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Les chamans des cendres. (Dernier épisode de l'île des chamans)

Feuilleton
par Steve Drevet

 

[...Trois jours avant mon départ définitif, Pawain avait insisté pour me montrer les Champs-Feu. Ils étaient situés dans la partie septentrionale de l'île, dans une région aride aux paysages lunaires, enfouie dans les profondeurs d'un cratère. Elle portait encore les stigmates des Tempêtes de feu qui avaient eu lieu plusieurs siècles avant l'apparition des premiers chamans.

L'attitude de mon guide avait changé. Il ne cherchait plus à me retenir sur l'île. Il semblait avoir accepté l'inévitable et s'était même montré enjoué pendant les préparatifs  de mon voyage. De mon côté, je tentais de faire bonne figure, mais il n'imaginait pas à quel point ce départ me faisait l'effet d'un déchirement. Il était, par certains côtés, bien plus pénible que mon départ d'Amsterdam deux ans plus tôt.

Le conseil des anciens avait organisé une petite cérémonie d'adieu en mon honneur. Je ne compris pas un traitre mot de leur discours car ils avaient parlé dans l'ancienne langue. Toutefois, je perçus chez eux un certain soulagement à me voir déguerpir. C'était ma foi compréhensible. J'avais tenté de tuer une demi-douzaine de chasseurs après mon séjour dans les grottes, je m'étais enfui en pleine nuit d'une cage de bambous où ils m'avaient enfermé, et j'étais maintenant possédé par un des esprits les plus redoutables que leur terre ait jamais porté. Le lendemain, des villageois s'étaient pressés à ma porte.  J'avais reçu de petits présents, des amulettes,  quelques enfants avaient réclamé une mèche de mes cheveux qu'ils brûleraient sur la plage le jour de mon départ. D'autres avaient voulu toucher mon bras une dernière fois. Les stigmates du Dagwan se propageaient de jour en jour.  C'était comme si  une armure organique se développait à la surface de ma peau. Les excroissances s'étaient allongées. Elles formaient des pics, des protubérances semblables aux scarifications de certains guerriers africains.  

 

 

 

l'auteur

Steve DREVET

Steve Drevet
Photographe passionné d'écriture et de mise en scène.
Situe ses images entre une fiction plausible et un réel fictif. Son travail et son univers sont très influencés par la littérature, le cinéma, les arts plastiques et l'anthropologie
saolan@hotmail.com
http://stevedrevet.com/

 

...en collaboration avec :

Claude Parent-Saura
plasticien "habité", déploie ses espaces intérieurs à travers ses créations depuis plus de trente ans. En contact permanent avec les civilisations précolombiennes et les indiens américains, il se définit comme un "primitif contemporain"
 

 

Présentation du feuilleton

Découverte en 1946 par l’explorateur franco-néerlandais Cleeve Sutherland, l’île des chamans est une terre nimbée de mystère située dans l’océan Atlantique. C’est là que vivent "ceux qui soignent le monde" . Issus des quatre continents, des sorciers, guérisseurs ou magiciens, comme on les appelle parfois, se sont réfugiés sur cet îlot pour assurer la survie de leurs croyances ancestrales et transmettre leurs savoirs, fuyant le monde moderne qu’ils surnomment " l’avaleur de peuples ".

En 2010, le photographe Steve Drevet et le plasticien Claude Parent-Saura découvrent les carnets de voyage de l’explorateur Cleeve Sutherland, alors âgé de quatre-vingt dix ans. Après une longue correspondance, ils finissent par rencontrer le vieil homme. Sujet à des transes que ses médecins associent à de la démence, il vit dans un établissement psychiatrique d’Amsterdam.

Cleeve Sutherland leur confie ses découvertes ethnologiques sur cette île dont il n’a jamais voulu dévoiler l’emplacement. Ses dernières volontés sont claires : il souhaite révéler à ses deux amis les visions qu’il a eues sur l’île des chamans.

Guidés par les transes et les souvenirs de l’explorateur, Steve Drevet et Claude Parent-Saura vont reconstituer l’univers étrange de cette île et donner chair et matière à ces chamans, affublés de masques les dotant de prodigieux pouvoirs. De ce voyage allégorique naîtra un récit aux frontières de deux mondes. Les photographies, qui figurent la superposition de deux regards : celui du plasticien et du photographe, sont accompagnées d’un journal de bord compilé et revisité par Steve Drevet à partir des fragments de notes parfois obscurs légués par Sutherland lui-même.

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Pawain avaient brisé un bâton sur mon bras  sans que je  ressente la moindre douleur. Mais d'autres changements, plus inquiétants, affectaient mon corps et mon esprit. Pendant une chasse, j'avais immobilisé un porc sauvage muni de défenses, lui avais sectionné la jugulaire à pleines dents avant de m'abreuver de son sang chaud. Sous les yeux médusés de mes compagnons de chasse, je m'étais ensuite déshabillé puis j'avais badigeonné mon corps nu du sang de l'animal, comme il est de coutume ici lorsqu'on a vaincu une bête au péril de sa vie.  A la différence de mon expérience avec la bête minérale des grottes, j'avais un souvenir parfaitement net de tous ces évènements. C'était comme si le Dagwan, en plus de m'accorder sa force, m'autorisait à déchaîner des pulsions que je m'étais toujours interdit de libérer. Par bonheur, la puissance jouissive et désinvolte qu'il m'octroyait, disparaissait à mesure que je retrouvais mes esprits. Je me sentais alors coupable, terrifié, et m'ingéniais à concentrer toute mon énergie  sur les préparatifs de mon voyage. Le plan  était simple. J'embarquerais pour deux jours de navigation avant d'accoster à Haïti. De là, je gagnerais la Floride et prendrais un vol commercial pour Amsterdam. Afin d'éviter toutes crises pendant mon voyage, j'ingèrerais du Nalgat toutes les quatre heures, un barbiturique que Pawain m'avait procuré et qui je l'espérais, serait assez puissant pour contrer les maléfices du Dagwan. Ma plus grande peur était de blesser ou de tuer un innocent au cours d'une "possession". Une fois à Amsterdam, j'informerais un psychiatre de ma connaissance du mal qui me rongeait et me ferais interner dans le plus grand secret. Aucun de mes proches ne devrait être informé de mon retour.  La castration médicamenteuse me plongerait certainement dans une profonde apathie mais puisque le Dagwan puisait son pouvoir dans mon énergie psychique, il fallait que je l'en prive. Comme la tique privée de sang, il finirait par mourir ou quitter mon corps à la recherche d'un nouvel hôte...]

 

 [... Les Champs-Feu, c'est ainsi que les habitants de l'île désignaient le paysage qui se déployait sous nos pieds. Les pentes du cratère au bord duquel nous nous tenions, Pawain et moi,  plongeaient sur cinq cents mètres jusqu'à un plateau.  Après une descente escarpée au milieu des éboulis de pierres volcaniques, nous parvînmes à l'orée d'une savane. Au delà, le cirque, d'une dizaine de kilomètres de circonférence, s'hérissait de pics noirs et acérés.  C'est ici que j'aperçus le  premier chaman des cendres. Il se tenait parfaitement immobile au milieu des graminées, la tête coiffée d'un masque dont la partie inférieure se terminait par une sorte de peigne végétal. Il était immense. Les poings serrés, il scrutait le plateau. Sa tête pivota dans notre direction lorsque nous vînmes à sa rencontre. Je sentis ses yeux se poser sur moi à travers son masque. Pawain m'arrêta.

"N'avance pas, il te craint. Vois sa peau. Elle change."

Pawain disait vrai. Le chaman s'était raidi et sa peau virait au fauve, imitant la couleur de graminées voisines, à la façon d'un camouflage.

"C'est un Père, cria mon guide au chaman."

Ce dernier opina du chef et retrouva sa couleur initiale.

"Un père ? Dis-je à Pawain.

-Je t'expliquerai en chemin. Nous devons gagner l'arbre avant la nuit."... ]

 

 

[...  Après une heure de marche, je ne discernai plus aucune trace de végétation. Nous progressions dans un silence de mort entre des pics noirâtres qui s'élançaient vers le ciel comme les canines géantes de molosses calcinés. Il me semblait marcher au milieu d'un cimetière des premiers temps du monde. Des rochers de plusieurs tonnes avaient fondu ou s'étaient brisés sous l'effet d'une chaleur infernale. De loin en loin, jonchant un sol de cendres,  j'aperçus des crânes d'humains, d'animaux, des os de la taille d'un tronc d'arbre, des squelettes d'enfants recroquevillés dans des postures effroyables.

"Ici, la nature ne reviendra plus, murmura Pawain. Comme la main de l'enfant qui a été brûlée par la flamme, elle  a peur pour toujours. Elle a honte aussi. Car ce n'est pas son feu à elle qui a causé tout ça, ce n'est pas le feu de la foudre, ce n'est pas le feu de l'homme."

 

La légende racontait qu'en des temps anciens, trois frères, trois "Sorciers-feu", avaient été chassés du continent par les dieux et s'étaient réfugiés sur cette partie de l'île. Dès leur arrivée, ils avaient brûlé tout ce qui se trouvait sur leur passage : hommes, femmes, enfants, animaux, végétaux. Au matin du deuxième jour, alors qu'ils progressaient vers le centre du cratère, ils tombèrent sur un arbre gigantesque à l'écorce tigrée. Le Pennieg.  Aussitôt ils lancèrent sur lui leurs flammes destructrices, mais l'arbre ne brûla pas.

L'aîné, qui se nommait Kamlak, s'approcha du  Pennieg et lui dit : "Quel est ton secret  vieil arbre?"

Il n'obtint aucune réponse. Alors il s'assit entre les racines et attendit que l'arbre veuille bien lui souffler son secret. Chaque matin les deux frères partaient explorer l'île à la recherche d'êtres vivants à brûler.   Et chaque matin l'aîné allait s'assoir au pied de l'arbre, reposant la même question : "Quel est ton secret vieil arbre ?"

Un jour que Kamlak était plongé dans une profonde méditation, une jeune femme s'approcha de lui. Elle s'appelait Pinaw. Le Sorcier-Feu leva un œil :

"Tu es bien audacieuse de te présenter devant moi. Sais-tu que je suis un Sorcier-Feu ?

-Je le sais, je t'ai vu incendier ma terre avec tes frères. Que feras-tu quand tu auras tout brûlé ?

-Quand j'aurai tout brûlé, y compris toi et cet arbre, je partirai.

-Alors songe que tu ne partiras jamais, car moi et cet arbre ne pourront jamais être brûlés.

Le sorcier ricana et projeta une flamme sur Pinaw, mais avant que le feu ne l'atteigne, elle se transforma en oiseau et s'envola dans le ciel. Quand elle se posa à nouveau sur le sol, le sorcier renvoya une salve de flammes. La peau de Pinaw se changea en écorce de Pennieg et malgré les assauts qu'il lui lança elle ne se consuma pas.

"Ainsi femme, tu connais les secrets du grand arbre.  Enseigne-les-moi et j'épargnerai la vie de tes semblables.

-Je ne te l'enseignerai pas, mais je peux l'enseigner aux fils que tu me donneras si tu renonces à brûler cette île.

Kamlak resta interdit et ne put prononcer un seul mot. Car tout en parlant, Pinaw s'était changée en une femme à la beauté stupéfiante. Le cœur de Kamlak, qui n'était qu'un morceau de charbon, s'anima soudain d'une lueur ardente. Pinaw tourna les talons, et s'éloigna. Au bout de quelques mètres, elle s'effondra sur le sol. Le sorcier alla la relever et constata que la fugitive armure en écorce de Pennieg n'avait pas complètement protégé Pinaw. Une flamme, plus puissante ou plus insidieuse que les autres, avait brûlé son pied. Du reste c'est ce qu'il crut. La rusée Pinaw, grâce à ses pouvoirs mimétiques, avait changé ses cinq orteils en cinq morceaux de charbon.  

Ainsi vulnérable et soumise, Pinaw apparut encore plus désirable au Sorcier. Il s'unit avec elle sur le champ.  Quand leurs ébats furent terminés, la jeune femme sourit malicieusement et lui dit :

"Tu viens de me donner un fils, puissant sorcier. Je le sens en moi.  Quand il sera né, je reviendrai vers toi. D'ici là renonce à incendier ma terre ou tu ne verras jamais le visage de ton enfant."

Et elle s'envola dans le ciel sous les traits d'un oiseau multicolore.

L'aîné retourna au pied de son arbre. Lorsque ses frères revinrent à la nuit tombée, il ne partagea par leur repas et demeura silencieux. En son âme, il songeait qu'il avait trahi sa lignée. Il était né pour semer la mort, pas pour donner la vie. Mais aussi noir qu'était son cœur, il ne pouvait se résoudre à tuer la femme qui allait donner naissance à son fils. Plus que tout, il redoutait ses frères. S'ils  apprenaient son  crime impardonnable ils le tueraient, puis ils tueraient la femme et l'enfant qu'elle portait.  Pendant des mois, il chercha Pinaw dans tous les recoins de l'île afin de l'avertir du danger qu'elle courait.  En vain. Ce qu'il ignorait, c'est que ses frères, soupçonneux, le suivaient à distance au cours de ses explorations.

Ils disaient : "Kamlak ne brûle plus. L'arbre qui vit et l'animal qui court ne provoquent plus sa colère enflammée. Quelque chose ou quelqu'un lui a jeté un maléfice."

Un jour que l'aîné méditait sous le Pennieg, un oiseau apparut dans le ciel, suivit d'un autre plus petit.

Kamlak comprit.

Lorsque les deux oiseaux se posèrent sur le sol et qu'ils se transformèrent en Pinaw et en un petit garçon qui marchait à peine, il ressentit une joie qu'il lui était inconnue.  

Son allégresse fut de courte durée, car les deux frères, qui avaient suivi la scène en cachette,   se présentèrent devant l'aîné. Les supplications de Kamlak ne purent contenir leur colère. Ils invoquèrent les esprits du feu et leurs corps s'embrasèrent.  Aussi puissant que fut l'aîné, il n'avait aucune chance de victoire contre deux Sorciers-Feu unis dans la bataille. Alors commencèrent les Tempêtes de feu, un combat titanesque qui réduisit la région à un tas de cendres. Pendant dix jours on eut dit que le vieux volcan entrait à nouveau en éruption. Des flammes montaient jusqu'au firmament, des boules de feu étaient projetées jusque dans l'océan.  

Kamlak faiblissait à chacune des attaques de ses frères. Pinaw et son fils, épouvantés, suivaient la bataille du haut du cratère. Au soir du onzième jour, alors qu'il était sur le point de succomber à ses blessures, Kamlak se réfugia derrière le Pennieg pour se protéger des flammes fratricides. Il savait qu'il arrivait au terme de sa vie. Pinaw et l'enfant succomberaient à sa suite. Il ne verrait pas son fils grandir et devenir un homme.  Le chagrin se mêla à la douleur et, pour la première fois de sa vie,  il pleura.  Une de ses larmes  roula sur son visage calciné et tomba sur les racines de l'arbre.

Et un prodige survint.

Les minuscules feuilles du Pennieg se mirent à frémir à l'unisson, de plus en plus en vite, de plus en plus fort. On eut dit le battement formidable de milliers d'ailes d'oiseaux.  Les deux Sorciers-Feu reculèrent d'un pas,  tandis que des profondeurs de l'arbre montaient les échos sinistres de craquements telluriques. Le sol se mit à cahoter. Les cailloux bondirent à sa surface comme des graines de mil vannées dans un tamis.  Alors, comme s'il s'éveillait  d'un long sommeil, l'arbre s'ébroua et poussa un râle monstrueux qui secoua le monde. Ses branches,  telles des bras, s'agitèrent en tous sens. Deux d'entre elles, acérées comme des lances, fondirent sur les deux Sorciers-Feu. Le plus jeune frère fut frappé en plein cœur et s'effondra à terre. Le cadet, blessé au ventre, parvint à s'enfuir avec un morceau de Pennieg fiché dans le corps...]

 

 

[...Le soleil glissait lentement derrière le bord du cratère, allongeant les ombres. Et le temps. Nous flottions dans une lumière blanche,  écliptique,  cheminant  comme deux fourmis célestes au milieu d'immenses carcasses à demi-enfouies dans la terre. La couche de cendres s'épaississait, rendant notre progression difficile. J'avais l'impression d'avancer dans un pollen en décomposition, dans une de ces neiges grisâtres qui couvrent la surface des planètes mortes.  L'air, devenu irrespirable en raison de particules cendreuses en suspension, nous força à protéger notre visage. Pawain rabattit son masque de loup et je me couvris la bouche d'un foulard.

"Que sont devenus Pinaw, Kamlak et le cadet ? Finis-je par demander.

-Avant de mourir, répondit Pawain sans se retourner, Pinaw et Kamlak ont donné beaucoup de fils à cette terre: les chamans des cendres. Les filles qu'ils ont eues sont devenues les Femmes des lacs et les chamans des landes. Les premières ont hérité de leur mère le pouvoir de changer de peau, les deuxièmes ont hérité de leur mère le pouvoir de guérir. Le cadet s'est enfui sur une île voisine. Il était presque mort quand une magicienne l'a trouvé. Elle l'a soigné, lui a donné des fils qui sont devenus les Guerriers-Flammes. Elle a étudié le morceau de Pennieg qui était dans le corps du Sorcier et a fini par découvrir la faiblesse de l'arbre. Depuis, les Guerriers-Flammes ne vivent que pour détruire le Pennieg. Les chamans des cendres nous protègent de leurs attaques."

Il se tut un instant, puis :

"Il y a autre chose que tu dois savoir. Il est temps. Ecoute. Quand une Femme des lacs s'unit à un homme, et qu'elle donne naissance à un garçon, il devient un chaman des cendres.

-Tu veux dire que...

-Je veux dire que ton fils rejoindra les chamans des cendres quand il sera fort, comme le mien l'a fait. 

-Tu as un fils?

-Oui, j'ai couché avec une Femmes des lacs. Mais j'ignore qui est mon fils. Vois, les chamans des cendres se ressemblent tous. Ils sont des change-peau comme leur mère. Ils prennent l'apparence de leur ancêtre,  Kamlak, le géant à la peau de charbon.  C'est bien. Car si chacun d'eux peut être ton fils, alors tu traiteras chacun d'eux comme ton propre fils."

Les paroles que Pawain avait prononcées plus tôt lors de notre rencontre avec le chaman des cendres prenaient tout leur sens. J'étais devenu un des Pères. Un père qui s'apprêtait à quitter la terre de son fils pour livrer un combat contre l'esprit d'un ancien dieu, un père qui ignorait dans combien de temps il allait revenir sur cette île, un père qui ne connaîtrait jamais la véritable identité de son fils. La promesse que je m'étais faite d'ignorer le sujet de ma paternité jusqu'à l'éviction du Dagwan vola en éclat.

Je dus m'arrêter. Mes jambes ne me portaient plus. Pawain dut me soutenir pour me conduire sur un rocher plat sur lequel je m'écroulai. En proie à une soudaine crise d'asphyxie, je voulus ôter le foulard de ma bouche, mais mon guide m'en empêcha.

-Si tu respires la cendre tu mourras, grogna-t-il. Et que deviendront tes fils, s'ils leur manquent un père ?

Mes yeux se brouillèrent de larmes et de cendres. Je contemplai la voûte du ciel. Quelques étoiles scintillaient faiblement au dessus des contreforts du cratère. S'il y avait un rebord en ce monde, ce lieu en était l'abîme où j'avais basculé.  Pawain prit ma tête et la colla contre sa poitrine. De l'intérieur de son corps, je perçus un ronronnement qui s'enfla jusqu'à se transformer en un  grondement saccadé, une mélopée vibrante qui me rappelait les sons graves des didjeridoos australiens. Pawain me berça. Je fermai les yeux et  m'abandonnai à la transe de son chant.

 

"Tu as mal, disait la voix du chaman entre les grondements du loup. Tu aurais voulu rester ici, tu aurais voulu élever ton fils. Tu l'aurais modelé à ton image avec les mains de ton esprit. Ses yeux auraient été les tiens. Sa voix aurait été ta voix.

-Oui, hoquetai-je dans un sanglot, c'est ce que j'aurais voulu.

-Tu as peur, disait la voix du chaman entre les grondements du loup. Tu ne sais pas si tu vas pouvoir vaincre l'esprit qui vit en toi. Tu ne sais pas quand tu vas revenir ici. Tu ne sais même pas si tu vas revenir un jour. Et tu te demandes si ton fils survivra aux batailles de feu.

-Oui, répétai-je avec la sensation que quelque chose cédait à l'intérieur de moi.

-La peur hurle dans ton esprit. Je l'entends. Mais j'entends aussi une autre voix. Celle d'un père fier d'avoir un fils qui se battra contre les ombres du monde. Ecoute. Ton fils ne sera pas qu'un soldat Sutherland, il vivra une vie d'homme. Il aura des pères, il aura des frères, il aura des femmes, il aura même des enfants.  Certaines nuits il quittera les Champs-Feu, il approchera un village, il prendra l'apparence d'un mari parti à la chasse, se glissera dans la couche chaude de sa femme et disparaîtra avant le lever du soleil. Il donnera des fils, des filles. Ils hériteront des grands pouvoirs de leur père de semence. C'est comme ça que les chamans viennent au monde sur notre terre. Vois. Mon père était un chaman des cendres, mon fils en est un.  C'est le cercle, et tu en fais partie. Maintenant, ouvre les yeux."

 

J'ouvris les yeux sur un paysage complètement différent de celui où je me trouvais quelques minutes plus tôt. La cendre avait laissé place à un gravier volcanique. L'air était pur à nouveau. La végétation se frayait un chemin à travers les rochers calcinés : lianes, arbustes, fleurs, cactus… Au loin, le cratère s'ouvrait sur un canyon. J'aperçus le scintillement de l'océan entre les parois du défilé. Il était si parfaitement découpé qu'on l'eut dit taillé par la hache d'un titan. Pawain posa une main sur mon épaule et me fit pivoter vers l'arrière.

Alors je le vis. Le Pennieg. L'arbre immortel, L'arbre-poisson qui avait sauvé Kamlak d'une mort certaine. Telle une tour imprenable,  il dominait le plateau du haut de ses quatre-vingt-dix mètres. Son écorce, d'un blanc immaculé, était striée de petites bandes noires. Dans la lumière du soleil, elle semblait poudrée d'or.  D'un signe de tête mon guide m'enjoignit de m'approcher. Je fis le tour complet du Pennieg en trente pas,  les yeux levés vers ses branches aussi larges et musculeuses que les cuisses d'un cheval. Ses feuilles vert argenté, rassemblées en touffes,  étaient minuscules, conférant une étrange jouvence à sa noble sagesse.  Je grimpai sur ses puissantes racines qui affleuraient à deux mètres du sol. Larges de quatre pieds,  elles s'incurvaient brusquement avant de plonger dans la terre, telles les serres d'un aigle géant.  Je laissai mon regard filer sur le tronc qui s'élançait vers le ciel. Je fus pris d'un vertige.  Cet arbre devait être ici depuis les premiers temps du monde.

"Touche sa peau", me dit Pawain.

Je posai ma main sur le tronc. Et c'était bien d'une peau qu'il s'agissait. La peau d'un squale, rugueuse, à la fois dure et élastique. Après un examen attentif, je compris qu'elle était composée de milliers d'écailles, si petites, si compactes, qu'il aurait été impossible d'y glisser une aiguille. Six chamans des cendres sortis de nulle part s'approchèrent et se postèrent en étoile autour de l'arbre.

 

 

Pawain me fit signe de le rejoindre.

"Le soleil va bientôt disparaître derrière le cratère. Quand le premier rayon de nuit aura touché sa peau, le Pennieg nous montrera sa force et sa faiblesse."

Je demeurai silencieux, les yeux rivés vers la crête. Quand il ne resta qu'un petit point lumineux sur l'arête, les feuilles du Pennieg frissonnèrent  et la terre se mit à trembler, d'abord légèrement, puis la vibration s'intensifia.  Des craquements suivirent, semblables à ceux que l'on entend dans les cales d'un navire en bois pris dans une tempête. A ce moment, les chamans se mirent à psalmodier des mots de l'ancienne langue.  En contrepoint, un chant étrange, lointain,  monta  des profondeurs de la terre. Je n'avais jamais entendu pareille musique, si tant est que l'on puisse nommer ainsi cet assemblage sonore. Les sons étaient proches de ceux émis par les baleines lorsqu'elles communiquent entre elles. Cela commençait par un grondement sourd, comme un râle de fauve, puis suivaient des cliquetis, entrecoupés  de crissements, de sifflements, qui rappelaient ceux produits par un chiffon humide frotté contre une vitre.  Et le chant se répéta, s'intensifia, jusqu'à ce que les vibrations sonores emplissent mon corps tout entier. Enfin, le dernier rayon de soleil disparut. Alors, un barrissement terrible éclata au milieu du cratère. Le Pennieg hurlait. Les chamans reculèrent, comme l'avaient fait les deux Sorciers-Feu des siècles plus tôt. Et le silence retomba. Je crus que c'était fini, mais j'entendis Pawain compter tout près de moi.

"Un, deux, trois, quatre,..."

A onze, L'arbre immortel s'ébroua. Il secoua ses branches comme un ours secoue ses poils trempés au sortir d'une rivière.  Les millions d'écailles qui couvraient sa peau s'ouvrirent en même temps et il cracha une vapeur d'eau formidable à des centaines de mètres à la ronde. La puissance du souffle me fit vaciller vers l'arrière.  L'air s'emplit d'une bruine légère au goût salé. C'était de l'eau de mer.  Pawain et les chamans levèrent les bras et poussèrent des cris de joie.

"Vois Sutherland, c'est au moment où le Pennieg montre sa force qu'il est aussi le plus vulnérable. Les Guerriers-Flammes le savent. Ils savent qu'au coucher du soleil leur feu peut se frayer un chemin sous les écailles ouvertes."

Mon guide me présenta aux six chamans comme un de leur Père. Chacun d'eux m'étreignit chaleureusement. Pawain riait à gorge déployée car ma tête n'arrivait qu'à hauteur de leur poitrine. Je devais ressembler à un nain pris dans les bras de géants. Je ne pus réprimer mes larmes lorsque, chacun leur tour, ils firent le serment d'accueillir et de protéger mon fils comme un de leur frère.

Nous prîmes tous ensemble le petit chemin qui menait à l'océan à travers le canyon. Je jetai un dernier regard au Pennieg et me jurai de revenir contempler sa splendeur.

La plage abritait le campement des chamans des cendres qui protégeaient L'arbre immortel. Pawain alluma un feu pendant que les six hommes s'agenouillaient  autour de branches calcinées enfoncées dans le sable. Ils se mirent à prier et j'en entendis certains étouffer des sanglots.

"Que font-ils Pawain ?

-Ils pleurent les dépouilles de leurs anciennes montures. Elles sont enterrées sur le dos, à fleur de sable. Pour qu'on les voit. Pour qu'on se souvienne. Kamlak, l'ancêtre Sorcier-Feu, et Pinaw, sa femme, avaient créé des chevaux en bois de Pennieg. Des chevaux capables de résister au feu. Mais quand ils connurent le secret de L'arbre Immortel, le secret des écailles, les Guerriers-Flammes attendirent le coucher du soleil pour lancer leurs flammes sur les chevaux. Aucun d'eux ne survécut"...]

 

 

 

   

 

 

[... Les six chamans des cendres se rassemblèrent autour du feu. Ils regardaient les flammes avec un mélange de fascination et de crainte. La nuit était claire. Le vent charriait les embruns du large.

 

"Sèche nos larmes, Père-Loup, dit l'un d'eux. Fais-nous oublier le massacre des chevaux."

 

Pawain se coiffa de son vieux masque, s'appuya sur son bâton et s'assit au milieu du cercle. Il n'était plus aussi vigoureux qu'au temps où il parcourait l'île sans relâche. Sa barbe, devenue poivre et sel, descendait jusqu'à sa poitrine.

 

-Voici une histoire, mes fils. J'ai connu un homme blanc qui voulait se débarrasser de son ombre. Ce n'était pas une ombre habituelle. Elle était plus noire, plus sombre que celles que nous connaissons. Elle avait le pouvoir de parler. Et elle passait son temps à lui dire dans l'oreille ce qu'il devait faire, ce qu'il devait aimer ou ne pas aimer, comment il devait être, comment il ne devait pas être, quel chemin il devait suivre, quel chemin il ne devait pas suivre.   

L'homme chercha quelqu'un qui saurait comment la faire disparaître à jamais. Personne ne put l'aider. Dans son pays, on lui disait qu'il était fou. Fils, personne ne peut se débarrasser de son ombre! L'homme comprit qu'il n'arriverait jamais à la faire disparaître mais il se dit qu'il pourrait trouver un moyen de ne plus l'entendre, un moyen d'être sourd à ses chuchotements. Car lorsqu'il entendait une voix dans son esprit, il ne savait pas toujours qui lui parlait : l'ombre ou lui-même ?

Alors cet homme quitta son pays, traversa le grand océan et chercha quelqu'un qui pourrait l'aider à le rendre sourd à la voix de l'ombre. Il alla à la rencontre des peuples anciens, connut de grands chamans, apprit leurs secrets.  Mais l'ombre lui joua un tour. A chaque fois qu'il était sur le point de découvrir le moyen de la faire taire, elle lui soufflait qu'il était temps de partir, elle lui disait qu'il ne devait pas écouter  ces sornettes. L'homme pensait que c'était son esprit qui lui parlait. Et toujours il continuait son chemin sans n'avoir rien appris de ce qu'il voulait apprendre. Il avait beau écrire dans son carnet tous les secrets du monde, l'ombre le détournait toujours de son but. En vérité, plus il apprenait, moins il savait.

Ses pas le conduisirent jusqu'à cette île, jusqu'à moi. La première fois que je le vis, je le regardai avec mes yeux d'homme, et je vis un humain. Puis je le regardai avec mes yeux de loup et je vis son ombre. Je n'en avais jamais vu de pareille. Elle était terrifiante, elle le dominait de deux pieds et ses mains étaient griffues. Et elle passait son temps à lui souffler des paroles dans l'oreille.  Lui ne se rendait pas compte de sa présence.  Quand elle se sentit observée,  je détournai mon regard pour ne pas qu'elle me repère. L'homme me dit qu'il voulait percer les secrets de notre île et j'acceptai de lui en transmettre quelques uns. Je devins son guide.  Pendant nos explorations, je me tenais souvent derrière lui et je pouvais alors regarder l'ombre avec mes yeux de loup. Je l'étudiai souvent sans qu'elle s'en aperçoive.  Mon flair renifla un danger. J'allai demander audience au conseil.  Bawo le très ancien me dit :

 

"Mon grand-père m'a raconté qu'un jour un étranger avait accosté sur notre île. Il naviguait dans une barque. Il avait un coffre avec lui. Il ne s'en séparait jamais. Une ombre griffue le suivait et lui chuchotait des paroles à l'oreille. Un chaman-jaguar l'avait repérée. Quand il fut reposé, quand il fut nourri, l'étranger voulut quitter l'île. Mais il ne savait pas dans quelle direction naviguer. Le chaman-jaguar, qui suivait tous ses pas, l'emmena voir un oracle des cascades, pour qu'il lui dise le cap à suivre. L'oracle plongea son esprit dans les yeux de l'étranger. Il  vit dans son passé le mal qu'il avait commis, guidé par l'ombre. Il avait massacré tout ses frères marins, il avait brûlé un bateau et s'était enfui avec un coffre rempli d'or. Il vit dans son futur. Il allait massacrer d'autres frères, il allait semer la mort jusqu'à son dernier souffle. Alors l'oracle dégaina un poignard et lui trancha la gorge. Au moment où il expirait, le chaman-jaguar vit l'ombre se détacher du corps et s'enfuir dans la forêt. Ainsi, c'est l'ombre qu'il faut tuer, pas l'homme, car si vous tuez l'homme, l'ombre survivra et se collera à un autre homme, et toujours elle causera le mal."

 

D'après Bawo le très ancien, il n'y avait qu'un moyen de tuer l'ombre, mais il comportait de grands risques. Je décidai de faire à ma manière. J'emmenai l'homme chez les gardiens des grottes et lui interdis de s'approcher trop près des bêtes de pierre, de les toucher. Comme je m'y attendais, l'ombre lui souffla le contraire. J'espérais que la bête de pierre, en absorbant l'esprit de l'homme, absorbe aussi l'ombre et la tue. Mais rien de tout cela ne se produisit. Car l'ombre était rusée. Au moment où l'esprit de l'homme fut entraîné dans l'esprit de la bête, l'ombre se détacha de lui et se mit à flotter au-dessus de son corps.  Plus l'homme plongeait son esprit dans l'animal, plus l'ombre s'éloignait de lui. Il fallait faire vite, elle allait s'échapper. Je saisis un fouet et frappai les flancs de la bête minérale pour qu'elle libère l'homme avant qu'il soit complètement englouti. L'ombre revint se coller à lui quand il se sépara de l'animal. J'avais échoué.

Alors je conduisis l'étranger dans l'arène totémique des enfants chamans. J'espérais encore qu'un esprit s'en prenne à l'ombre et la tue. Je passai des amulettes autour du cou de l'homme, en lui faisant croire qu'il s'agissait d'une protection magique. En vérité ces amulettes étaient destinées à provoquer les esprits de l'arène. Mais pas un n'osa s'approcher de l'ombre. Ils étaient terrifiés. Elle, elle ricanait. C'est à ce moment que je compris combien elle était puissante.

L'état de l'homme empirait. Une partie de son esprit s'était enfoncée trop loin dans la bête de pierre. Toujours il voulait revenir dans les grottes pour se mêler à l'esprit de l'animal. Il fallait l'en empêcher coûte que coûte, au risque de voir l'ombre s'enfuir définitivement. Je le confiai aux soins d'un chaman des landes et retournai demander conseil à Bawo le très ancien. Il me confirma ce qu'il m'avait dit la première fois. Je devais convoquer un Dagwan et lui désigner l'étranger. Car seul un Dagwan peut vaincre une telle ombre.

-Tu as convoqué un Dagwan ? S'exclama un chaman épouvanté.

-Oui. Quand l'étranger fut rétabli, je le conduisis sur la Falaise des Hurlements. Je lui fis  croire que je devais prier. Je me suis tenu au bord de la Gueule du grand gouffre, à l'endroit où l'océan hurle sa colère et j'ai appelé un Dagwan dans la langue ancienne. En vérité, je tremblais de peur. Je craignais d'être réduit en poussière.

-Tu as perdu l'esprit Père-Loup, dit un chaman des cendres, les Dagwans n'aiment pas qu'on les dérange, personne ne peut les commander ou leur dicter ce qu'ils doivent faire. Ils sont les plus libres et les plus farouches des esprits.

- Tu dis des paroles justes. Je n'ai d'ailleurs pas ordonné quoique ce soit. L'un d'eux finit par venir, un très ancien. Avec mes yeux de loup, je vis qu'il était faible, fatigué. Je compris qu'il cherchait un hôte vigoureux et puissant depuis longtemps. Je lui désignai l'étranger et lui vantait la force de son esprit, la jeunesse de son corps, dont il pourrait se nourrir si tel était son choix. Ainsi je ne lui commandai rien,  je lui fis simplement une proposition qu'il était libre d'accepter ou de refuser.

-Il n'a rien vu de ta ruse ? S'esclaffa un chaman.

-Il est entré dans une grande colère. Il tournoyait autour de moi. Il criait dans mes oreilles qu'on ne dérangeait pas les Dagwans, qu'il pourrait me tuer sur le champ s'il le voulait. Moi je baissai la truffe, je tremblai. Mais j'étais encore en vie et mon instinct de loup me disait que le Dagwan était en train de flancher. Je lui répétai que mon intention n'avait pas été de le déranger, mais simplement de lui apporter un modeste présent qu'il était libre d'accepter ou de refuser. Il dut considérer qu'il perdait ses forces depuis trop longtemps, car  au bout du compte il finit par se lier à l'homme. L'étranger ne s'aperçut de rien.  Il était trop occupé à dessiner les vagues de l'océan sur son carnet.

-Le Dagwan a-t-il tué l'ombre, Père-Loup ?

-Oh non, il était bien trop faible pour ça. Il lui fallait d'abord reprendre des forces. L'étranger sentit  un changement en lui et pendant un moment il s'isola dans un arbre. Il doutait. L'ombre commença à devenir inquiète, elle sentait la présence du Dagwan mais ne parvenait pas à le débusquer. Il s'était caché dans un recoin sombre de l'esprit de l'homme, attendant son heure. Comme elle le faisait toujours quand elle se sentait menacée, l'ombre souffla à l'étranger qu'il était temps de quitter notre île. Au village, je fis croire aux gens que l'homme blanc qui vivait dans l'arbre était un chaman-devin très puissant. Fils, j'ai bien ri à cette époque, s'esclaffa Pawain. Jour après jour les villageois se pressèrent autour de l'arbre et sollicitèrent ses prédictions. Mon intention était de faire quitter l'arbre  à l'étranger pour le conduire à l'oracle des cascades. Lui seul avait suffisamment d'autorité et de pouvoir pour lui révéler toute la vérité. L'oracle lui raconta  qu'une ombre maléfique vivait près de lui depuis son plus jeune âge. C'était un esprit sombre que lui avait transmis son père. Il lui parla d'un devin femme, une bohémienne. Elle avait prédit à la mère de l'étranger que l'ombre d'un démon possédait l'enfant et qu'elle le pousserait à commettre des crimes effroyables quand il serait adulte. L'oracle lui dit aussi qu'un Dagwan était entré dans son esprit et qu'il devait le laisser grandir en lui pour qu'il combatte l'esprit sombre.  L'étranger écouta les paroles de l'oracle, mais l'ombre en déforma le contenu. Je le lus dans un de ses carnets. Elle lui fit croire qu'il devait se débarrasser du Dagwan par tous les moyens. Elle lui fit croire que le Dagwan  était dangereux. Encore une fois, elle le détourna de la vérité."

 

Pawain s'interrompit et but une coupe de Gawé. Il demeura silencieux un long moment, les yeux perdus dans les flammes. Les chamans des cendres commencèrent à frapper le sol de leurs pieds, signifiant au chaman-loup qu'ils s'impatientaient.  Pawain finit par  leur intimer le silence en levant son bâton.

 

"Fils, voici la fin de l'histoire. Quand je compris que l'ombre lui soufflait de quitter l'île, j'usai de ma dernière ruse pour retenir l'étranger. Je l'emmenai au bord du grand lac, là où vivent vos mères, et je le laissai respirer les Fleurs des Songes. Il s'unit à une Femme des lacs et elle lui donna l'œuf vert.

-L'étranger est un de nos Pères ? S'exclamèrent les chamans de concert.

-Oui, il est un Père. Il a rencontré vos vieux frères, il a vu L'arbre immortel. Je l'ai même conduit sur cette plage où je lui ai raconté l'histoire que je viens de vous raconter.

-Mais l'ombre lui en a soufflé une autre, dit un chaman qui portait un masque pâle. Il a fini par partir?

-Ton esprit est perçant Cliwé... Oui, l'ombre lui fit entendre une autre histoire et il partit. Mais ce soir là, alors qu'il se trouvait près du feu et que les flammes éclairaient son corps, ma vision de loup me montra le Dagwan sortir de son esprit et lancer une attaque contre l'ombre. Sa première attaque. Bien sûr, il ne vainquit pas l'ombre, il était trop faible, mais l'espoir s'était rallumé dans mon cœur. L'étranger partit le lendemain. Cela m'attrista, car c'était un Père comme moi et au fil du temps, il était devenu mon ami. L'ombre lui souffla de s'enfermer dans une cage de l'autre côté de l'océan. Elle lui souffla de boire des breuvages, des drogues, censés affaiblir le Dagwan. Son projet était de le vaincre pour qu'elle puisse reprendre le contrôle total de l'étranger.

-Le Dagwan a-t-il fini par vaincre l'ombre ?

-Oui.

-Alors l'étranger est revenu sur l'île ?

- Un jour que j'étais près de l'arbre immortel, le Dagwan  apparut dans une pluie de cendres. Il me dit qu'il avait tué l'ombre quelques mois avant la mort de l'étranger. C'était sa plus grande bataille et il sollicita mes conseils pour lui trouver un hôte de la même envergure. Je lui répondis qu'à ce jour, je n'avais malheureusement pas rencontré un homme aussi courageux que celui qu'il venait de quitter...]

 

                                                                                         

Epilogue

 

A son retour de l'île des chamans, Cleeve Sutherland fut interné pendant plus de soixante ans dans un établissement psychiatrique d'Amsterdam. Les rapports des psychiatres le décrivent comme un homme versatile, sujet à des crises d'abattement suivies d'épisodes violents. Les patients qui l'ont côtoyé en font cependant un portrait moins heurté.  Selon eux c'était un homme bon, calme, quoique très inquiet, qui passait le plus clair de son temps dos à une fenêtre, fixant l'ombre que projetait son corps sur le sol.

Selon ses dernières volontés, ses cendres furent dispersées par avion au dessus de l'océan atlantique, au large des côtes dominicaines.  

 

Steve Drevet. Novembre 2014.

 

 

   

 

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dernière modification de cet article : 2014

 

 

 

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