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l'auteur

Henri Peyre
Né en 1959
photographe
Beaux-Arts de Paris en peinture
webmaster de galerie-photo
ancien professeur de photographie
à l'Ecole des Beaux-Arts
de Nîmes

www.photographie-peinture.com
www.nature-morte.fr

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Esthétique :
jouissance comique
et jouissance du beau

par Henri Peyre

Introduction

Nous avons toujours aimé les questions qui ont l’air stupide, et en voilà une belle : Quelle est la différence entre la jouissance comique et la jouissance du beau ?
La plupart des gens sont bien persuadés qu’une telle question ne se pose pas. On voit bien en effet le « résultat » du comique sur une personne : la bouche s’élargit, découvrant souvent les dents, le front se tend et ce qu’on appelle « rire » agite l’individu de mouvements saccadés remontant du ventre. Ces mouvements peuvent rappeler de loin une sorte de petit orgasme.
La jouissance du beau ne semble pas de son côté avoir d’effets aussi visibles. On sent bien qu’elle risque d’être bien moins abordable depuis une pure analyse phénoménologique ; remarquons néanmoins qu’il existe force représentations de saintes en pamoison abimées dans des jouissances que le statut religieux du personnage empêche de comprendre comme sexuelle, mais qui n'en n'ont pas moins l’allure.


Une extase du Bernin

Nous proposons donc d’abandonner un terrain des apparences qui nous renseignerait plutôt sur la jouissance que sur ce qui l’a provoquée et de nous rapprocher des causes. En étudiant les causes, nous pouvons mieux comprendre la création de jouissance par le mécanisme du comique et la création de la jouissance par le mécanisme de l’esthétique.

Ce que nous voulons montrer :
Nous voulons montrer que la création de jouissance se fait toujours par la mise en opposition de deux logiques (au moins) et que cette opposition peut s’évaluer dans un temps successif. Si une logique A perçue comme valorisante laisse place à une logique B perçue comme dévalorisante, on obtiendra une jouissance comique. Si une logique B, perçue comme dévalorisante, laisse la place à une logique A, perçue comme valorisante, on obtiendra une jouissance esthétique.

Jouissance comique
et jouissance du beau

Un exemple de comique : la peau de banane

Premier exemple, ce grand classique dont vous pensez certainement qu’il ne vous fait plus rire depuis longtemps : la peau de banane.
Je vous rappelle l’intrigue, qui est simple. Un bonhomme marche dans la rue et glisse sur une peau de banane. Il tombe.

Où est la jouissance ? Evidemment au moment où le bonhomme passe du premier état, celui de bonhomme en état de marche normale, à celui de bonhomme par terre. C’est le moment de la chute qui est drôle, et tous les scénaristes le savent.

Mais en soi-même, ce moment ne suffit pas. Le scénariste sait qu’il faut absolument emballer cette histoire imbécile pour qu’elle représente un meilleur attrait. Pour augmenter le plaisir, il faut absolument renforcer le sérieux, la puissance, l’inaltérabilité de celui qui marche : mieux vaut donc faire marcher un balèze au beau costume qui roule des mécaniques, toise les passants d’un air arrogant et avance de la démarche la plus assurée possible. Le différentiel lors de sa mise à bas en sera augmenté d’autant.

On peut même envisager une chute encore plus basse : notre héros tombe sur un sol fangeux qui met instantanément son costume impeccable à mal. Voilà qui est encore plus rigolo.


On peut, par simple caprice de l’esprit, tenter d’envisager une situation anti-comique. Un pauvre hère titube en grelottant dans ses haillons un jour d’hiver ; il marche (en plus) sur la peau de banane et s’effondre. Tout cela ne nous tirera pas un sourire, et nous serons surtout navrés d’avoir dû assister à ce bien pénible spectacle. A la limite, nous ne percevons aucune rupture, aucun changement de point de vue, aucun changement de logique : le malheureux est une victime, et sa chute ne fait que confirmer cet état de fait. On ne rit pas.

Un exemple de beauté : Quand les anges tombent

A l’inverse, en suivant le scénario de Quand les Anges tombent(1), ce court-métrage de jeunesse de Roman Polanski, imaginons une pauvre, pauvre vieille dame qui gagne par la nuit d’un petit matin glacé et neigeux son abominable travail de nettoyeuse de pipi-room dans des toilettes en sous-sol d’une petite ville de l’est de l’Europe. Regardons là longuement effectuer des tâches sordides dans cet endroit misérable où ne tombe pas un rayon de soleil. Devinons sa peine. Puis tout d’un coup, alors que la vieille s’est recroquevillée, prostrée et plus humble que le dernier des humbles, sur son siège en bois et que décidemment on a bien compris que la vie ne lui offrirait jamais rien, et que le soir tombe, énorme craquement de la mosaïque de verre du plafond des vespasiennes : un grand ange blanc est là devant elle, juste pour la voir, debout au milieu des débris.

Quelle chute! Mais une chute ascensionnelle si l’on ose dire. Le merveilleux, la beauté et le grandiose sont instantanément apparus dans le lieu infâme et nous en ressentons intérieurement la fulgurance. Nous sommes frappés par la beauté inouïe de la scène et notre cœur en tape dans notre poitrine.


Résumons : lorsqu’il y a un changement de logique perceptible dans l’action il y a jouissance. Lorsque ce changement mène d’une logique de puissance à une logique d’impuissance, la jouissance est de l’ordre du comique. Lorsque le changement mène d’une logique d’impuissance à une logique de puissance, la jouissance est de l’ordre de l’évocation du Beau.

Principe d’analyse esthétique : comprendre d’où vient la jouissance et la qualifier

Une autre histoire pour rire

Une autre histoire drôle à présent, plus sophistiquée que la peau de banane : c’est une histoire vraie, vue de ses yeux par mon fils Georges qui me l’a raconté en hurlant de rire, et je dois dire que cette histoire m’a fait le même effet.

Cela se passe à Paris, dans le RER, à l’heure de pointe. Le train est bourré. Ceux qui connaissent se représenteront instantanément ces trains où d’une saison à l’autre on retire des places assises pour faire entrer plus de voyageurs et sauront ce qu’on entend par « bourré ». Les autres essaieront d’imaginer, mais il leur faudra avoir pas mal d’imagination pour arriver à la réalité, et je doute même qu’ils puissent y parvenir. Je pense en fait que cela dépasse les capacités humaines. Bref, commençons.

Tout le monde est là, calé par son voisin, qu’il fait le plus possible semblant de ne pas vouloir toucher et de ne pas même voir, alors que les corps sont littéralement écrasés les uns comme les autres. La rame arrive en station ; grand coup de frein, avec tous les effets qu’on peut imaginer sur cet entassement humain. Les portes s’ouvrent. C’est la station Denfert.

Et c’est toujours la même chose, il descend des tas de gens mais on a toujours cette impression qu’il en monte finalement beaucoup plus. C’est le cas d’ailleurs, surtout que le train semble ne pas vouloir repartir. Que se passe-t-il ? La tension monte à mesure que les voyageurs, toujours plus nombreux, embarquent dans les wagons.

Puis, tout d’un coup une voix de haut-parleur hurle : « Attention, veuillez descendre, ce train ne prend pas de voyageurs ». Après un très bref moment de désappointement et quelques grognements audibles, des grognements de désespoir plus que de révolte, le troupeau descend, stationne sur le quai, jette des yeux perdus sur des panneaux d’affichage devenus muets.

Enfin abandonné, le train ne part pas tout de suite. Il reste là, provocateur et soudainement luxueux d’être si vide, sous les yeux des uns et des autres qui le contemplent avec consternation.

Le hurlement reprend, toujours aussi brutal, impérieux, raide dans sa seul urgence : « Attention, ce train ne prend pas de voyageurs. Il retourne au dépôt ». Puis plus rien pendant cinq ou six secondes ; c’est long cinq ou six secondes quand on aimerait qu’un train merdique comme celui-là laisse la place au suivant, le bon, celui qui viendra vous chercher .

Enfin on entend vrombir la sirène des portes et de nouveau le hurlement familier retentit : « attention à la fermeture des portes ». Le signal sonore dure et semble ne plus vouloir finir.

Quand là, tout à coup, lancé à cent à l’heure, arrive par le couloir des correspondances un jeune homme. Tête baissée, perdu dans le son du signal, aveugle à tout le reste, il tente dans un sprint final qui évite en slalom les voyageurs plantés sur le quai de franchir les portes juste avant qu’elles ne claquent. Et il y parvient. Au moment où elles claquent, il se retourne et a pour tous les voyageurs interdits, si nombreux sur le quai, un œil réellement incrédule.

Le train part instantanément et l'assistance le voit glisser, les yeux grands ouverts, dans la rame complètement vide, vers son destin solitaire.

Difficultés de l'analyse : esthétique et comique, des effets parfois superposés

J’espère que cette histoire vous aura fait rire et peut-être un peu plus. Elle est extrêmement riche. Il ne cesse de s’y culbuter en effet des logiques très opposées, dont la charnière est le bord du quai.
Il y a d’abord un jeu sur le plein et le vide : plein du wagon qui se vide, tandis que le quai se remplit, avec cette limite du bord du quai qui signale visiblement le lieu de l’affrontement des deux espaces.

Cette opposition géographique se retrouve dans le contraste, temporel, cette fois, entre l’arrivée du train bondé et son départ avec un seul voyageur.

Ensuite il y a l’opposition de la multitude de la foule et de la singularité du jeune coureur.

Puis il y a une sorte d’opposition géométrique entre le plan de la foule et la course zigzagante du coureur qui ne se croisent qu’en un seul point, au bref instant où le coureur saute dans le wagon.

Il y a encore l’immobilité de la foule sur le quai contrastant avec la mobilité extrême du voyageur de dernière seconde.

Puis enfin l’obéissance de la foule aux injonctions des haut-parleurs qui s’oppose à la désobéissance du jeune héros à la sirène.

Les logiques ne manquent donc pas : excellente opportunité pour faire apparaître des jouissances. Mais ces jouissances sont-elles comiques ou esthétiques ?
Qu’est-ce qui est comique dans cette histoire ?

La portée comique vient principalement ce que le comportement furieusement individuel, vitaliste, désobéissant et volontaire du voyageur singulier, sa volonté de gagner du temps par tous les moyens, aboutissent finalement à l’effet exactement inverse. Le héros surpuissant est parti finalement pour quelque improbable destination dont il n’est pas près de rentrer. La foule peut se réjouir du comique de la situation d’autant plus qu’elle est récompensée d’avoir accepté de subir. On nous maltraite peut-être, mais comme nous avons bien obéi, nous n’avons pas été punis. Et ce parfait étranger à notre groupe a été justement condamné. A la limite, il a été condamné, comme tout étranger, parce qu’il ne connaissait pas nos règles du jeu. Il y a un effet comique : le solitaire ne respectant rien et méprisant ce que nous sommes a glissé sur une vraie peau de banane. Partant pour le dépôt, il voit au-delà du quai sa situation brutalement dégradée.


Mais cette histoire ne manque pas aussi d’une vraie dimension esthétique : derrière une anecdote qui peut sembler banale on peut aussi lire une sorte de méditation sur l’incompréhension des choses et le croisement météoritique des destins. Le temps du coureur est un temps de l’urgence et de la pulsion qui ne ressemble en rien au temps des voyageurs arrivés à la station, temps lent de la résignation et de la peur. La figure du voyageur embarqué pour le dépôt revêt d’un coup la stature du héros tragique et fait ressentir, le temps d’un un éclair, avant de voir le couperet tomber, que d’autres façons de voir le monde sont toujours possibles. Une illustration somme toute claire du champ que l’esthétique ouvre : celui de la liberté de l’angle sous lequel on peut examiner les choses, et de la possibilité de grandir leur sens.
Dans cette interprétation là on sort du champ comique ; on peut appréhender cette scène si simple et bête comme une occasion étonnante de voir les choses avec un œil neuf. Comme un de ces moments où, sous la croûte simplette des choses, la chair intangible et cruelle du réel peut se laisser enfin apercevoir. Cette révélation est un cas où la logique B, perçue comme dévalorisante, peut laisser la place à une logique A bien plus élevée. Le comique s’efface alors naturellement devant l’esthétique.

Notes

(1) Quand les Anges tombent (1959), court-métrage de Roman Polanski
DVD Roman Polanski :
sept courts-métrages
collection Wild Side Video - les Introuvables
Universal - EDV 1382 - 301 460-2

 

   

dernière modification de cet article : 2014

 

 

 

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