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 L'auteur

 

Jean-Claude Mougin
 37 rue du Dr Griveaud
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 tél. 03 85 81 64 74
 jcm.mougin@wanadoo.fr


J.C. Mougin
© Evelyne Cercley


Jean-Claude Mougin
a enseigné la philosophie
et l'histoire de la photographie
il pratique depuis plus de 20 ans
le tirage palladium
et est représenté par la galerie
Chambre avec Vues
3 rue Jules Vallès
75011 Paris
Tél : + 33 1 40 52 53 00

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Cet article représente
les minutes d'une communication
faites par l'auteur
 au 3ème Congrès de
la Photographie Haute résolution
 organisé par Pierre Stringa
à Montreux en Septembre 2007

 

 

Eloge de la lenteur
(suivi d’une petite philosophie
de la lenteur) 

 

Eloge de la lenteur

 

Lent, apathique, flâneur, lambin, mou, traînard, lourdaud, pataud, endormi, engourdi, épais, paresseux, traînant, pesant, alangui, nonchalant, calme, posé, tranquille. Pour 15% de termes positifs, nous avons 85 % de mots péjoratifs.

Lenteur, apathie, lambiner, lanterner, traîner, épaisseur, lourdeur, pesanteur, retard, tergiversation, douceur, patience. Là encore nous avons à peu près la même proportion 15 / 85.

A moins d’être un clampin, terme du Haut Jura, désignant un être particulièrement nonchalant, voilà bien un mot et une notion parfaitement indéfendable.

 

Eh bien clampin je suis et je resterai, ne serait-ce que pour rendre hommage à nos amis suisses dont la lenteur est proverbiale et à mon ami Stringa, qui a montré dans la mise en route de ce colloque une lenteur particulièrement déconcertante, au point d’alerter de belles âmes transalpines qui ne voyant rien venir se désespéraient de ne jamais assister au désormais fameux colloque de Montreux. Pourtant nous y sommes, et je dois même en essuyer les plâtres. C’est donc que la lenteur a un secret. A moi d’essayer de vous le révéler, puisqu’il n’est pas question ici de mettre le feu au lac, mais bien de tenter en parfait Sophiste, de faire l’éloge de la lenteur et je suivrai de ce pas le grand Gorgias qui n’a pas craint de faire l’éloge d’Hélène une fameuse... ?

 

Oui le Suisse est lent, n’en doutons pas, c’est sa gloire et sa fierté, et il le doit sans aucun doute à son activité laitière et fromagère, il le doit à la vache suisse.

 

Je veux parler de la Brune Suisse, une des plus ancienne race au monde, vaillante et rustique qui peut évoluer à des altitudes de plus de 4 000 mètres. On pourrait la croire monochrome ; grossière erreur. Sa robe est chatoyante, passant aisément du gris foncé au gris argenté, son mufle brillant a la couleur de l’ardoise, ses cornes sont comme les bras d’une lyre. Bassin large, poitrine profonde, mamelles généreuses, elle peut produire jusqu’à 5 300 kg de lait par an. Bien moins qu’une Holstein, c’est sûr, cette vache hollandaise pisseuse de lait, nourrie aux granulés en stabulation libre et génétiquement modifiée. Mais peut-on comparer une vache, à ce qui n’est déjà plus une vache mais un machin ou une machine à faire du lait ?

On dit même que la Brown Swiss est devenue la vache préférée des américains depuis qu’en 1869 ils en importèrent un peu plus d’une demi-douzaine. Enfin tout le monde connaît ici ces images colorées de montée à l’estive, de vaches enturbannées comme des jeunes mariées, et accompagnées de jeunes vachers en culotte de cuir, beaux comme des dieux. Vaillantes, elles ne craignent pas le combat pour conquérir le titre de Reine. Oui ces vaches sont des Reines, elles en ont le port, la grâce, la marche chaloupée.

Emblème de la Suisse, qui lui doit une grande part de sa prospérité et sa réputation de pays pacifique, et lentement industrieux, pays quasi méticuleux qui trouve dans la mécanique de précision de quoi satisfaire ses passions quasi bovines, elle est aussi, la vache, l’emblème de l’Europe, car Europe est une vache, et même une vache turque dont Zeus s’est enamouré alors qu’elle batifolait sur une plage du Bosphore.

 

Enfin et nous y arrivons, elle est aussi l’emblème de la philosophie, du moins si l’on a l’âme quelque peu nietzschéenne, ce que va de soi dans ce monde où le « désert croit ».

Et Nietzsche, la Suisse il connaît. Professeur à Bâle, petits week-end chez les Wagner à Triebschen et puis la grande révélation de l’éternel retour à Sils Maria en Haute Engandine. Nous sommes en plein alpage. « Que celui qui a des oreilles entende. Ainsi parla Zarasthoustra dans la ville qu’il aimait et qui portait le nom de la « Vache Bigarrée » ? Ville polychrome et non pas trichome comme pourrait le croire certain, la trichromie étant à la polychromie ce que la Sainte Trinité est au polythéisme. (Zarasthoustra vient justement d’expliquer que si les dieux sont morts, c’est de rire à entendre l’un d’entre eux prétendre être l’unique.)

 

Dans Ecce Homo, Nietzsche rapporte comment « à l’approche d’un troupeau de vaches ses pensées deviennent plus douces, plus humaines, les vaches communiquant de la chaleur et dans Ainsi parlait Zarasthoustra, il affirme que « Si nous ne devenons pas semblables aux vaches, nous n’entrerons pas au royaume des cieux. Il y a une chose que nous devons apprendre d’elles, ruminer ». Penser est ruminer et penser pourrait bien s’écrire avec un a. On ne pense véritablement qu’avec sa panse.

 

Hélas mon talent de rhéteur dût-il en souffrir, il semble bien qu’on doive en rabattre sur cette superbe lenteur suisse et vachère. Voici qu’on apprend par la presse que les vaches suisses ne sont plus ce qu’elles étaient. Abandonnées dans leurs montagnes au titre de l’agriculture bio, elles retourneraient à l’état sauvage. On parle d’une attaque d’un randonneur dans l’Oberland bernois, le marcheur est à l’hôpital. En une année le nombre de paysans suisses blessés par leurs bêtes a doublé. On parle de plus de 500 accidents. La fédération Suisse du Tourisme Pédestre a publié un « guide de survie » pour randonneurs. Il recommande : « ne caressez jamais un veau », « n’effrayez pas les animaux, ne les regardez pas dans les yeux », « en cas d’extrême nécessité visez avec précision la gueule et donnez un coup ». De plus ces vaches ne se contentent plus de manger de l’herbe, elles la fument, au point que selon l’AFP et Libération du 1er mars, le Conseil Fédéral a dû interdire l’utilisation du chanvre pour nourrir les vaches. On a retrouvé du THC dans le lait du bétail qui en broute.

 

Enfin doit-on s’attendre à voir les paisibles vachers suisses s’adonnant au rousseauiste « sentiment de l’existence actuelle » parmi les edelweiss, redevenir ces vachers assoiffés de sang et de pillage que décrit Machiavel et qui à la Renaissance descendaient de leurs montagnes après les foins pour vendre leurs armes en Italie au premier condottiere venu. Ne raconte-t-il pas comment Florence fut pillée par ces mercenaires qu’elle venait de payer pour avoir battu les pisans ?

Peut-être que la Suisse n’est plus ce qu’elle était, et sans doute Mr Christophe Gallaz vous en dira plus et mieux.

Au moins pour paraphraser le grand Gorgias aurai-je par ce discours tenté de dissiper l’injustice du blâme et l’ignorance de l’opinion. J’ai voulu un discours qui soit de la lenteur une éloge et pour moi un jouet.

 

 

Petite philosophie de la lenteur

 

Venons en maintenant si vous le voulez bien à la philosophie lente et incertaine.

 

Qu’est ce au juste que la lenteur ?

 

D’où vient qu’elle soit à la fois si décriée et néanmoins tant désirée ?

 

En quoi cette lenteur peut-elle bien intéresser la photographie, de haute ou basse résolution, analogique ou numérique. ?

 

Commençons par quelques définitions abruptes et dogmatiques :

 

La lenteur et la vitesse sont deux façons de se mouvoir selon le temps et dans un lieu qui est l’espace.

 

L’animal se meut dans un environnement, l’homme dans un monde.

 

L’homme est cet être-là, qui ouvert au monde vit son être dans le temps comme passage dans le monde. « Naître, c’est déjà être assez vieux mourir » nous dit Epicure.

 

Ce monde lui préexiste et il est censé lui survivre. Il a donc la tâche de le conserver.

 

Le monde est un tissu de relations, celles que nous entretenons avec des choses, des êtres, d’autres hommes aussi bien dans le passé par la mémoire, que dans l’actualité du présent par l’action, le jeu de la vie sociale, que dans le futur, dans l’attente, dans l’espoir et dans la crainte qu’il nous inspire.

 

Comment l’homme vit-il dans son monde, lentement ou bien constamment dans l’urgence ?

 

Est-il condamné comme la tortue à traîner sa carapace ou bien à courir à travers champs comme un lièvre qui tenterait d’échapper aux chiens ?

 

La réponse tient dans le mythe célèbre de Prométhée que conte Platon dans son « Protagoras ».

 

Le moment est venu de créer les races mortelles et les dieux chargent Prométhée (celui qui pense d’abord) de faire la distribution des qualités nécessaires à la survie de chacune d’elles. Mais Epiméthée (celui qui pense après) arrive à convaincre son frère de faire lui-même la distribution. A l’une il donne la vitesse, à l’autre la lenteur mais la pourvoit d’une carapace, d’autres trouvent de quoi vivre dans le ciel, d’autres sous la terre. Chaque espèce est ainsi largement pourvue pour assurer sa survie. Quand il arrive à l’homme il n’a plus aucune qualité à distribuer et l’homme est nu et sans défense. Prométhée pour réparer les bêtises de son frère escalade le ciel vole le feu d’Hephaïstos, la techne d’Athena, mais ne parvient pas à pénétrer dans la demeure de Zeus pour lui voler la science politique.

 

Dépourvu de la carapace de la tortue et de la vitesse du lièvre, l’homme est confronté à la nécessité et à l’urgence de la satisfaction de ses besoins. Il doit faire vite, c’est une question de survie. Il est condamné à la technique à la production de ses biens mais aussi à la vie sociale. Né prématuré, comme disent les psychologues, né trop tôt il ne peut survivre que par la protection de la famille et de la société. Comme l’a montré Sloterdijck dans « Bulles » l’homme est condamné à reconstruire la bulle primordiale d’avant la naissance. La société constitue d’abord l’enveloppe, la carapace qui protège les femmes et les enfants, alors que les hommes sont chargés de la survie du groupe. La société représente d’abord la nécessaire lenteur de l’homme, liée a sa lente maturation, tandis que les activités tournées vers la nature sont dominées par l’urgence et la précipitation.

 

L’homme vit donc sa réalité dans une certaine lenteur que lui imposent sa nature, la société et son éducation. « Il faut savoir perdre du temps pour en gagner » disait Rousseau éducateur dans l’Emile. Lenteur donc dans le l’oisiveté. Otium en grec a donné schola en latin. L’oisiveté comme la lenteur de tout ce qui est scolaire sont du temps libre.

 

Mais l’enfant se doit de devenir adulte et d’accepter la soumission au labeur à la souffrance du travail. Il doit alors vivre le temps de la domination de la nature et la dureté de la division sociale, de l’autorité.

 

La lenteur et la vitesse sont les deux façons que nous avons de vivre notre rapport au temps. La lenteur est du côté de la sociabilité, la vitesse est du côté du social, de la technique, de la nature.

 

Le temps fuit et Chronos dévore ses enfants. La réalité du temps est qu’on ne peut que le dépenser.

 

Soit lentement je prends mon temps et c’est du temps perdu agréablement dans le cadre de la sociabilité. Notre Mère Nature comme dit La Boétie nous a tous faits « uns » (avec un s) pour que nous soyons « compaignons » et pour que nous ayons le plaisir de nous entreconnaître. L’amitié est l’être même des hommes. Nous sommes nés pour l’amitié. L’amitié veut la lenteur, elle est « une passion, un amour froid » dit Montaigne. L’amitié entre les hommes c’est le temps de l’échange et de la réciprocité, nous échangeons nos sœurs, des biens, des paroles. Se marier, se faire une bouffe, prier les ancêtres, se parler y compris dans un TGV, faire la fête, c’est prendre son temps pour le perdre et assurer la pluralité parmi les hommes et la conservation du bien commun qu’est la culture qui doit nous survivre.

 

Soit je perds mon temps à en gagner en produisant des biens qui ont une valeur d’usage, de la nourriture par exemple ou en produisant des biens qui ont une valeur d’échange. Je gagne de l’argent. « Times is money ». L’argent est du temps accumulé. Pas nécessairement le mien comme l’a montré Charles Marx. Et cet argent je vais soit le dépenser futilement au cabaret soit l’accumuler. Je vais devenir alors riche et plutôt que d’aller au cabaret j’irai le dimanche chanter la gloire de Dieu au temple. Nous entrons là dans une dimension économique qu’Aristote appelle la stochastique, ce qui peut être compté, nous sommes dans le numérique. Et les nombres, l’argent, la merde dit Freud peuvent être accumulés. Ils ne peuvent donc constituer des souverains biens, des biens dont on puisse être maître. Bien au contraire, il font de nous comme Crésus d’éternels insatisfaits puisque nous en voulons toujours plus. « Toujours plus » est paraît-il le nom de la première voiture qui a franchi les 100 kms à l’heure.

 

La lenteur, qui prend son temps, tisse les liens de l’amitié et de la sociabilité et conserve la société dans sa tradition et sa culture, ce qui survit aux hommes.

 

La vitesse détruit la sociabilité en fabriquant le sujet seul au monde, l’individu comme atome social : travailler, consommer, rester en bonne santé. Elle crée une société à deux vitesses : la lenteur pour l’homme superflu, l’homme en trop à qui on permet de vivre alors que dans une société totalitaire il serait détruit ; l’homme qui est à charge, le boulet. La vitesse pour l’homme affairé dont tout le temps est pris par le travail et la consommation de biens superflus devenus obsolètes aussitôt qu’achetés. La vitesse et son mode d’existence détruit l’amitié entre les hommes et crée une société, une humanité, divisée en nantis et dépourvus. « Tenir les sujets épars telle est la grande maxime de la politique moderne » affirmait Rousseau dans son « Essai sur l’origine des langues ».

 

Qu’en est-il de la technique elle même ? Est-elle lente ou rapide ?

 

La technique n’est ni lente ni rapide, chaque action technique a sa temporalité propre, le temps du menuisier n’est pas celui du chirurgien ou du boucher. L’apprentissage demande du temps et de la lenteur et si Tchouang Tseu admire tant la maîtrise et la précision du boucher, c’est que celui-ci a tout oublié de ce qu’il a appris. Son métier lui est devenu naturel.

 

Et la nature est lente même si la lumière qui la rend visible représente la vitesse absolue. Pourtant il faut des années et des années, des vies entières pour que la lumière des étoiles nous parvienne. Elle est lente car la « phusis » comme l’appelle les grecs représente ce qui croît, ce qui demande le temps de le croissance, de l’éclosion. Ce temps est celui de l’attente. Pour la nature le temps ne compte pas, elle représente l’éternel retour du même, où du moins elle est si lente que rien de son histoire ne nous apparaît le temps d’une vie. Voilà plus de 18 000 ans que le « sapiens sapiens » n’a pour ainsi dire pas évolué. Le monde tend à l’immobilité et le temps à l’éternité. Les mortels ne font que passer et comme l’explique Diotime dans le Banquet de Platon si les hommes aspirent à procréer dans le beau, à laisser derrière eux qui des enfants, qui une œuvre, c’est qu’ils aspirent à l’éternité. Et l’œuvre dit Annah Arendt veut la gloire, elle veut briller au regard d’autrui, elle a besoin de l’espace de la pluralité et du temps long de la culture.

 

Vitesse ou lenteur la première approche qu’en a donné la philosophie, c’est qu’elles étaient impensables. On ne peut pas penser le mouvement. Cette idée remonte à Parménide pour qui penser et être sont le même et que « si l’être est, le non être n’est pas ». Or le mouvement suppose le non-être, Socrate debout n’est pas le même que Socrate assis, affirmait ironiquement Gorgias. Donc si le non être n’existe pas le mouvement n’existe pas non plus.

 

Et Zenon d’Elée, le disciple et bouclier de Parménide le montre, avec son fameux paradoxe d’Achille et de la Tortue. On organise une course entre Achille et une tortue. Il laisse partir la tortue en avance, assuré qu’il est de la rattraper, mais jamais il ne le pourra car il devra d’abord parcourir la moitié du chemin qui le sépare de la tortue, puis la moitié de la moitié et ainsi de suite… « Achille immobile à grands pas » dira Paul Valery. Et il faudra attendre Bergson pour que soit démonté le sophisme. Zénon confond deux réalités : l’espace qui est divisible et le temps qui est durée ressenti comme plus ou moins long mais indivisible, à moins que l’on ne confonde le temps intuitivement vécu, la durée, avec le temps des horloges, qui lui est spatialisé ou numérisé.

 

Aristote le premier donnera une explication cohérente du mouvement qui prévaudra jusqu’au 16ème siècle. Il existe deux types de mouvement, les mouvements supra lunaires qui sont circulaires et éternels et les mouvements sublunaires qui eux sont des processus qui ont un commencement et une fin. Nous sommes dans une partie du monde qui connaît la naissance et la corruption. Le mouvement est un changement d’état, un corps en repos restera en repos à moins qu’on ne le déplace, il fera alors tout pour retrouver son lieu naturel. S’il est lourd il tombera vers le bas, s’il est léger il s’élèvera vers le haut et cela d’autant plus vite qu’il est plus lourd ou plus léger, en accélérant à mesure qu’il se rapprochera de son lieu naturel, comme un cheval qui rentre à l’écurie accélère le pas. Ces mouvements sont naturels. Il en est à peu près de même pour les mouvements violents, tel un corps qui est jeté.

 

Il apparaît que dans cette conception de la nature, le cosmos suppose un ordre, chaque chose est à sa place et doit y rester, le mouvement est un désordre, une violence. De même l’idéal de la vie humaine est l’oisiveté, l’homme libre ne travaille pas, il se livre à des activités théoriques ou politiques. L’homme de la vita activa, l’homme qui travaille, n’est plus un homme mais un esclave.

 

Comme nous pouvons le voir ici, les mathématiques, les nombres c’est pour le ciel, sur terre la physique ne peut être que qualitative. Alors que pour Platon en bon disciple de Pythagore, les figures géométriques gouvernent le monde, celui des Idées comme celui des apparences qui sont à l’image de ces idées.

 

Pour résumer on pourrait dire que la photographie argentique est aristotélicienne comme l’étaient les alchimistes du moyen-âge alors que la photographie numérique est dans la lignée pythagoricienne et platonicienne. Le Timée ouvrage de Platon ne commence-t-il pas par ces mots : un, deux, trois…

 

Cette description d’un monde où tout est en ordre est mis sens dessus dessous à la Renaissance à Florence avec un retour massif à la philosophie de Platon. C’est l’époque avec les Médicis de la nouvelle Académie avec Marsile Ficin et Pic de la Mirandole. Le grec est à nouveau à la mode et on en revient au modèle de Platon selon lequel le monde de la réalité, la notre, est le simulacre du monde des Idées qui ont une nature mathématiques, par conséquent l’interdit d’Aristote est levé, on peut faire des mathématiques sur terre. Les peintres du Quattrocento, à la suite de Brunelleschi architecte du dôme de Santa Maria della Fiore (il a réussi à trouver une solution mathématique à sa construction) vont inventer la perspective mathématique selon des lois qui sont encore celles des optiques de nos appareils photo. L’image que donnent ces peintres du monde va inverser la mimésis d’Aristote, ce n’est plus la peinture qui est à l’image du monde, mais le monde qui est à l’image de la peinture qui représente le Beau Idéal. La peinture change de statut, d’art servile, elle devient libérale. Un peu plus tard Poussin se considérera même comme un philosophe.

 

C’est à la suite des peintres que va naître avec Galilée la science moderne. Le père de Galilée, était peintre et par exemple Galilée n’admettra jamais les théories d’Euler selon lesquelles le parcours des astres serait elliptique et non circulaire et cela pour des raisons purement esthétiques.

 

A partir de Galilée la nouvelle science est dominée par deux principes physiques, le principe d’inertie , et celui de la relativité du mouvement. A ce moment l’idée de repos n’a plus de sens, l’idée de lenteur ou de rapidité encore moins. Il n’y plus que de la vitesse qui peut être mesurée, il n’y plus de lourd et de léger mais tous les corps ont une masse, plus de chaud et de froid mais la température du thermomètre, de quoi mettre tout le monde d’accord Toute la physique d’Aristote s’effondre. Les dieux se sont enfuis, le monde est désenchanté. Ne reste plus que ce qui quantifiable et mesurable, le temps et l’espace. 

 

C’est de ce moment précis que témoigne ce si beau texte de Montaigne tiré du IIIème livre de ses Essais : « le monde n’est qu’une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Egypte, et du branle public et du leur. La constance même n’est autre chose qu’un branle plus languissant. Je ne puis assurer mon objet. Il va trouble et chancelant, d’une ivresse naturelle. Je le prends en ce point, comme il est, en l’instant que je m’amuse à lui, je ne peins pas l’être, je peins le passage. » C’est de cette ivresse dont parlera plus tard Baudelaire qui lui aussi se méfiait des « nouvelletés », de la photographie en particulier, comme étant « l’ivresse des nombres »

 

Le monde branle, tout fout le camp à la vitesse Grand V, pourtant l’esprit de la géométrie conservait encore le bel ordonnancement des proportions divines comme les appelait Piero della Francesca. Le coup fatal sera donné par Descartes. Il donnera des lois à l’optique, là on est encore dans le géométrique, mais surtout il invente la géométrie analytique. Pourquoi fatiguer l’imagination alors qu’il invente le moyen d’exprimer les relations géométriques entre les droites et les courbes en équations algébriques plus simples et plus faciles. N’importe quel élève de terminale scientifique ne saurait passer le bac sans son complément anatomique qu’est devenue sa machine à calcul. Ne cherchez pas plus loin le tout numérique c’est lui, un petit peu après Pythagore il est vrai. Le son numérisé c’est lui, l’image numérisée c’est lui, il a même inventé l’idiot moderne, celui qui au sens propre est seul avec lui-même, dans sa belle intériorité, comme il l’est dans son petit pavillon rempardé derrière son mur de tuyas allergogènes. Je traduis, qui hait tout ce qui lui est étranger. On voit ainsi dans le métro des petits cogito qui font joujou avec leurs téléphones portables. Parler à sa voisine dans un TGV devient un scandale alors que l’on peut lui envoyer un SMS.

 

Donc désormais il suffit de suivre la méthode, il me semble qu’on appelle çà aujourd’hui le protocole, pour résoudre toutes sortes de problèmes comme enlever un bourrelet à Sarkozy, puisque c’est le sujet dont on cause. Jadis on faisait bien disparaître Béria, mais on était dans l’artisanal, ses pieds restaient sur la photo.

 

Ce branle-bas, cette pétaudière dans laquelle nous pataugeons, Heidegger l’appelle la technique moderne. Ce n’est pas un gros mot, c’est même l’aboutissement de la métaphysique, il n’y a pas d’autres être que ces êtres là qui sont les étants, les êtres en train d’être, vous moi, ces chaises, ce nuage, le bon dieu et ses saints etc. Et que dit la technique qui pour de bon n’a plus rien de technique ? Elle dit que la poésis qui est cette techné qui est production, producere, en latin c’est faire que quelque chose advienne devant soi, faire que quelque chose passe de l’invisible au visible. Ce passage se dit en grec Aletheia, vérité. C’est une création : ce peut être la chaise du menuisier, le beefsteack du boucher, une Sainte Victoire de Cézanne, l’Aphrodite de Praxitèle, un « Enterrement à Ornans », une de mes slow prints, que sais-je ? Elle dit que cette technique là, elle est « has been », qu’elle est comme qui dirait une pale imitation de la nature qui « poétise » bien mieux qu’elle, puisque ce qu’elle produit se reproduit de soi-même. De même qu’un paysage découvre nécessairement un horizon, une œuvre d’art rencontre nécessairement ses limites avec la nature.

 

Le nouveau mot d’ordre cartésien sera « l’homme se doit de devenir le maître de la nature », y compris de la sienne. L’avenir de l’homme, ce sont les sciences et il faudra bien que la morale fasse place un jour à la médecine. Cette maîtrise là, il l’acquiert par ce qu’on appelle maintenant les techno-sciences, et les techno-sciences, sont des techniques de calcul.

 

La vérité comme dévoilement et méditation a fait place à la vérité comme calculabilité et efficacité.

 

Cette technique n’est plus poïesis, mais Heidegger l’appelle Gestell, terme intraduisible comme Dasein, comme Tao. Les traducteurs ont proposé dispositif qui est le terme le plus proche de l’allemand , arraisonnement, provocation.

Pour lui la technique n’est plus un moyen en vue d’une fin, ce qu’elle paraît être encore. Un numérique fait bien des photos.

Elle est à elle-même sa propre fin, selon le principe de la fuite en avant que rien ne peut arrêter. Tout ce qui est possible sera réalisé, on le voit tous les jours dans les manipulations génétiques.

Elle est provocation, mise en demeure de la nature de livrer ses secrets. Bacon parlait pour la science de la « traque de l’être » de la « chasse au dieu Pan ».

La nature est mise en demeure de livrer une énergie extraite et accumulable selon un dispositif artificiel.

Gestell désigne l’estrade, sur laquelle on montre ce qui est disponible, comme le linéaire d’un super marché. Il n’y a qu’à se servir.

Gestell désigne également l’interpellation. Eh vous là-bas ? Oui, je réponds présent, déjà coupable, je m’assujettis de moi-même et je suis sommé de rentrer dans le circuit, produire acheter, consommer des produits devenus obsolètes aussitôt qu’achetés. Je deviens ce « bloom » mot qu’utilise le groupe Tiqqun pour désigner l’homme à la vie nue, l’homme réduit à l’instantanéité des besoins, l’animal rationnel comme l’appelle Heidegger. L’homme réduit au zoologique comme dit Annah Arendt, dont l’existence ne va pas plus loin que l’immédiateté des besoins et qui n’accède pas à la vie biographique, celle qui se raconte, qui se place dans la pluralité, sous le regard d’autrui.

 

Venons en à notre ultime question. Quelle est la place de la lenteur et de la vitesse à l’heure où la photographie traditionnelle est submergée par la photographie numérisée. Ne retrouvons-nous pas ici l’opposition que fait Heidegger entre poïesis et gestell. ?

 

On peut mesurer combien la photographie est l’héritière d’une histoire des idées que nous avons essayé ici de synthétiser. La photographie sous ses deux formes est manifestement l’héritière du développement de la technique des peintres dont elle a hérité les lois de l’optique issues des premières machines à dessiner, de la Camera Obscura de la Renaissance. En cela elle est déjà platonicienne. Par contre c’est la chimie empirique des premiers inventeurs qui a permis de fixer l’image de la chambre noire. Des poses longues, des images vides de personnages comme ce daguerrotype des Champs Elysées où on ne voit qu’un homme resté immobile à se faire cirer les chaussures. Ses progrès allaient dépendre de la vitesse des émulsions et de la vitesse des mécanismes de prises de vue.

La photographie on le sait ressemble fort à la chasse et aux techniques de tir. Chasse lente à la passe où le photographe attend l’heure, la lumière qui viendra lui donner le paysage qu’il désire. Chasse à courre du paparazzi qui traque sa proie et la fusille à bout portant ou avec une lunette à longue portée. Que l’on se rappelle le fusil de Marey fabriqué pour immobiliser l’oiseau en plein vol. La photographie aérienne pendant la guerre de 14 utilisait le mécanisme de la mitrailleuse qui permet de tirer entre les pales des hélices. L’obturateur et la prise de vue en rafales de l’appareil photo de petit format ont bien des points communs avec le barillet du colt. Toute l’histoire technique de la photographie sera ainsi une course à la vitesse : rapidité toujours plus grande des émulsions, des vitesses d’obturation qui permettront l’instantané. Utilisation de l’appareil de petit format qui permettra son utilisation dans la photo d’actualité et de guerre. Rapidité des moyens de transmission, d’impression, de diffusion.

 

Et pourtant, à côté de cela, elle continue de participer au temps lent qui est celui de la maturation des émulsions, du temps de l’attente qui fait que l’image est latente avant d’être révélée. Qui se souvient encore des photos de vacances que l’on découvrait après la rentrée sur l’étal de l’artisan photographie ? La photographie était d’abord un objet en négatif, était d’abord l’empreinte, la trace de ce qui avait été, comme dit Barthes. Et le négatif attend son heure, certains ne verront jamais la positivité du jour, d’autres attendront des années. Il m’est arrivé de tirer un négatif d'il y a trente cinq ans, image qui n’avait jamais vu le jour auparavant.

 

Et puis, c’est la boîte à chaussures qui fonctionne comme boîte à mélanger les désordres du souvenirs. Qui est qui, quelle année, où, les noms des ancêtres qui disparaissent avec la disparition des parents ou grands parents.

 

Le temps de la photographie est celui de la prise, de l’instantané du 1/125ème de seconde. Mais le temps de la photographie est aussi celui de la nostalgie, du lent travail de conservation que fait l’humanité sur elle-même. Sinon comment comprendre les signes que nous adressent en négatif des hommes qui vivaient il y a 18 000 ans à Pech Merl .

« Tout ce qui n’est pas conservateur est réactionnaire » prétendait Hannah Arendt.

 

La nouveauté est réactionnaire non pas parce qu’elle retournerait en arrière, mais parce qu’elle participe politiquement d’une nouvelle forme de servitude. Nous avons déjà vu comment la vitesse et le progrès technique ont fabriqué une humanité à deux vitesses : d’un côté les superflus réduits à la quasi immobilité, de l’autre les surmenés, les nantis, la jet society.

La nouvelle technique à un pouvoir de mise en demeure d’arraisonnement qui fait que chacun se doit de se soumettre à la nouvelle technique et à son système de consommation. Qui n’a pas son téléphone portable, qui n’a pas sa machine à pixels. Chacun est sommé de se mettre en réseau et de se soumettre à la loi commune qui comme un immense panoptique à l’échelle de la planète nous suit à la trace de son œil électronique.

La vitesse est une nouvelle extase comme la décrit Kundera dans la «Lenteur » : « L’homme penché sur sa motocyclette ne peut se concentrer que sur la seconde présente de son vol, ; il est arraché à la continuité du temps ; il est en dehors du temps ; autrement dit il ne sait rien de son âge, ni de sa femme, rien de ses enfants, rien de ses soucis et, partant, il n’a pas peur, car la source de la peur est dans l’avenir, et qui est libéré de l’avenir n’a rien à craindre. »

 

Est-ce que vivre le temps suspendu c’est bien vivre hors du temps, dans l’extase. ? L’extase des mystiques, ce n’est pas suspendre le temps, c’est y échapper mais pour la communion avec l’éternité, ou bien alors comme Rousseau après son accident de Ménilmontant pour « sentir un plaisir infini à se fondre dans le système des êtres ».

Depuis toujours vivre le temps suspendu, vivre l’instant, c’est vivre la vie comme sensation, c’est-à-dire au degré 0 de la vie nue, réduite à la satisfaction de besoins vitaux ou de besoins superflus.

A ce moment de l’instantanéité nous y assistons chaque jour au moment de la prise de vue digitale. Entre le monde et nous ce n’est plus la rencontre de deux lumières, la rencontre de deux regards comme le pensaient les anciens, mais l’interposition d’un écran qui est comme une petite télévision, bien loin du viseur galiléen. La photo prise est aussitôt consommée et tout le monde de se la montrer. Et puis le plus souvent elle est immédiatement jetée comme dans le cycle biologique de la consommation. Ou bien alors elle sera fichée dans la mémoire d’une machine dans laquelle n’aura qu’une existence spectrale et puis au bout de quelques années sans doute sera-t-elle devenue illisible avec l'apparition d'une machine plus performante.

 

L’innovation numérique, le Tout digital ,ont des conséquences incalculables qui sont celles d’une véritable mutation anthropologique. Ils marquent la fin de notre rapport singulier au monde et la fin de notre rapport au temps de notre vie qui est durée, pour lui substituer la dictature accrue du On, et la seule existence de l’instant. Baudrillard dans son dernier petit opuscule publié : « Pourquoi tout n’a-t-il pas disparu ? » en énumère les tares :

  • fin de la présence singulière de l’objet,

  • fin du moment singulier de l’acte photographique, l’image peut être effacée, recomposée, alors que l’image argentique grâce au médium de la pellicule rentre dans le domaine de la représentation, l’image numérique est de l’ordre du flux, elle s’immerge dans l’anonyme, dans la masse de toutes les images,

  • à l’image de mon téléphone portable, appareil photo, téléviseur, jouet, je ne suis plus qu’un émetteur récepteur. Chacun d’entre nous devient le témoin acteur de l’actualité. LCI fait appel à ses spectateurs pour recevoir par SMS les images instantanées de la catastrophe à laquelle par accident ils aurons assistés. Vous et moi (pas moi) sommes transformés par nos téléphones en petits reporters de guerre ou de faits divers.

  • le thème vendeur de la nouvelle image est qu’il n’y a plus de limites et que l’image libère le réel grâce à la profusion à la prolifération, à la manipulation des images. Le tout image fabrique pour de bon un réel sans imaginaire, et cette réduction touche aussi la pensée, le langage, conduit à un appauvrissement de nos imaginaires qui sont formatés et nous transforme petit à petit en « bloom » mondialisés.

Sommes- nous condamnés à cette mise à la raison de nos imaginaires par les techniques digitales, par la nouvelle image. La lenteur qui exclut peut-elle être la lenteur qui résiste ?

 

« Du péril naît ce qui sauve », cette formule d’Hölderlin, Heidegger la reprend à satiété. La solution n’est sûrement pas de retourner à une idyllique ruralité. Nous sommes de toute façon condamnés à entrer le réseau. Ce qui dépend de nous, ce n’est pas tant la technique que nous subissons de toute façon que le rapport que nous entretenons avec elle.

 

Dans « le chemin de campagne, qui est un petit texte dans lequel Heidegger évoque son village natal de Messkirch, le chemin qui se déroule dans la simplicité du paysage, Heidegger reprend les critiques de la technique qui ont été évoquées ici et qui sont désormais classiques tant elles ont été reprises par les technophobes. Pourtant il propose une solution : faire avec la technique mais dans la sérénité. Le mot sérénité est une mauvaise traduction du terme gelassenheit qu’il traduit par « laisser être les choses pour ce quelles sont et garder l’esprit ouvert au secret.

« Garder l’esprit ouvert au secret », garder l’esprit ouvert à ce qui reste voilé, est ce rapport très particulier que nous entretenons avec la vérité comme dévoilement (aletheia). Telle est la pensée méditative qu’Heidegger oppose à la pensée calculante. Il ira même jusqu’à dire que « la science ne pense pas, elle calcule. » Calculer ne connaît pas de limites, on ne voit pas celles qui pourraient limiter la puissance de nos machines de nos récepteurs pixélisés, alors que méditer c’est penser les limites, ne serait-ce que les miennes. Qui n’a pas vu en reproduction sur un quelconque manuel de philo ou bien l’original au musée de l’Acropole à Athènes la petite stèle de marbre dite de l’Athena pensive. Elle représente la déesse portant l’égide, le casque de l’hoplite, la tête pensivement penchée sur sa pique dont l’extrémité s’appuie contre une borne. Pour Heidegger penser, méditer c’est justement penser la borne, les limites. Les nôtres, le fait que l’homme s’inscrit dans le passage, dans la durée. Mais aussi ce qui doit limiter nos activités quotidiennes. Par exemple comment la communication peut-elle laisser de la place à la sociabilité ?

La lenteur est aujourd’hui au centre de toute une série de mouvements alternatifs qui revendiquent une limitation de la fuite en avant des techniques. Le mouvement slow food est né en réaction à la culture fast food. Il veut se réapproprier les plaisirs du bien et bon manger, Il réunit à la fois des producteurs et des consommateurs et de la convivialité qui les accompagnent. Il représente actuellement 83 000 membres dans 100 pays réunis en 800 assemblées ou convivium. L’escargot est son emblème.

Newswweek du 21 Mai 2007 fait l’éloge du slow travel « Slow is beautiful » est le nouveau slogan.

Au Canada est organisé deux jours par an « l’Evènement lent ».

Le mouvement « casseur de pub » le 7 juin a organisé une marche contre le Prix de Formule 1 de Magnicourt. « Moins de biens, plus de liens ».

On annonce même la naissance d’un « slow email movement ». Des technophiles avérés d’IBM émettent l’idée qu’il faudrait peut-être limiter la vitesse sur les autoroutes de l’information. Un des managers d’IBM accompagne ses messages de ce slogan : « apprenez à ne lire vos mails que deux fois par jour. Reprenez possession du temps de votre vie, réapprenez à rêver. Rejoignez le mouvement « Slow email ». Notre colloque lui-même, avec des tensions il est vrai qui sans doute vont se manifester, témoigne de cette lenteur. On connaît l’attachement de beaucoup d’entre nous au Grand Format, à des techniques alternatives depuis longtemps périmées. Dans l’exposition qui accompagne ce colloque plus des 3/4 des images sont faites avec des appareils photos à 4 sous dans des techniques hors d’âge. Et j’aimerais bien savoir comment de temps a passé Marc Genevrier sur son ordinateur pour obtenir des images numériques d’une telle qualité et d’une telle présence.

La lenteur est cette forme de rébellion passive, very slow, qu’illustre parfaitement Bartleby le héros de Melleville à qui il prête la formule « I prefer not to », je préfère ne pas. Bartleby est le parfait rond de cuir, individu à la vie nue, assidu à son travail et qui s’acquitte parfaitement de son travail de routine, mais qui toujours répond « je préfère ne pas », ou je préfèrerais ne pas à son patron chaque fois que celui-ci exige une tâche nouvelle. Et cette formule désarme toute autorité au point que le patron du bureau ne parvient pas à se débarrasser de son désarmant rebelle.

Cette formule comme l’a montré Agamben dans un petit livre (malheureusement introuvable, « Bartleby et la création ») prouve que la puissance ne consiste pas à faire mais à ne pas faire. La puissance, c’est la réserve d’action, c’est la maîtrise de la force qui se réserve, c’est la lenteur de celui qui est déterminé, « Je préfère ne pas ».

La puissance s’oppose à la force qui s’exerce sur les choses et qui s’épuise à agir, gesticulant dans tous les sens, espérant changer par là le monde et autrui alors que celui qui la détient est incapable de se changer lui-même. La puissance est toujours du côté de celui qui reste calme, impassible

 

Slow is beautiful.

 

 

Dernière mise à jour : octobre 2007

 

 

 

 

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