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Notes de lecture :
Quelques considérations d'esthétique
sur une photographie de Pierre Pédelmas

à propos du livre Paysans, de Pierre Pédelmas (Ed. Privat)
par Henri Peyre

Préliminaires

Un premier regard sur cette photographie en révèle les grands traits :

L’organisation en nature morte comme en atteste la présence de certaines conventions :
- ombre encadrant la scène plus éclairée (A)
- sujet du lapin écorché
- clair-obscur soulignant les plis des étoffes (B)
- composition très élégante de l’herbe à lapin au dessus du clapier : un vrai tableau dans le tableau (C)

l’opposition de l’aspect nature morte composée et léchée avec la brutalité de la situation :
- sauvagerie de la scène : ces calmes personnages éventrent tranquillement et soigneusement un lapin
- chat en bas terminant la besogne. Sa sauvagerie semble donner une indication sur la sauvagerie tranquille de ces maîtres, avec lesquels il semble parfaitement s’entendre (on ne le chasse pas. On le laisse « profiter »).

 

l'auteur

Henri Peyre
Né en 1959
photographe
Beaux-Arts de Paris en peinture
webmaster de galerie-photo
ancien professeur de photographie
à l'Ecole des Beaux-Arts
de Nîmes

www.photographie-peinture.com
www.nature-morte.fr
organise des stages photo

 

 

Paysans

Ce livre de photographie
de Pierre Pédelmas
est un hommage tardif
aux Paysans
des campagnes françaises
des années 70.
Les campagnes sont audoises
mais les paysans sont génériques.
L'auteur est lui-même fils de paysan
et l'approche est pleine
d'humilité et d'amour.
A certains moments
on atteint le sublime :
on peut acheter le livre
pour ce portrait de la page 51
intitulé "l'espillage du lapin" :
l'irruption du monumental,
la précision diabolique
et l'organisation rigoureuse
du tableau
créent littéralement
une nature morte
que contrarie violemment
le sujet de la scène.
Paysans, par Pierre Pedelmas
préface de Claude Michelet
Collection Patrimoine
Editions Privat
ISBN 2-7089-1735-8
30 €

 

 

 

 

"Espillage" du lapin, Lavalette, Aude, 1970 © Pierre Pédelmas
reproduit à partir du livre Paysans, par Pierre Pedelmas
Collection Patrimoine / Editions Privat - ISBN 2-7089-1735-8

 

Mais entrons plus avant dans l’image :

Circulation du regard

Le regard circule dans la scène de haut en bas, la tête de l’homme, bien blanche sur le mur foncé appelant le premier regard (1). La descente du regard se fait par le corps blanc du lapin, suivant la ligne de force dominante jusqu’au ventre ouvert de l’animal (2).

Jusque là la situation est simple et la scène est facile à comprendre.A mesure que le regard poursuit l’exploration, toutefois, la confusion monte :

Où en est exactement cette femme dans l’éviscération ? Qu’est-elle en train de sortir du corps de l’animal ? Un regard sur son visage occupé ailleurs ne renseigne pas (3), au contraire : l’homme était facile à percer, avec son vêtement simple de couleur homogène. Mais le motif floral compliqué de la femme ne simplifie en rien l’élaboration du jugement qu’on peut lui appliquer. Le motif ondulé de la blouse lui monte jusqu’à la tête. La coiffure n’est dès lors qu’une suite logique de la robe. Elle en devient maléfique.

On en est là du regard, lorsque l’œil est obligé, parcourant la deuxième ligne de force de redescendre vers les mains de la femme. On recommence à essayer de comprendre où on en est de l’éviscération, et on n’y arrive toujours pas quand, tout d’un coup, on tombe sur l’œil de la victime (5). L’œil a l’air de désigner le chat comme objet d’épouvante.

Voilà. On a compris : le chat c’est la sauvagerie qui guette, la sauvagerie qui attend la chute. Et on va voir ce qui est déjà tombé (6).

La confusion augmente encore : ce tas de viscères n’a pu sortir de ce seul animal. A ce moment on est forcément défait et perplexe. La sauvagerie et le chaos ont triomphé au fur et à mesure de la descente du regard et on est en bas de la scène. On cherche à retrouver du sens.

Et tout d’un coup du sens revient, un sens purement esthétique. On en est frappé : les restes embrouillés du lapin, à terre (7), rappellent par leurs valeurs et motifs les tonalités de la robe de la femme (8). La fourrure du chat (9), penchée sur ce désordre et plus ordonnée, rappelle la coiffure de la femme (10). Nous avons un écho entre deux systèmes graphiques qui se répondent : la robe et la coiffure de la femme, d’un côté, les restes du lapin la fourrure du chat de l’autre.

Hypothèse donc : la femme est un système à créer de la sauvagerie.

Il faut confirmer l’hypothèse, on remonte jusqu’à l’homme (1). Sur son visage fermé on n’apprend toujours rien, d’ailleurs on y est déjà passé sans rien voir. Pour la première fois on redescend jusqu’à ses mains (11). L’hypothèse se confirme :
- d’abord il tient le lapin avec une certaine délicatesse : entre ses doigts et pas dans son poing. Le geste n’est pas brutal, il est délicat
- ensuite il ne participe pas au massacre : il tient le lapin par le seul endroit où il reste de la fourrure, le seul endroit encore « normal ».

Interprétation

Finalement tout cela est assez fort. On est dans les vieilles perceptions humaines : la femme, avec le sexe dans son ventre et l’accouchement est incontestablement condamné à l’intérieur du corps et aux viscères. Cette image porte cette signification en elle. L’homme peut rester à l’écart, dans une situation plus élevée : le contact avec les viscères ne l’atteint pas.

On en a presque fini avec cette image qui est presque un tableau biblique. On va passer à la suivante, quand on s’arrête pour un dernier point :

Il y a 3 personnages en action :
- L’homme qui tient les jambes du lapin
- La femme qui l’éventre
- Le chat qui mange
Les 3 personnages sont des personnages qui ne regardent pas. On assiste donc à la scène qu’ils constituent mais on ne peut pas entrer dans leur psychologie. Ils sont impénétrables.

Par contre il y a des personnages, au contraire passifs, qui nous regardent : ce sont les lapins (4 regards cerclés de ronds). En réalité, seules les victimes nous regardent. Le regard des lapins est le seul que nous soyons amenés à croiser. Ce sont les personnages dont nous pouvons inspecter la psychologie.

La photographie nous incite donc à prendre l’échelle de la situation du point de vue des victimes.

Les lapins en cage sont brutalement conviés au spectacle monstrueux de l’éviscération de l'un des leurs. La brutalité de la mise en scène en est encore renforcée.

Toute la qualité de cette photo très dure est là :
Il y a l’éternel rapport des hommes et des femmes, il y a l’éternel rapport des maîtres et des victimes, il y a l’opposition entre la brutalité de l’action et la logique de la nature morte et il y a cette éviscération, centrale, qui est, à la croisée des lignes de forces, l’expression de la charnière entre toutes ces logiques, le lieu maximum de violence et d’interprétation.

Nous tenons bien là une très belle photographie !


A propos de
l'Espillage du lapin :
une interview de Pierre Pédelmas

Paysans
Paysans, par Pierre Pedelmas
préface de Claude Michelet
Collection Patrimoine
Editions Privat
ISBN 2-7089-1735-8
30 €

 

   

 

Galerie-Photo : Pierre Pédelmas, pourquoi cet intérêt pour les paysans ?

Pierre Pédelmas : Je suis né dans une famille de paysans. Mes parents avaient une petite propriété de 23 ha ; ils cultivaient les céréales et produisaient du lait. Seul enfant du village, je jouais essentiellement avec les chats. Je leur faisais des cabanes, des gâteaux... Très jeune, je gardais les vaches avec un chien très doué, qui s'appelait Picard. Puis, parallèlement à mes études, faites au collège technique de Mirepoix, j'aidais mes parents aux travaux plus difficiles et très pénibles. C'est à cette école de la vie que j'ai très vite compris la valeur, la richesse, du mot Paysan... sans arrêt sur la brèche, du matin au soir, sans un seul jour de vacances (même les jours de vacances il fallait traire les vaches matin et soir)... la nourriture saine mais peu variée. Vivre au gré du temps, d'un orage qui emportait la récolte ; économiser sans cesse, faire attention aux dépenses... Et à côté de cela, mes parents, comme tous les gens du village, avaient beaucoup d'amour à donner : à leur famille, bien sûr, mais aussi aux animaux et aux travaux qu'ils accomplissaient.

Je suis très fier de l'éducation que j'ai reçue, d'avoir appris la vie difficile. Ensuite tout vous paraît facile, ou tout au moins vous serrez les dents pour y arriver, car vous avez connu pire.

Peut être ce résumé vous fera-t-il comprendre pourquoi ce grand intérêt pour le monde paysan où j'ai vécu jusqu'à 20 ans !

Et après 20 ans ?

Je suis rentré, ensuite, à l'aérospatiale à Toulouse, comme dessinateur industriel. Je me rappelle qu'à la fin de mon premier mois de salarié il me restait 50F. J'étais très heureux de les apporter à mes parents et je pensais faire ainsi tous les mois... mais ma maman a refusé les 50F... j'étais vraiment déçu, et là j'ai encore reçu une leçon supplémentaire. Eux qui m'avaient tout donné, faisant d'énormes sacrifices pour me donner une situation plus confortable que la leur.

J'ai fait ma carrière à l'Aérospatiale : 10 années à Toulouse, le reste à Marignane, qui est devenu Eurocopter. Pendant les vacances je revenais "au pays" et là je partais chaque jour à la rencontre des Paysans, dans les campagnes. Et lorsque j'allais dans d'autres régions, comme en Auvergne ou en Haute-Savoie (il y a quelques photos dans le livre), j'étais attiré par mes amis paysans que je photographiais.

Comment êtes-vous venu à la photographie ?

Je suis venu à la photo à la naissance de ma fille, Marie-Pierre, en 1963. J'ai acheté mon premier appareil, une Rétinette Kodak. Tout de suite j'ai voulu apprendre à développer et à tirer mes photos. J'ai trouvé cela extraordinaire : voir apparaître des images, immortaliser un instant de vie.

En 1968 j'avais déjà gagné quelques concours et j'ai été sollicité pour prendre en main le photo-club Aérospatiale. Vous avez sur le livre le résumé de mon parcours...

Le fil conducteur de ces images semble être, avant tout, le goût pour l'humanité. On peut le dire ?

Tout à fait ! Vous pouvez crier très fort que j'adore les gens. Je suis très sensible à la vie des autres, à leur bonheur. Je n'aurai pas pu faire des photos de guerre.

Qui sont les personnages de l'Espillage du lapin ?

Ce sont mes parents, retraités alors à Lavalette, près de Carcassonne. J'ai fait beaucoup de photos d'eux dès que j'ai eu mon appareil mais, hélas, ils étaient déjà à la retraite et je n'ai pas pu les suivre dans leur vie de travail. Alors c'est au travers d'autres familles que j'ai retrouvé leurs gestes. J'aurais tellement aimé faire ce livre, uniquement avec leurs photos, dans toutes les scènes de vie que j'ai en mémoire.

Dans livre vous pouvez voir mes parents et aussi mes filles dans les pages 11, 51, 72, 83, 105, 110, 123, 125. Toutes ces photos n'ont pas la même qualité artistique. Suivant les lieux de prise de vue, la lumière était insuffisante. Par exemple la photo de la balançoire, prise dans un sous-bois sombre, pour laquelle j'ai dû utiliser le flash. La spontanéité est là, ainsi que le bonheur, mais pas le bon éclairage.

Vous rappelez-vous des circonstances de la prise de vue de l'Espillage du lapin ?

Mes parents élevaient quelques lapins et maman se faisait une joie de nous en cuisiner un lorsque nous venions les voir. Il était donc facile d'utiliser mes modèles préférés.

Comme pour toute prise de vue, lorsque cela était possible, je faisais placer les gens de telle sorte que la lumière les "habille" le mieux possible, dans un décor adapté... je suis amoureux de la lumière parce qu'elle donne de la beauté à notre univers... pour cette photo réalisée dans le garage de mes parents, j'ai trouvé la place idéale, devant le clapier ; j'ai utilisé la lumière du jour, venant de la porte du garage, dont j'ai dosé l'ouverture pour avoir le bon éclairage. J'ai attendu la fin du jour pour que la lumière soit douce et enveloppante. Puis la séance a pu commencer. J'ai pris de nombreuses photos : papa qui attrape le lapin dans la cage, quand il lui assène un coup derrière la tête, jusqu'à la dernière photo où maman fait couler de l'eau avec une casserole pour laver le lapin. Quelques unes sont floues, mais plusieurs sont très belles. Celle du livre, par exemple, a obtenu un 1er prix, série human, à Maitland.

Qu'est-ce, pour vous, qu'une bonne photographie ?

Comme je vous l'ai expliqué brièvement, j'aime la lumière sur tout ce qui s'offre au regard. Moi qui adore photographier les gens, portraits, scènes de rue, de campagne et partout où est la vie, je trouve que ma photo est réussie lorsque j'ai trouvé le bon éclairage dans le décor approprié à la photo que je veux réaliser, et lorsque j'ai su faire passer un message, une émotion, un sentiment, à travers un regard, des attitudes, des gestes.

J'essaie de donner une image vraie de la personne que je photographie, pas seulement une image physique. Et je suis heureux quand les gens voient "à travers" mes images.

 

 

   

 

 

dernière modification de cet article : 2006

 

 

tous les textes sont publiés sous l'entière responsabilité de leurs auteurs
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