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l'auteur

Henri Peyre
Né en 1959
photographe
Beaux-Arts de Paris en peinture
webmaster de galerie-photo
ancien professeur de photographie
à l'Ecole des Beaux-Arts
de Nîmes

www.photographie-peinture.com
www.nature-morte.fr
organise des stages photo

 

 

 

Veuillez noter :
Il nous est extrêmement difficile de réunir les autorisations nécessaires à la présentation des photographies originales dans le texte et nous n'avons pas de budget pour la rémunération des ayant-droits. Le principe que nous suivons pour l'illustration des articles est le suivant : les auteurs des articles peuvent utiliser, sous réserve que soient indiqués clairement le nom de l'auteur et la source (...) les analyses et courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information de l’œuvre à laquelle elles sont incorporées. Nous nous conformons en cela aux textes en vigueur (voir en particulier sur ce site : http://www.culture.gouv.fr/culture/infos-pratiques/droits/exceptions.htm). Si vous contestez l'utilisation faite d'une photographie, merci de bien vouloir nous en informer. Nous retirerons aussitôt la photographie incriminée des illustrations.

 

 

 

Représenter le vertige

Quelques réflexions sur le vertige, les codes de représentation et la profondeur des images.

 

Par Henri Peyre

Rendre efficacement le vertige

Au commencement est le lieu lui-même.

Chacun d'entre nous, posté auprès d'une falaise comparable à celle d'Etretat, a probablement ressenti l'appel du vide, et s'est mentalement projeté au-delà du bord de la falaise. Ainsi, il a ressenti le vertige.


Falaises à Etretat - Source Wikipedia

Mais la simple photographie d'un lieu en lui-même vertigineux n'est pas la photographie du vertige. Si le sujet de la photographie n'est pas le lieu particulier où l'on a pu ressentir le vertige, mais le vertige lui-même, le photographe doit essayer d'envisager la photographie pour qu'elle soit directement évocatrice du sentiment lui-même, plus que de l'endroit qui, au départ, a pu le déclencher.


Lunch Atop a Skyscraper - Archives Corbis
Cette photographie était en réalité une publicité. Elle est à l'heure actuelle la plus vendue du fond Corbis (1)

Cette photographie bien connue est plus évocatrice du vertige : elle met en effet en scène deux mondes : celui de la poutre où nous sommes invités à nous placer avec les personnages et celui d'un lointain où nous pourrions être précipité avec un de ces personnages. Le maximum de contraste obtenu au tirage sur les personnages renvoie très loin et donc encore plus bas un arrière-plan laissé volontairement à des valeurs très douces.

Néanmoins trois éléments viennent parasiter l'impression de vertige que pourrait donner cette image :
- 1er élément : les personnages sont nombreux et ont l'air bien socialisés : on devine déjà qu'une coopération pourrait rapidement être mise en œuvre, un bon coup de main prévenir la chute, si par hasard un des personnages se mettait à glisser.
- 2ème élément : l'effet de vertige est rapidement perturbé par l'impression que ces ouvriers ne sont pas là dans une situation inhabituelle, et cette curiosité de situation, étonnement intellectuel, se substitue assez rapidement à la notion de vertige, qui a besoin du silence de la raison pour parler directement aux sens.
- 3ème élément : on n'est pas malgré tout sur le parapet avec ces ouvriers incompréhensibles, et d'autant plus incompréhensibles qu'ils sont aussi d'une autre époque. Un ensemble d'éléments vient donc nous empêcher d'être aussi directement concernés que cela par une situation pourtant incroyablement vertigineuse.

Considérons la photographie suivante :


Jun Ahn - Autoportrait (2008) - Christophe Guye Galerie

La solitude du personnage qui nous est présenté en mauvaise posture fragilise à nos yeux une situation déjà périlleuse. De la même façon que le format vertical, approfondissant le lieu de chute, augmente la consistance du danger.

Toutefois, le fait que cette fille soit dehors en liquette ajoute un peu de difficulté ; je n'ai pas, pour ma part, l'habitude de me promener dehors dans cet appareil (et même peu dans l'appartement non plus...). En fait l'identification étant difficile, on a l'impression d'assister à une scène de film : une névrosée sort sur la corniche. On évalue d'emblée la gravité du problème, mais il nous est difficile de nous projeter à la place du figurant. Enfin l'espace de vertige, quand on regarde attentivement la photographie, semble se résumer à la petite bande horizontale de vide que le personnage a juste sous ses pieds. Cela diminue le potentiel de vertige ouvert par la photographie.

Autre photographie :


Tom Ryaboi - Vue du haut d'un gratte-ciel (3)

Beaucoup plus efficace quant à la représentation directe du vertige est cette photographie dans laquelle un personnage en tenue de ville se tient au bord du gouffre. Nous n'avons aucune information par ailleurs sur les circonstances qui ont pu le mener à cette inconfortable position, donc pas de film à jouer, pas de spéculation intellectuelle, que de l'émotion brute. Nous sommes vraiment renvoyés à l'exclusivité de la représentation sensuelle du vertige.

Notre point de vue n'est pas tout à fait celui du personnage... ce qui serait le cas si nous avions présenté la photographie dans l'autre sens, sens où le pantalon et les chaussures auraient pu être les nôtres, et sens où la photo a été prise :

Dans ce deuxième sens, nous serions à la place du personnage, prêt à sauter, mais encore sur le bâtiment.

Revenons à la photographie dans son sens originel, sens revendiqué par l'auteur : quand le personnage est au-dessus, le spectateur n'est plus le personnage, il est face à lui, et du coup il est, en tant que spectateur, déjà jeté dans le vide. L'effet de vertige, du coup, est plus saisissant. L'auteur de la photographie a fait le bon choix de présentation...

Présentons ensuite, pour alimenter notre discussion sur le vertige, cette photographie sublime de Philippe Ramette excellent auteur que nous avons déjà eu l'occasion de citer sur Galerie-photo(2) :


Philippe Ramette

Le vertige ici n'est pas seulement un vertige de situation très bien monté, avec un personnage citadin auquel on peut s'identifier facilement (il n'est pas dehors en chemise de nuit), avec ce gouffre qui s'ouvre dans les 50% de la photographie placés en-dessous de lui et en format vertical.

Au-delà du vertige des sens, dans un deuxième temps, l'examen par la raison fait prendre conscience d'une escroquerie aux sens, que le cerveau peine à analyser. D'où un vertige double, qui touche aussi la raison.

L'accentuation de l'effet de vertige peut enfin être réalisée d'une façon moins élégante mais extrêmement efficace. En témoigne cette photographie du chinois Li-Wei dont l'effet est un peu parasité par le grand toit bleu de l'arrière-plan mais qui marche quand même pas mal :


Li Wei (4)

Il n'est pas indifférent de savoir que l'auteur de la vue est le personnage de droite. Cette image joue sur l'identification du spectateur à ce personnage envoyé par-dessus bord. Le vertige se mêle évidemment ici à tout autre chose, qui est l'horreur du crime. La mise en photographie de l'immonde engendre chez le spectateur un réel vertige moral, qui se superpose affreusement au vertige physique décrit dans l'image.

Discussion : Des bons codes

Quelle image marche le mieux concernant l'impression de vertige ? Celle de Li Wei ou celle de Philippe Ramette ?

Les deux ne s'adressent pas au même type de lecteur : Celle de Philippe Ramette ne cache pas le procédé auquel elle a recours : elle met le feu par l'impression de vertige, puis l'instant d'après exhibe fièrement la tromperie pour convier le spectateur trompé à s'amuser de l'effet auquel il a été pris.

Imaginons les deux photographies placées à la une d'un quotidien d'information. La photographie de Philippe Ramette restera drôle. Celle de Li Wei, dans un contexte sérieux, est parfaitement monstrueuse : nous voyons l'assassinat d'un homme. Elle n'est supportable que rapportée à l'univers supposé connu de ce jeune photographe chinois, univers dans lequel les personnages flottent volontiers dans les airs, comme les surhommes des jeux vidéos ou les héros agiles des films de karaté. Les codes sont ceux du divertissement dans lequel le réel a perdu tout son sens, et où il y a une esthétique du geste inscrit dans l'espace. Sans ce code générationnel, nous nous méprenons sur les intentions du photographe.

La signification des images dépend étroitement d'un référent qui n'est plus donné dans le cas de Li Wei ; ce référent est supposé faire partie d'une esthétique partagée par le spectateur. C'est bien à tort que nous avions pris la photographie du jeune chinois pour une photographie de vertige. Elle ne voulait qu'indiquer une certaine façon de jouer avec l'espace... seulement interprétable dans un champ sémantique extrêmement réduit.

D'un côté, donc, Philippe Ramette et le modèle d'une photographie jouissive interprétable par tous,
de l'autre au choix
- la violence d'une image inacceptable ou
- la pression à l'adhésion obligatoire à une culture très spécialisée... qui rend alors la représentation de Li Wei finalement assez banale, l'établissant en simulacre.

D'un côté une réflexion astucieuse et profonde sur le sens des choses et le crédit qu'on donne à ce que voit le regard et à nos universelles capacités d'intégration au monde et de compréhension des choses. De l'autre un esthétisme bien vain appuyé sur un univers culturel extrêmement limité.

On peut tout à fait préférer l'une à l'autre !

 

 

Notes

(1) Voir en http://www.septeuill78.fr/video-infos-actualite/lune-des-photos-les-plus-connues-au-monde-etait-une-publicite-8429.html

(2) Voir l'article sur Philippe Ramette en
www.galerie-photo.com/philippe-ramette.html

(3) Voir en http://fluctuat.premiere.fr/Diaporamas/Tom-Ryaboi-le-pere-spirituel-des-rooftoppers-3756159 et http://www.aa13.fr/photographie/roof-topper-tom-ryaboi-13498

(4) Voir catalogue en http://www.docksud-artgallery.com/art-contemporain-chinois/li-wei,fr,3,13.cfm

dernière modification de cet article : 2013

 

 

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