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l'auteur

Henri Peyre
Né en 1959
photographe
Beaux-Arts de Paris en peinture
webmaster de galerie-photo
ancien professeur de photographie
à l'Ecole des Beaux-Arts
de Nîmes

www.photographie-peinture.com
www.nature-morte.fr
organise des stages photo

 

 

 

 

Photographie de reportage et photographie artistique : deux pratiques inconciliables ?

par Henri Peyre

Cet article vise à rappeler quelques fondamentaux sur l'image photographique dans un temps où le photojournalisme vacillant s'essaie à des démonstrations en galerie. Un bref point pour dire pourquoi cela ne devrait pas marcher et pourquoi cela peut marcher quand même.

Discussion

Qu’est-ce qu’une photographie artistique ?

- Une photographie au message universel
- Une photographie qui inclut une réflexion visible sur la technique de la représentation (par un travail sur la qualité du medium, par un travail sur le fonctionnement esthétique de l’image)
- Une photographie qui multiplie les entrées d’interprétation possible
- Une photographie qui s'occupe peu de la véracité de son sujet

Qu’est-ce qu’une photographie de reportage ?

- Une photographie qui entend rendre compte d’un fait réel
- Une photographie qui s’efforce de s'effacer derrière le sujet représenté
- Une photographie qui vise à l'objectivité
- Une photographie qui vise au silence de l’esthétique
- Une photographie qui peut mener à une compréhension de la scène représentée, par la monstration de son instant décisif (1)

Ce qui les éloigne les 2 types de photographie

- La nécessité réaliste du reportage, qui interdit l’utilisation de codes picturaux, là où la photographie artistique en est armée.
- En photographie de reportage, le fait montré doit avoir existé.
- La discrimination obligatoire entre le fait et le commentaire : dans la pratique journalistique, ils peuvent être juxtaposés mais ne doivent pas être confondus. Cette discrimination n’a aucun sens dans la photographie artistique où réel, fiction, ou représentation n’ont aucun statut fixe.
- La nécessaire pauvreté du medium qui doit éviter de se montrer riche dans la photographie de journalisme, parce que plus il se met en valeur et plus il efface la parole du sujet. (cela fait souvent, à l'inverse, arriver à une esthétique de la précarité : photo floue, faussement raté…)

Ce qui peut réunir photographie artistique et photographie de reportage

- La préservation de possibilités d’interprétations multiples (qui donnent la joie de la création de sens dans la photographie artistique, et lave le regard des idéologies en photographie de reportage)

Quelques exemples commentés


Gilbert Garcin

Dans cette photographie Gilbert Garcin montre une  représentation d'idée philosophique suggérant un homme (lui-même) obéissant à des idées qu'il s'impose et avec lesquelles il se gouverne. Cette image pleine d'humour et au pathétique désenchantement entend peut-être rendre compte d'un fait réel, mais certainement pas d'un fait visible. Le raccourci témoigne d'une réflexion profonde de ce qui peut constituer une bonne représentation d'un message très universel. Les interprétations possibles sont relativement ouvertes, et on ne peut évidemment pas parler de la réalité objective de la chose représentée. La photographie coche toutes les cases de la photographie artistique.

 


Pierre Molinier

Cette photographie de Pierre Molinier ne présente pas le même caractère universel : la mise en scène d'un fantasme personnel la coupe de l'universalité et on ne peut guère dire qu'elle multiplie les entrées d'interprétation possible. Elle s'occupe toutefois bien peu de la réalité de son sujet à l'inverse d'une photographie journalistique. Elle n'a évidemment rien à voir avec cette dernière.

 


Dessau, Germany, 1945 © Henri Cartier-Bresson/Magnum Photos, courtesy Fondation

Cette image de Cartier-Bresson est parfaitement illustrative de ce qu'est une excellente photographie journalistique. Elle présente à la fois le fait et les éléments d'une situation qui permet de le comprendre. Chaque personnage incarne les principales fonctions : l'accusé, l'accusateur, le juge, et une foule attentive qui fixe la scène dans une chronologie donnée. Tous les éléments sont en place pour une lecture aisée, qui s'adresse à l'intelligence et à la compréhension du lecteur de l'image. La technique se fait oublier. Seuls les acteurs de la situation, et le réel, sont importants.

 


Robert Capa - Le débarquement américain

Dans cette photographie de Capa, la médiocrité technique de l'image, grossière et pixellisée, les contrastes violents, autrement dit la rudesse de la représentation, contribuent à renforcer la violence du sujet évoqué, qui ne se manifesterait guère autrement par ce qui est montré sur l'image où l'on ne voit jamais qu'un soldat dans l'eau et des objets incompréhensibles à l'arrière-plan. La fragilité de la représentation fait écho à la fragilité de la vie du soldat. Dans cette sorte d'image, l'essentiel est de dire qu'on y était, et que le document est historiquement véridique ; ceci s'obtient par le style employé. On pourrait parfaitement soutenir que l'image serait plus artistique que journalistique, puisque que ce qui est montré s'efface devant le style employé pour décrire le sujet. Comme dans l'artistique, on finit par en apprendre plus sur la condition de l'auteur de la vue que sur le sujet lui-même, presque renvoyé à n'être plus qu'un prétexte.


Napalm girl - Nick Ut - 8 juin 1972

Toute autre est la photographie de Nick Ut : le recadrage a centré la nudité de la petite fille. Les yeux ne se détachent du sujet que pour appréhender peu à peu le contexte de guerre qui fait comprendre la persécution de la fillette innocente. Le sujet est précisément décrit. La coïncidence d'un soldat de l'arrière-plan et du corps de la fillette, qui serait une erreur grossière dans le cadre d'une photographie artistique, démontre qu'il n'y a aucune volonté de composition classique dans cette scène où les éléments juxtaposés renforcent le sentiment d'un monde que la guerre désorganise. Il y a bien ainsi des effets esthétiques en jeu, qui contribuent à l'impact de la photographie, mais leur fonctionnement reste discret. Ils opèrent, vont dans le sens de l'expression du chaos, mais se font oublier.


La pieta du kosovo, Georges Mérillon, 28 janvier 1990, Kosovo, Nagafc

Dans cette image de Georges Merillon, on trouve, particulièrement dans le clair-obscur de la partie gauche de l'image, des personnages intemporels qui semblent sortis tout droit de la peinture du Caravage, illuminés comme elle par une pinceau lumineux très contrasté qui vient attaquer le ventre de la victime.

Ce type d'éclairage, comme le placement des mains, fait immanquablement penser au système du peintre (2). Ce genre de photographies de reportage, bourrée de code picturaux, ne manque jamais de faire polémique parmi les photographes journalistes, prompts à accuser un confrère d'idéaliser la souffrance(3).

 

Ces mineurs de Salgado ne peuvent plus prétendre à représenter une photographie journalistique. Le travail jusqu'au-boutiste du noir et blanc comme le raffinement de la composition renvoie à des référents picturaux. La composition raffinée exalte le grandiose d'une scène où la préoccupation pour le fait humain dépasse l'histoire de chacun des hommes représentés. Message universel, réflexion sur le medium employé sont des caractéristiques artistiques de cette photographie. Toutefois la machine à sublimer le réel est très lourde et la démonstration qui vise le sentiment plus que le jugement élimine toutes interprétations ou ambiguïtés, piments à la fois de la photographie artistique et de la photographie journalistique. En définitive, la jouissance picturale vient uniquement du jeu entre le référent réel et le référent mythique. Ceci introduit une très grande violence pour les hommes représentés : déjà méprisés dans leur état d'asservissement réel, ils sont une deuxième fois méprisés par leur emploi comme pure fonctionnalité dans le champ d'une représentation esthétique. La masse indifférenciée devient le support anonyme d'un grandiose qui saisit le spectateur d'effroi. La vision dantesque est clairement établie, mais l'œil de Salgado est purement dominateur, et ne témoigne d'aucune humanité envers le sujet représenté. C'est aussi cela que le spectateur perçoit, et qui fait froid dans le dos.

Photographie artistique et photographie journaliste peuvent être ainsi dégagés non pas comme des formes pures mais comme des pôles stylistique vers lesquelles tendent des images. Ceci n'est ni nouveau, ni étonnant. Le très grand peintre Goya, connu pour ses sujets souvent fantastiques n'a-t-il pas lui-même réalisé des peintures pratiquement journalistiques, comme le fameux tableau El Tres de Mayo ?


El Tres de Mayo, de Francisco de Goya, Musée du Prado

A part le raccourci de la représentation qui place les victimes juste au bout des fusils des soldats, Il n'y a guère de procédé pictural dans cette image peinte. On y est plus près des images fonctionnelles et explicatives qui ont pu intéresser Cartier-Bresson. Il faut s'y faire, les genres sont poreux entre eux, et les tentatives d'analyses sont d'abord là pour approfondir les images et nous aider à repérer la façon dont elles tentent de nous habiter. Goya en peintre journaliste, cela existe aussi !

Photographie de reportage et photographie artistique : deux pratiques inconciliables ? A cette question on peut répondre que les 2 types d'images auxquels correspondent ces appellations sont assez nettement définissables et représentent des pôles bien distincts. Toutefois il existe peu d'images pouvant prétendre exactement à l'une ou l'autre de ces appellations. Parce que la culture agit souvent comme un brouillard, que les producteurs d'images sont approximatifs dans leur conception, versatiles dans leurs ambitions, voir carrément ignorants quant aux procédés qu'ils emploient, il n'est pas étonnant que jusqu'aux œuvres d'un même créateur puissent être dispersées entre ces 2 pôles. Rares sont les créateurs assez sûr de leur art pour placer avec sûreté et sans trembler toutes les balles à proximité dans la même cible. S'il n'y avait que des créateurs de cette trempe, oui, photo de reportage et photographie artistique seraient bien 2 pratiques inconciliables. Mais la réalité étant ce qu'elle est, la réponse à la question ne cesse d'être incertaine, hélas.

Notes

1 L'instant décisif, pour Henri Cartier Bresson est la « reconnaissance simultanée, dans une fraction de seconde, d’une part de la signification d’un fait, et de l’autre d’une organisation rigoureuse des formes perçues visuellement qui expriment ce fait »
http://mediation.centrepompidou.fr/education/ressources/ENS-HCB/

2 Voir sur ce site : La lumière chez Le Caravage, une tentative d'analyse

3 Esthétisation du malheur ?
Cette photo « picturale » n’a pas fait l’unanimité : certains lui ont reproché tout, tout comme la célèbre Madone de Bentalha , réalisée en Algérie par Hocine Zaourar, de sublimer la souffrance. Le photojournaliste Laurent Van der Stockt , tranchait déjà en 2000 : « On crée des symboles comme les "pleureuses du World Press". Au lieu de les faire exister, on les assassine une deuxième fois... »
Georges Mérillon s'en défend :
Je crois que ce débat opposant esthétisme et photojournalisme ne me concerne pas vraiment. On parle d’une image de reportage réalisée en 1990 sur une pellicule diapositive 36 poses. Je n’ai pas magnifié cette photo par des artifices de prise de vue ou de post production dans un souci esthétisant. Aucun éclairage artificiel, pas de retouche, elle est fidèle à ce qui s’est passé et surtout à ce que j’ai voulu montrer. Le regard que le photographe a sur un événement lui appartient, c’est sa signature.
Source : https://www.franceinter.fr/culture/veillee-funebre-au-kosovo-de-georges-merillon

 

dernière modification de cet article : 2017

 

 

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