son bon droit. Le militaire se réclame de celui du plus fort ; les Bara, de celui des faibles qui ont du « cran » - selon le mot désuet du capitaine Mouveaux qui les combat et les administre - et qui n’attendent que le moment opportun de pouvoir évincer l’étranger. Les cartes de Sénèque ont cette force qui permet d’aller au-delà de l’événementiel[70]. Il sait découvrir, dans « le petit moment singulier, le cristal de l’événement total » dont parle Walter Benjamin.

2) Ses réussites.

Avec la série considérable du service géographique[71], on dispose de l’image étalon, toujours méritoire, d’une grande qualité technique, même dans des épreuves de caractère anthropométrique. Avec Sénèque, l’impression qui persiste est celle que l’on a avec le bon vin car il sait prendre autre chose que ce monde évanescent qui se perpétue sur une plaque. Sénèque évoque, quand son ami Imbert ne fait que témoigner.

Certes tout n’est pas de la même eau chez lui et il lui arrive de céder à l’anecdotique. Ainsi, dans le Jeu de la sagaie par exemple, où les lignes fuient jusqu’à deux soldats marioles de la coloniale en tenue de ville. Deux types de lances existent chez les Bara, celle qu’on lance, courte, et celle dont on ne se sépare pas, qui sagaye l’adversaire. Au temps du désarmement général, les courtes sont très volontiers laissées aux villages amis. Dès cet instant, les voici folklorisées, rendues vaines, inertes, sans finalité. Ce qui devient une scène plusieurs fois reprise chez les éditeurs de cartes postales est banalisé pour toujours par Sénèque.

PHOTO 13 JEU DE LA SAGAIE

Il faut dire que les scènes militaires prennent sous son déclencheur un aspect bucolique. Prenons à témoin En colonne. L’étape, qui mérite commentaire.

PHOTO 14 EN COLONNE L’ETAPE

Le simple terme de « colonne » est récusé par Gallieni[72], dès la fin 1898. Celle-ci n’appartient pas à ses visées politiques et tient, pour le gouverneur général, d’échec en puissance, d’argument ultime. Au premier plan, le nombre de faisceaux témoigne de l’importance des moyens mis en œuvre. Dans une « colonne en coup de lance » dont les résultats lointains sont voués à l’échec, on ne compte pas le nombre de soldats, mais bien le nombre de fusils. Pour la date du cliché, excluons donc la période 1900-1903, où la politique de la force n’est plus mise en œuvre. On pensera plutôt à 1898. Les passionnés de la chose militaire verront les consignes d’hygiène de Lyautey mises en œuvre, où des soldats s’ablutionnent, comme les Anglais savent le faire depuis deux générations. Les repentants du colonialisme n’auront pas manqué de noter que cette photo, en plongée côté droit, mène à l’abîme.

Ceux qui en pincent pour un colonialisme de régénérescence situeront la Construction d’un pont en territoire militaire dans la rectitude la plus pure, si on s’en tient aux lignes.

PHOTO 15 CONSTRUCTION D’UN PONT EN TERRITOIRE MILITAIRE

Quelques effets de droites dans une brousse aux contours mous a certes de quoi dynamiser, mais qui ne sait que, dans le Sud malgache, il est patent que si des ponts ont été érigés[73], si des chemins ont été tracés, ce n’est pas tant pour l’efficacité du commerce que pour l’efficience d’une présence militaire rapide. Un officier d’exception, le lucide, réaliste mais un brin cynique, lieutenant-colonel Lucciardi s’est exprimé à ce propos.

Le Marché betsileo[74] témoigne à sa façon de cette idée. Avant la colonie, seule Ihosy, comptoir merina plus que véritable forteresse, constitue un marché modeste en pays bara[75]. La foule a manifestement du plaisir à se réunir même si elle n’a guère à vendre.

PHOTO 16 MARCHE BETSILEO.

Et pour cause, dès le début 1891, le gouverneur de Fianar[76], devant les progrès du banditisme, recommande aux Betsileo de l’Ouest et du Sud d’abandonner fermes et cultures et de se réfugier dans leurs anciens villages, au sommet des montagnes, à l’abri des fahavalo ou, simplement, des foko voisins[77]. Personnage très mobile jusqu’à l’installation de Lyautey dans Fianar, Sénèque cultive dès lors son pré carré : le Chef bara de l’Itomampy a certainement de la distinction, voire de l’élégance. Il lui a été recommandé de regarder la ligne bleue du massif d’Ivohibe et son attitude met mieux en évidence son lamba arindrano. Sénèque, certes blessé au combat, sait bien qu’on est culturellement rebelle dans l’Itomampy, mais il confère toute la noblesse due à son allure plus qu’à son rang.

PHOTO 17 CHEF BARA DE L’ITOMAMPY.

Il serait vain de vouloir précisément dater chacune des épreuves. Dans le havresac des deux fous de photos fianarois que sont Imbert et Sénèque, il y a un salon - ce n’est pas encore l’usage de dire studio - en entier et non une chambre d’enregistrement. Sénèque, qui circule sans cesse, transporte obligatoirement son matériel où qu’il soit. Ce ne sont pas les mpanjaka qui viennent à lui, mais lui qui se transporte. Un fond de toile identique concerne deux souverains locaux : Raoleza, reine de l’Ivondro et Tsimamanga, chef bara. Raoleza, parée de ses atours les plus beaux[78] et Tsimamanga, coiffé de frais et barbiche au vent, ont chacun eu le choix de résister aux Français ou de composer : la politique du ventre l’emporte, autrement dit celle qui s’oppose au repli dans la « forêt dissidente[79] » tant redoutée par Lyautey[80].

PHOTO 18 RAOLEZA, REINE DE L’IVONDRO.

Tsimamanga, homme de belle allure si on en juge aussi par le cliché du FTM[81], fait partie de cette cohorte de quinze chefs dont le chef du cercle des Bara, Weber, s’entoure pour pavoiser dans Tananarive fin février 1900.

Fin 1899, les dissidents du secteur de Midongy sont travaillés par « l’incident Frénée », lieutenant sagayé qui survit. On choisit entre un ravitaillement possible en riz venant du Betsileo et le néant. Manipa, ancien chef bara rebelle est de ceux qui déclarent ne plus « appartenir à Midongy », symbole de la résistance aux Français. Désormais ce chef « n’a plus peur, il fait partie du gouvernement de Fianarantsoa ».

PHOTO 19 MANIPA, ANCIEN CHEF REBELLE.

Son neveu, plus astucieux, joue avec le temps et réserve son engagement du côté français. Sur un fond de toile qui vaut une sorte de détourage à moindre frais, Manipa pose dans une tenue qu’aujourd’hui, nous pouvons juger infâmante pour l’auteur du cliché.

Se pose donc le problème qu’il faut bien aborder de l’académisme dont il semble qu’il n’ait guère été évoqué dans l’historiographie malgache, alors qu’il mérite d’être posé. Ce problème est plus une affaire de politique que d’esthétique. Plus haut nous y avons fait allusion. Il y a sans doute dans le traitement iconique d’un sujet de travail esthétique des implications qu’il faut tenter de démêler. Manipa vit habillé ainsi durant la saison chaude. Très peu vêtus, les Malgaches d’où qu’ils soient, sauf ceux qui ont un contact plus ou moins proche avec la religion musulmane, surprennent les Européens qui blâment tant leur abord négligé que leur imprévoyance en matière de santé. La cause est entendue. Que ce soit depuis Flacourt ou depuis Grasset Saint-Sauveur à la Révolution, les Français voient chez les chefs malgaches des épigones de personnages d’une Antiquité fantasmée et perdue.

Que peut Sénèque contre des générations de représentations idéologiques ou esthétiques et contre la vêture du pays où il vit ? On dira que le photographe voit ici tant sa propre culture que celle de l’accommodant Manipa. L’académisme de Sénèque tient d’une mise en scène bien réglée qui lui est propre, mais dont les tenants viennent aussi bien de sa connaissance du passé malgache lue et vue aux meilleures sources que d’une contrée qui l’inspire profondément lorsqu’il l’adopte comme terrain d’élection. A tout prendre, J.Faublée, lui-même, qui a consacré ses quatre années malgaches au peuple bara, parle de « toge » dans le cours de son texte sans s’y arrêter[82]. Aucun photographe étranger du temps colonial ne sait tant mettre en valeur les qualités du simplissime vêtement malgache.

Dans une autre photographie (non présentée ici) concernant les Tanala d’Ikongo dont ce n’est pas le lieu de retracer ici l’histoire symptomatique de la résistance malgache à l’envahisseur[83] un adolescent n'est vêtu que d’un vêtement de raphia tressé très finement[84]. Posant d'une façon empruntée avec deux autres, il renvoie à des réflexions qui ont cours dans le Fianar des allogènes et que l’on retrouve chez Lyautey, lequel ne fait que reprendre ce que disent des rapports qui lui parviennent :

« Les deux jeunes hommes…, leur lamba ramené sur le bas du visage, évoquèrent brusquement à mon souvenir la frise des Panathénées.[85] ».

On retrouvera probablement aussi la possibilité de cette interprétation dans d'autres photographies de Manipa :

PHOTO 20 GUERRIER (Manipa de profil)

Nul doute que Sénèque préfère le modèle moins mâle des Femmes de l’Itomampy : l’attitude de ce gracieux, mais altier, groupe trinitaire n’a rien à voir avec le culte de l’antique. Pour des étrangers cultivés, les Bara ne font jamais qu’évoquer un monde avec lequel ils ont des ressemblances de forme.

PHOTO 21 FEMMES DE L’ITOMAMPY

Dans son pagne, le Type bara, sur fond de toile de coton écru, renvoie non pas tant à l’antique, mais à un monde différent dont Sénèque tente de déceler l’essence. La belle contre-plongée y contribue, comme dans ce Couple bara dans lequel l’intention picturale n’est pas si simple à déceler. L’artiste reprend son étude et fait poser de nouveau la femme de ce couple dans un studio ambulant de misère militaire où ce sont les zozoro qui manquent le moins. Mais quand un visage reste fermé, quand des yeux restent mi-clos, comme celui de cette épouse, il est vain de reposer le métier sur l’ouvrage. La distance culturelle reste considérable.

PHOTO 22 COUPLE BARA.

C’est au-delà des convenances militaires, certainement moins pesantes dans la coloniale, que Sénèque révèle son intention politico - esthétique : il sait ne pas blesser ; ses qualités artistiques font qu’il va au-delà de l’alibi ethnographique et qu’il impose un regard sur l’autre qui outrepasse l’érotisme prudent ou la compassion misérabiliste de circonstance. Sénèque peut imposer sa vision des Bara, car il a su faire en sorte qu’ils s’imposent photographiquement à lui. Sa vision promeut un peuple alors étranger à l’agriculture qui vit jusqu’en 1900 dans sa tradition pastorale. Son regard sur l'autre n’est pas ce constat, en dernier ressort désolant, qu’un orientaliste peut avoir sur les gens qui l’entourent. Madagascar, si loin, du côté d’Ihosy, du monde musulman, et si proche d’un monde patriarcal et biblique, le permet à coup sûr.

L’intention de Sénèque est de valoriser visuellement un territoire dont la royauté merina ne connaissait guère que le fort d’Ihosy, dans le désert buzzatien des Bara. Comment ce capitaine aurait-il pu ignorer le rôle conservatoire que lui assigne, contre sa volonté peut-être, l’art qu’il pratique ? Avec l’apparition d’un Sénèque, un dur peuple bouvier qui perpétue sa tradition risque de perdre l’essentiel, qu’il s’agit, avec talent, de perpétuer. Il est curieux que sans recours à l’écrit, sans commentaire aucun, un photographe du temps gallienien puisse prolonger un état social et politique sur lequel les témoignages sont chiches. De même, il est surprenant de voir que J. Faublée, spécialiste de ce peuple méridional, ne signale pas son existence ni dans ses textes ni dans ses bibliographies, tant la photo a (eu) mauvaise presse, tant cet ancien administrateur a, en lui, un égal rival muet, mais convaincant, parce qu’il fait, à sa manière, œuvre d’historien.

3) La carte illustrée sénéquienne, réel document historique.

Tant que l’on n’est pas photographié, on est un sans grade, un oublié de l’histoire[86]. Dès le moment où Sénèque travaille parmi les Bara, il leur donne la parole en quelque sorte. Sa photo devient un moyen d’intelligibilité des péripéties de l’histoire locale et de l’histoire coloniale. Sénèque s’engage face à leurs souffrances. Mais surtout il donne très peu dans la taxinomie ethnique, si consensuelle chez les Français du temps, il lui substitue une étude des identités.

La carte postale coloniale est un document à plein titre. Nombre d’entre elles privilégient le sujet, sans considération pour ce qui l’entoure, souvent d’une grande misère matérielle. Cet effet induit fait leur intérêt, car il y a là matière à interprétation : Arlette Farge ne dit-elle pas que l’« infamie des pauvres » est matière de l’histoire ?

A fortiori, si la photo est belle, elle est source d’infimes révélations - et non d’illustrations d’idées actuelles - si renversantes soient-elles. Les créations de Sénèque sont d’ordre historique, à ses clichés défendant, pour une raison contre laquelle même de piètres opérateurs ne peuvent pas grand chose : souvent le photographe ne voit pas même l’intérêt des nombreux détails matériels qui, un siècle après, sont plus éloquents que le sujet principal.

L’intuitif Sénèque, qui tente toujours d’éluder l’inutile, a compris cette règle contraignante condition sine qua non de sa réussite, que ses lointains collègues tananariviens du Service géographique ont, eux aussi, parfaitement intégrée : le dépouillement dessert certainement le document historique pour privilégier l’esthétique, mais de façon concomitante, il le rehausse, car cette façon de procéder privilégie le rare détail de circonstance symptomatique qui fait mouche. Ainsi, les portraits ne mentent guère : Georgine, jeune institutrice malgache, dans sa jeunesse encore pouparde, dégage une impression de sérénité et d’abnégation que son vêtement pauvre et son geste de repli sur soi, du bras droit, magnifient.

PHOTO 23 GEORGINE, JEUNE INSTITUTRICE MALGACHE.

Les portraits d’enseignants, malgaches, qui plus est, ne sont pas légion.

PHOTO 24 FONCTIONNAIRE HOVA

Un Fonctionnaire hova de blanc coton vêtu, tout apprêté, fier de son uniforme, convenu en un mot, révèle autant un personnage qui se respecte qu’une grande modestie de moyens. C’est exactement l’impression qui se dégage du Vieux ménage hova.

PHOTO 25 VIEUX MENAGE HOVA.

Avec une mise en scène arrêtée à l’essentiel, Sénèque va loin dans l’étude d’un Madagascar qui se prête quand bien il reste anonyme. Pour travailler de la sorte, il sait qu’il atteint une profondeur à laquelle les autres ne parviennent pas. Cette réserve artistique, alliée au détail qui révèle les Malgaches en eux-mêmes, produisent une œuvre qui vaut ce témoignage muet d’archives si normées qu’on essaye de faire parler.

Le bémol est connu ; c’est celui de la surinterprétation[87]. Ici encore, on prendra à la rescousse de notre propos A. Farge qui plaide en faveur du matériau brut, mal reconnu, qu’est à ses yeux « l’infamie » des pauvres : elle résiste au jeu de l’analyse des modes traditionnels de la narration historique. Il en est de même de l’iconographie coloniale de Madagascar prise jusqu’ici au mieux à titre illustratif. Elle est si riche qu’il faut bien la prendre en compte non pour le plaisir de faire joli, mais comme document brut authentique. Si la photo est très bonne, il faudrait être bien dédaigneux pour l’ignorer. Mais l’infamie de la colonisation et sa stigmatisation impliquent qu’on ne s’arrête pas à de telles sources. Un autre type d'images peut sans doute aujourd’hui être valorisé sans appréhension.

Le recours à ces photographies pour appréhender des réalités malgaches insoupçonnées peut être d’une simple utilité pratique[88]. Aujourd’hui se servir d’une telle ressource peut avoir valeur de réaménagement, de lustration sans aspersion ni sacrifice. Qui douterait, à plus d’un siècle de distance de la différence de modes de vie entre colonisés et les militaires - on pense au lieutenant-colonel Lucciardi qui dirige à Tuléar - qui se chargent d’organiser un marché au profit de la métropole ? Parmi ces derniers, Sénèque, comme du Bellay perdu dans la colonie française de Rome, n’est pas « le  pire du troupeau ».

 

Les travaux de Sénèque héritent de son sens émotionnel particulièrement fin : les peuples bara et tanala ont vite droit de cité dans le concert des nations malgaches non reconnues comme telles. Quand Gallieni reprend[89] l’idée de Lyautey[90] - que ce dernier a empruntée dans le rapport d’un subordonné - selon laquelle, dans le Sud, se succèdent tous les âges de l’humanité, Sénèque agit, avance et pose une bombe historique à retardement. En effet, les deux futurs maréchaux ornent leurs écrits de considérations qui collent bien avec l’idée devenue positiviste de « guerre des races » que le gouverneur général a mis en application sous le nom de « politique de/des races ». Sénèque s’en affranchit sans paroles : il sait donner à voir des groupes d’hommes et de femmes et des individus fiers dans leur misère économique. Le contraste cru entre blanc et noir, démultiplicateur d’émotion, y est sans doute pour quelque chose.

La fréquentation des œuvres de Sénèque a pour effet de calmer la montée des refoulés dans la pratique de l’histoire malgache (coloniales ou pas), et les passions partisanes en ont grand besoin. L’officier de renseignements Sénèque, guerrier de circonstance, mais pas militaire pour un brin, a trouvé les voies pour toucher son public, plus d’un siècle après les faits. En 1862, le photographe Disdéri préconise, dans son Essai sur l’art de la photographie, de faire de cette invention l’ « instrument privilégié du renseignement militaire » aussi bien topographique qu’anthropométrique. L’élève Sénèque a surpassé le maître du XIXème siècle. Il ne reste qu’à retrouver les clichés cachés qu’il ne peut avoir laissés, en bon spécialiste du renseignement, que pour le plaisir de les faire rechercher, au Tonkin, en Algérie ou en France. Et les fruits passeront la promesse des fleurs, dans la recherche d’un opus absconditus.

Un peu capitaine Conan revenu des violences armées, et surtout Crabe Tambour à cause de la distance qu’il sait mettre avec ses homologues fascinés ou jaloux[91], Sénèque mérite la reconnaissance historienne : n’a-t-il pas su faire de ses clichés un véritable petit fonds d’archive ignoré, et paradoxalement tellement public, avec ces tableautins de « l’infamie des pauvres » achetables dans toutes les brocantes de France, sur un Sud malgache jusqu’à lui si peu connu, si peu aimé.

Sénèque promeut la « culture de la paix » ; serait-elle française[92] ? Il est temps d’accrocher ses œuvres au plus haut des cimaises du musée imaginaire de la photo malgache pour qu’elles quittent enfin la cruelle fable coloniale qui ne les a jamais reconnues comme telles.

 

Sources  archivées : 

En France :
SHAT : 11 YF 2357. 8 H 80 d/6 et 9 ; 88 d/1 ; 91 d/1 et 2 ; 94 d/1.
CAOM.  :2 D 55, 95, 96, 97, 113, 116, 119, 213 ; 64 M 52 ; 6 (2) D 1 à 12.

A Madagascar :
Archives nationales malgaches : D 69.

 


Notes


[1] On se référera aux travaux de Claudia Razafintsalama, pour ce qui est de la ville elle-même.

[2] Chacun écrit « Fianarantsoa ». A l’oral, en malgache ou en français, l’usage de « Fianar » l’emporte. L’épithète « fianarois » existe encore aujourd’hui dans la presse francophone.

[3] Voir « L’insécurité dans la province bara du « royaume de Madagascar » ; 1888-1895. Manassé Esoavelomandroso, p. 229-237, Omaly sy Anio, n°23-24, 1986.

[4] Naissance de son fils en juillet 1892 et guérison du prince betsileo Ramaharo, favorable à l’Etat central, en mars 1894, avec des milliers d’invités, dont Besson.

[5] Consulter le chapitre XV de la thèse d’Etat de Guy Jacob, La France et Madagascar ; 1880 à 1894. Aux origines d'une conquête coloniale, (Lyon, 1996), dont le chapitre XV est intitulé « Vers l’anarchie ».

[6] Bulletin de géographie commerciale de Bordeaux. 1894 ; p. 558 "La recherche de l'or à Madagascar." Kabary royal à Fianarantsoa extrait du Progrès de l'Imerina. récolter cet or pour faire face aux besoins du gouvernement.

[7] Le Journal de l’Ile de la Réunion, 12 février 1895, n°1200.

[8] [8] Le Père Lavigne, décédé en mars 1894, a subi l’épreuve de la cangue, en Chine.

[9] Pour Françoise Raison-Jourde, dans Bible et pouvoir à Madagascar au XIXè siècle, 17 chantiers d’églises sont entrepris dans les environs de Fianar en 1875. Mais cela est infirmé par les bémols de la page 411, où il s’agit, certes, de protestants. Il est vrai qu’après la conversion de la reine au protestantisme, le chiffre est centuplé en 1870.

[10] En 1831, sur l’ordre de Ranavalona Ière l'officier Rafaralahindraininaly 10 hrs, fonde la capitale de la région Atsimon'ny Matsiatra.

[11] Françoise Raison-Jourde insiste sur cet aspect ; p.410. Il n’y aurait que 1200 civils dans Fianar en 1891.

[12] p.333. Le commandant Lamy d’après sa correspondance. Souvenirs de campagne. p.333, 341-342.

[13] Avec la relative pacification, la falaise de la province de Farafangana est investie par de nombreux chercheurs d’or, début 1902.

[14] Longtemps après, gravures en moins, cela paraît dans Petites Ramatous, 1913.

[15] L’Echo de Madagascar du 22 janvier 1904 évoque les relations entre militaires et dames malgaches dans l’article intitulé « En goguette ».

[16] Bibliothèque Nationale Richelieu. n°5066 A., (classement de 1988). Mme Besson, 10 aquarelles de 1889.

[17] Françoise Raison, op.cit. p.424,. lettre de Davidson à la LMS, sept. 1871.

[18] Dans le Sud de Madagascar, Lyautey, p. 310-313, chapitre intitulé « Décroissance de Fianarantsoa ». En 1902, cependant plus de 70 000 porteurs font l’aller-retour entre Mananjary et Fianar.

[19] Deux albums d’une cinquantaine de tirages chacun, consacrés aux années 1900-1902, récemment acquis par le Centre des Archives d’Outre-Mer, permettent de deviner quelques traits du Fianar allogène avant le départ de Lyautey. En instance de classement dans  8 Fi.

[20] Avec la prise en mains coloniale, des alliances inattendues se font qui dépassent l’entendement. Les Merina sont évincés - ou partent d’eux mêmes car leur sécurité n’est plus assurée fin 1895 - des bourgs où ils s’étaient installés sous la protection de la reine. La nature commerciale ayant peur du vide, des Français les remplacent et s’y taillent un empire à peu de frais. Le père Fontanier, jésuite, s’est entremis avec l’un d’eux, U. G., qui fournit jusqu’à mille porteurs à une maison anglaise. L’arrivée de Lyautey en 1900 met fin à la situation compromettante pour le père incriminé.

[21] Le lieutenant Libersart, officier de renseignements de Lyautey, arrive dans Fianarantsoa avec son colonel. Sénèque est déjà en poste depuis deux ans. Libersart tient systématiquement les Bara en suspicion.

[22] Il semble qu’un seul tirage ait les Français comme sujet, en l’occurrence, une créole de la côte est dans sa maison de bardeaux littéralement mangée par la végétation.

[23] Je remercie ici Simon Duteil, doctorant, dont seul le zèle a permis la réalisation de cet article.

[24] Histoire politique et coloniale, vol. V. de l’Histoire générale de Madagascar, t.III. Histoire des populations autres que les Merina, fasc. I. Tana, Guillaume Grandidier et Raymond Decary, 1958. Les Bara. p.19.

[25] Le premier séjour de Sénèque au Tonkin révèle à la fois son côté guerrier et ignorant des conventions militaires.

[26] Album XI. G. n° 2 - 3.

[27] L’admiration des militaires coloniaux pour l’art du retranchement bara n’a d’égale que le mutisme dans lequel elle se tient depuis.

[28] Aucune mention de ce fait glorieux dans le dossier personnel.

[29] Il faut lire, à ce propos, les pages 327-329, fondamentales, intitulées « Tanala-French war », dans The Tanala ; a hill tribe of Madagascar, Ralph Linton, Chicago, 1933.

[30] A l’est d’Ambalavao, au nord est du confluent entre la Sahandakana et  la Manantanana.

[31] Un tirage moyen argentique est dix fois meilleur en finesse visuelle qu’une carte postale banale.

[32] Dans le roboratif dossier personnel de Sénèque -111 pages- cette présence à Ankazobe n’est pas mentionnée. Cela permet de s’interroger sur la valeur des dossiers personnels.

[33] Grâce aux investigations de Marie-Hélène Degroise, conservateure en chef, responsable de l’iconothèque du CAOM, que nous remercions ici.

[34] Il s’agit du portrait d’Andrianatsimatahotra, certifié par le commandant Hourrat, chef de bataillon d’Anjozorobe, en mai 1898.

[35] L’ouvrage d’Edgard Imbert intitulé La photographie en France et dans les pays chauds, (1908 ?) aborde les problèmes des papiers de tirage - p.190-198 - sans donner cette particularité.

[36] Sous le titre de Ramatoa betsileo fig. 72, réduction d’un cliché 13 x 18.

[37] Voir Claudine Bavoux, dans « La représentation des femmes malgaches dans les CPA, recto et verso : entre type et stéréotype, discours colonial et discours de la colonie » ; Catégorisations et stéréotypisations de l’altérité dans les discours coloniaux. MSH & Université Paul Valéry, Montpellier, 2006.

[38] On sait que l’expression fait fortune après La Vénus d’Ille, de Prosper Mérimée.

[39] Jean Carol dit en 1898 : « La Vénus de bronze … réalise souvent la perfection de formes définie par notre esthétique. On rencontre en Imerina de vivantes statues de bronze, qui feraient prime dans nos ateliers de sculpteurs… » Chez les Hova (Au pays rouge), Paris, p. 181.

[40] Simon Peers (re)découvre au Royal Institute Museum de Toronto en 1992 l’œuvre déposée par le fils de Ellis. The working of miracles, avril 1995, « William Ellis. Photography in Madagascar, 1853-65 » ; Anthropology & colonial endeavour, History of photography, vol.21, n°1, pp.23-31, printemps 1997, Simon Peers.

[41] E.-P. Gautier, très élégamment, s’est exprimé sur ce sujet délicat dans la Revue de Paris du 15 mars 1895.

[42] Voir le dossier personnel de Léon Réallon, gouverneur,

[43] Voir L’Echo de Madagascar, 26 sept 1905, n°391. Un article y traite de la « question délicate des relations avec les femmes indigènes » dans un mépris total de la personnalité malgache. On peut voir de même le n°11 du même journal dans lequel le comédien Chardon fait rire au Cercle avec son histoire drolatique intitulée « Ma ramatoa ».

[44] Pour ce qui est de la méfiance envers tout ce qui touche l’andrianité, on doit consulter le général Legrand-Girarde ou Savaron.

[45] Voir ainsi, p.33, La Forêt tragique, où se trouve le portrait d’une femme bara.

[46] Seules les plaques originelles permettraient d’aller plus loin dans une étude du drapé d’un Sénèque qui n’ignore rien d’Art photographique : le nu et le drapé en plein air. Paris, Ch. Mendel 1898, 45 p. P.Bergon & R.Le Bègue.

[47] “Une campagne de propagande coloniale: Gallieni, Lyautey et la défense du régime militaire à Madagascar (1899-1900)“. Paper given at the Propaganda and Empire in France Conference, University of Portsmouth and Institut Français, London, September 1997.

[48] « Vierge orientale » s’oppose mal à son équivalent occidental. L’oxymore a des connotations perverses dont il est difficile d’attribuer la perversité à l’auteur du cliché. Verrait-on un photographe malgache, comme Ratsimamanga, photographe tananarivien depuis 1887, qui donne six cents clichés à Gallieni en 1902, intituler de la sorte une photographie de jeune fille européenne ?

[49] 2ème semestre 1906, p. 409.

[50] Zaramanampy est un nom d’un clan esclave bara. Clément Sambo, professeur à l’Université de Tuléar, m’a fourni nombre de détails sans lesquels cet articulet n’aurait jamais existé. Je le remercie ici.

[51] Rappelons que la libération des esclaves de se fait pas en un tournemain, étant donnés les privilèges des familles patriciennes dans le sud. Ce n’est que le début du XXème siècle qui voit réellement la libération théorique se faire… Les soulèvements du sud ne sont pas seulement l’expression de nationalismes exacerbés. Pour l’usage du terme foko, voir « Les conceptions symboliques de la royauté et l’exercice du pouvoir dans les royaumes de l’Ikongo », Ph. Beaujard, pp. 298-336, dans Les Souverains de Madagascar, études réunies et présentées par Françoise Raison-Jourde, Karthala, 1983.

[52] Ce genre de bustier est décrit par le zanatany, excellent malgachisant, et ex-chef de la Sûreté pétainiste, Louis Michel, « Moeurs et Coutumes des Bara », 1957. Mémoire de l'Académie Malgache.

[53] Pour les femmes esclaves, la ceinture est une corde en fibre végétale appelé hafotsy, la ceinture qui étouffe (mihafotsy) la faim.

[54] La Photographie appliquée à la production du type d'une famille, d'une tribu ou d'une race, Arthur Batut, 1887. 40 pages.

[55] Base Joconde de la BNF : Escalier montant en haut d'une butte boisée avec deux femmes et un enfant.

[56] Le thème est repris par Edouard Léon dans Pages malgaches, 15 eaux-fortes originales, s.d. Eau-forte n° 3, « Escalier montant de Mahamasina à Andohalo ».

[57] Pierre Dieulefils, le photographe aux cinq mille cartes illustrées et conseilleur de Lyautey pour ses travaux photographiques, ne connaît pas d’équivalent. Pierre Dieulefils, photographe-éditeur de cartes postales d’Indochine, Thierry Vincent, Auto-édition, Aix-en Provence. 256 p.

[58] Un article de L’Echo de Madagascar (26 septembre 1905,  n°391) résume bien des aspects de la question : « La femme malgache recherchée même contre son gré par un fonctionnaire un officier ou un dépositaire de l’autorité française à quelque degré de la hiérarchie qu’il appartienne n’a pas l’énergie nécessaire pour désobéir. Dans les postes éloignés surtout comment oserait-elle se soustraire aux désirs d’un chef dont le ressentiment sans frein peut engendrer pour elle et pour les siens les conséquences les plus funestes si elle se montre réfractaire ? Lors du récent soulèvement de l’Ikongo, de nombreuses atteintes à l’indépendance des femmes malgaches ont été l’une des causes les moins douloureuses de la rébellion. »

[59] Voir dossiers. + Lebon.

[60] On peut voir dans l’album numéro 7 du FTM, Weber paradant tel l’imperator ; clichés 106 à 119.

[61] Ce cercle militaire dont le chef-lieu est Betroka, est supprimé le 1er mai 1901. Il est réduit au tiers de sa surface en 1902, tout en passant à une administration civile.

[62] Tsitony, fils de Ramieba, chef cacochyme des Bara Be et Ralo, fils de Rainimainty, chef des Bara de l’Iakora.

[63] Les Hovalahy ny Iantara, secteur d’Ivohibe, fin 1901, se réarment après un désarment total.

[64] Il s’agit du canon de montagne de 80 mm. de Bange, modèle 1883, qui tire en particulier des obus à la mélinite. Trois mulets suffisent pour son déplacement.

[65] Dans le Sud, p. 60.

[66] Cette question est plus à l’esprit de Besson et de Pennequin qu’à ceux de Lyautey et de Gallieni. Le 12mai 1897, les Zafimanely, « haute caste », selon Lyautey, sachant que Besson y était, d’un rayon de 40 km, viennent.

[67] Le brillant gouverneur général betsileo Ratovonony parle en novembre 1898 de l’utilité du travail intelligent « créateur de la richesse ». Ce n’est pas lui qui est visé ici. Un grand format de Ratovony en plein kabary se trouve au CAOM dans les albums Imbert.

[68] Que ce soit autour de Tananarive, dans l’Androy, dans l’Ouest, il y aurait toute une taxinomie à faire de l’architecture de ces bâtiments dont certains n’ont disparu que dans les années 1930

[69] En janvier 1901, le capitaine Le Rouvillois, dans son action contre les Tambavalo sur la ligne Ifandana-Imandabe signale de nombreux villages de ce type dans la forêt. Rapport de Lagriffoul, 6 octobre1899. Au retour de vote dernière expédition contre rebelles du sud que vous aviez si brillamment délogés du village fortifié de Lava-Samy.

[70] Le Fonds Grandidier détient un tirage du même cliché, ainsi qu’un cliché visiblement pris dans les secondes qui ont suivi, où le groupe éclate de rire. La soumission précédente s’y trouve aussi.

[71] 3069 clichés.

[72] Dont il n’a pas exclu l’emploi. Mais la colonne reste pour lui un moyen et non une fin. A ce propos, son ouvrage rédigé en 1899, à Tananarive, intitulé Trois colonnes au Tonkin (1894-1895) est très explicite : « L’action vive est d’exception. C’est l’action des colonnes militaires… Les colonnes, je le répète, doivent être absolument exceptionnelles. »

[73] Voir les figures 24-28 et les pages 18-21dans l’Instruction sur la construction des routes carrossables à Madagascar. Corps d’occupation de Madagascar. Tananarive,1898. 32 pages & 7 pages de planches.

[74] 16 rectangles de 3 m. sur 2 et d'une hauteur de 20 cm. sic ; deux rues coupent le marché en croix ; cahier à souche des collecteurs. 2 D 95. Tournées dans la province de Fianarantsoa. 1896-1899.

[75] Catat, p.329.

[76] Catat, p.326. montre bien les effets de ce phénomène.

[77] Ce marché est de création coloniale parce que le monde bara se différencie des Hautes Terres par le fait qu’il est resté très traditionnel, non chrétien et chiche en échanges économiques.

[78] Le lignage zafimarosoa obéi à la reine Raoleza.

[79] L’expression a été soufflée à Hanoteaux par Gallieni.

[80] « La forêt voisine est une tentation grande. » p.57. op.cit. A la page précédente, il évoque « l’exode dans la forêt » dans la haute vallée de l’Iantara. Idem p. 63, la forêt comme « aimant ».

[81] Album 7. Cliché 109. Légendé » Tsimamanga, chef des Taivonje d’Ihosy ».

[82] p.129. Le chapitre est intitulé : La cohésion de sociétés bara.

[83] Le révérend William Deans Cowan, en 1882, et le Dr. Besson soulignent chacun l’aspect irréductible des Tanala.

[84] Voir Linton, op.cit.p. 101.

[85] p.380.

[86] Suzanne Sontag va bien plus loin : « Au lieu de se contenter d’enregistrer la réalité, les photographies sont devenues la norme de la façon dont les choses nous apparaissent, changeant du même coup jusqu’à l’idée de réalité, de réalisme. » Sur la photographie, Seuil, 1983, p.112.

[87] Pascal Dupuy, « Iconographie, Iconologie et Révolution française », Trames, n° 3-4, 1998, pp. 253-262.

[88] Voir l’introduction de l’article intitulé « Le corps de l’Africaine. Erotisation et inversion. » Gilles Boëtsch & Eric Savarese, Cahiers d’études africaines, 1999, n°153, pp.123-137.

[89] p. 222, Neuf ans à Madagascar.

[90] Dans le Sud de Madagascar, p.379-380. « On voit s’étager …tous les âges de l’histoire. Les Hova …sont au degré le plus avancé de la civilisation moderne… Les Betsileo présentent une race rurale, très voisine de certaines des nôtres... Avec les Bara, nous remontons de dix siècles. Nous sommes chez des féodaux... Chez les Tanala, …, nouveau bond en arrière : à mon premier kabary à Midongy, j’étais en pleine Iliade. »

[91] A différencier du modèle, le lieutenant Guillaume, égaré dans de rances attitudes politiques.

[92] L’Assemblée générale de l’ONU adopte une résolution (A/RES/53/243) et un programme d’action sur une « culture de la paix », le 6 octobre 1999.

 

 

   

 

dernière modification de cet article : 2008

 

 

     

 

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