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Portraits d'Edward Steichen

par Henri Peyre
d'après des notes de lecture du livre
Steichen, les années Condé Nast, carnet mondain
(Thames & Hudson - 2007)

Dès 1902, Steichen est à ce point intéressé par le portrait qu’il envisage de réaliser une série de « grands hommes ». Ce projet commencé en France traverse sa vie entière et connaît son apogée dans les années 1923 à 1935, lors de la collaboration du photographe à Vanity Fair et à Vogue.

Contexte

Edward Steichen habite l’Europe depuis 1900.

En 1903, il lance Camera Works avec Stieglitz. Au contraire de Stieglitz, l’intellectuel farouchement partisan de l’art pour l’art, Steichen, personnage cosmopolite, jet-setter avant l’heure, est attentif à la modernité de l’outil et à l’utilité de son emploi (il travaillera par exemple pendant la première guerre mondiale à améliorer les possibilités de prise de vue aérienne). De sa collaboration à Camera Works il retire une grande connaissance des possibilités et des limites des procédés de reproduction photographique.

En 1908, Steichen jouit en photographie d’une notoriété suffisante des deux côtés de l’Atlantique pour être invité à photographier le Président Theodore Roosevelt ou Jean Jaurès. Ses portraits plaisent. Pour reprendre une remarque du critique Sadakichi Hartmann[1], « il nous offre un témoignage sur le modèle. Il ne se contente pas de nous montrer à quoi ressemble cette personne, mais à quoi cette personne devrait ressembler à son avis. »

D’abord photographe pictorialiste dont il est en France un des maîtres incontestés, Steichen passe à la photographie pure pendant la première guerre mondiale.

De 1918 à 1923, on le retrouve à Voulangis (77 - Seine et Marne) où il loue une villa à l’année ; il s’y adonne à la passion des fleurs dans un très beau jardin. Il photographie systématiquement les produits de son jardin pour évaluer la « gamme de gris des diverses sortes d’émulsions photosensibles et les possibilités exactes de ces produits ».

Peintre et photographe déjà très connu en 1922, c’est par la peinture que Steichen a des revenus. Il a atteint les bonnes galeries, sa peinture se vend, mais il sent que les nouvelles tendances de la peinture moderne se mettent en place sans lui, qui n’y adhère pas.

1922 : à 43 ans, Edward Steichen sort d’un divorce pénible. Il a une pension alimentaire à payer alors qu’il est déjà lourdement endetté et doit penser à assurer des études à ses deux filles.

Dans une France appauvrie par la première guerre mondiale, il doute de sa peinture, de la possibilité de gagner sa vie avec la photographie (pensant même faire du cinéma). Il décide alors de partir aux Etats-Unis.

 

 

 

 Biographie

 

Edward Steichen (1879-1973)
né le 27 mars 1879 à Bivange
au Luxembourg

Sa famille émigre aux États-Unis en 1881 (Michigan). Il est naturalisé américain en 1900.
Commence à photographier
dès l’âge de 16 ans.

Il entreprend de faire de la peinture.
En 1902, il s'installe à Paris où il va rencontrer Auguste Rodin dont il avait découvert l'œuvre aux Etats-Unis. Il fait plusieurs séries de photographies
de l’atelier de 1902 à 1908. Il photographie de nombreuses personnalités, tels Anatole France, Richard Strauss, George Bernard Shaw et Henri Matisse. Steichen adhère au mouvement pictorialiste, en devient un des maîtres.

En 1905, il participe à la création de Photo-Secession avec Alfred Stieglitz. Ils éditent ensemble la revue Camera Work pour présenter leurs photographies. Ils font découvrir aux Américains les artistes d'avant-garde de la photographie française.

Pendant la Première Guerre mondiale, il commande la division photographique des forces expéditionnaires américaines.
A partir de 1915, il prône une photographie
« pure », et en tant que botaniste passionné il cultive des fleurs hybrides.

Au début des années 1920, l'éditeur américain Condé Nast le choisit pour devenir le photographe en chef des publications du groupe. Il travaille particulièrement pour Vanity Fair et pour Vogue.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, il est directeur de l'Institut Photographique Naval (Naval Photographic Institute) ; il embarque sur porte-avions Lexington (1943), se voit confier une exposition « Road to Victory » au du Musée d'Art Moderne de New-York (MoMa).

En 1947, il prend la direction du
département photographique du MoMa.
Son exposition "The Family of Man" (1955) avec trois cent cinquante photos sur les thèmes du pacifisme et de l’humanisme lui attribue une envergure internationale.

Steichen quitte le MoMa en 1962.

 

 

l'auteur de l'article

  

Henri Peyre
Né en 1959
photographe
Beaux-Arts de Paris en peinture
webmaster de galerie-photo
ancien professeur de photographie
à l'Ecole des Beaux-Arts
de Nîmes

www.photographie-peinture.com
www.nature-morte.fr
organise des stages photo

 

Bibliographie


Edward Steichen : carnet mondain :
Les années Condé Nast 1923-1937

par William-A Ewing, Tobia Bezzola, Carol Squiers, et Nathalie Herschdorfer (Broché - 6 mars 2008)
 

 


Edward Steichen
par William A. Ewing et Todd Brandow
(Relié - 14 septembre 2007)
 


The Family of Man
par Edward Steichen
(Broché - 14 septembre 2005)


Masters of Photography :
Edward Steichen (B&W)

(DVD - 2006)


Edward Steichen :
The Early Years

par Joel Smith
(Relié - 11 novembre 1999)


Edward Steichen (Poche)
de William Ewing


Alfred Stieglitz - The Eloquent Eye
par Alfred Stieglitz, Georgia O'Keeffe,
Edward Steichen, et John Marin
(DVD - 2001)


Edward Steichen :
The Royal Photographic Society Collection

par Edward Steichen (Broché - mai 1997)

 

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Il nous est extrêmement difficile de réunir les autorisations nécessaires à la présentation des photographies originales dans le texte et nous n'avons pas de budget pour la rémunération des ayant-droits. Le principe que nous suivons pour l'illustration des articles est le suivant : les auteurs des articles peuvent utiliser, sous réserve que soient indiqués clairement le nom de l'auteur et la source (...) les analyses et courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information de l’œuvre à laquelle elles sont incorporées. Nous nous conformons en cela aux textes en vigueur (voir en particulier sur ce site : http://www.culture.gouv.fr/culture/infos-pratiques/droits/exceptions.htm). Si vous contestez l'utilisation faite d'une photographie, merci de bien vouloir nous en informer. Nous retirerons aussitôt la photographie incriminée des illustrations.

 

Edward Steichen - Le poète William Butler Yeats (1932)

La période Vogue et Vanity Fair (1923-1938)

Edward Steichen est déjà un photographe connu aux Etats-Unis et en Europe quand, en 1923, Condé Nast, propriétaire des magazines Vogue et Vanity Fair, lui propose d’en devenir le directeur du service photographique. Steichen avait fait son portrait en 1907 et Condé Nast avait apprécié le dynamisme et le côté hâbleur du photographe autant que la qualité de la photographie obtenue. Vanity Fair publia par ailleurs une photo de sa fille Natica, réalisée par Steichen en août 1917. On considérait en 1922 dans ces magazines le photographe américain vivant en France comme « le plus grand portraitiste vivant ». Ce jugement ne reposait pas que sur la qualité objective du photographe : il s'y ajoutait l'obsession d'être à la mode parisienne, qu’on voulait amener aux américaines... et Steichen connaissait bien le chic parisien, vivant en France. Il y avait aussi le fait que Condé Nast venait d’être lâché par le baron de Meyer, son ancien photographe, parti pour le Harper’s Bazaar de son concurrent William Randolph Hearst.

Mars 1923, Steichen à 44 ans travaille donc pour Vanity Fair et pour Vogue. Au départ il pense y travailler pour deux ans, le temps de se remettre en selle financièrement.

Les photographies demandées pour Vogue et Vanity Fair relèvent du genre de la photographie de mode et du portrait de célébrité, les deux se confondant souvent. Le poste ouvre instantanément à Steichen le contact direct avec les plus grands artistes, acteurs, athlètes, musiciens, écrivains et hommes politiques de son temps. Les vêtements viendront naturellement des plus grands couturiers.


Edward Steichen - Le secrétaire d'état Cordell Hull (1934)

Les lectrices, habituées aux images du baron de Meyer, ne doivent pas être choquées par un changement de style, et donc d’idée de luxe, trop brutal. Steichen commencera donc par des images pictorialistes, faites à la lumière du jour renforcée par une seule lampe pour éclairer les modèles. Progressivement, il baissera l’intensité de l’éclairage, préférant la pénombre mystérieuse aux lumières pailletées du baron de Meyer, pour exprimer le luxe et la séduction. Les images évolueront ensuite, en plein accord avec Condé Nast et le nouveau directeur artistique venu d’Allemagne, Mehemed Fehmy Agha, vers un aspect qui serve une mise en page « aussi simple, pure et clairement lisible qu’un plan d’architecture moderne ». L’image de Steichen devient plus dépouillée et structurée, les ombres tracent des obliques vigoureuses, les éclairages se multiplient. Il travaille avec une importante équipe de collaborateurs chargée de veiller à la mise en place du décor, de l’éclairage, du maquillage, de la coiffure, de l’impression des tirages et de la lithographie, change souvent de lieu pour renouveler ses images et l'envie de faire de la photographie.


Edward Steichen - l'actrice Anna May Wong (1930)

Dans les années 1935, Steichen montre des signes de fatigue. Il travaille moins ; lui qui a eu longtemps une longueur d’avance sur les autres se laisse prendre de vitesse à présent : le surréalisme, le clacissisme, l’humour et le cinéma font partie des nombreuses influences qui nourrissent les images souvent irrévérencieuses créées par de plus jeunes photographes comme Horst P. Horst et Cecil Beaton. Les images de Steichen commencent à faire démodé[2]. En 1938, Steichen, las de photographier le beau monde, part se ressourcer au Mexique au prétexte de réaliser de la photographie documentaire. Il se sent proche de la nature (il a reçu des prix pour des prouesses horticoles) et est probablement à ce moment fatigué de la posture moderne des milieux dans lesquels il a exercé son art.

La deuxième guerre mondiale le renvoie brutalement à la photographie et à son éternelle envie « faire de la photographie utile ». Après la guerre, devenu conservateur de la photographie au Museum of Modern Art de New York, il mène une action qui débouche sur la célèbre exposition « The Family of Man ».

En dépit de cet engagement humaniste, Edward Steichen n’a jamais éprouvé le besoin de justifier ou de dénigrer ses photographies de mode, ses portraits mondains et ses publicités.


Edward Steichen - Le conservateur du zoo du Bronx Raymond Ditmars (1932)

Steichen : premier photographe glamour ? Certes pas !

 

En 1923, le monde de la mode s’ennoblit au contact de la sphère artistique tandis que le monde de l’art annexe les champs du spectaculaire, du glamour et de la célébrité. On commence à aller vers ce phénomène contemporain d’un art délibérément frivole et postmoderne qui danse sur la même scène qu’un monde de la mode qui a toujours cherché dans l’art ses lettres de noblesse.[3]

Steichen défend son engagement par Condé Nast, que lui ont grandement reproché ses collègues artistes photographes, avec agressivité : « Il n’est pas une époque où le meilleur de ce qui a été produit n’ait été incarné par l’art commercial ;
[…] l’artiste était ce que l’on pourrait appeler un attaché de presse magnifié [et] la pression commerciale est une incroyable force productrice. Les artistes, à de rares expressions près, sont de piètres producteurs ». Steichen ira jusqu’à déprécier la photographie délibérément artistique européenne, dadaïsme, futurisme, surréalisme et les collages du Bauhaus, au nom de ce qu’en dépit de son éclat, elle ne serait qu’une photographie imitant servilement la peinture.

Steichen ne cède pas aux contorsions scabreuses et provocantes de la photographie glamour qui commence à voir le jour à Hollywood. Il y oppose un érotisme mondain, élégamment retenu, et qui sert une idée moderne de la beauté. Il transforme les vamps en idoles. Il exige enfin que Condé Nast publie toutes ses photographies avec la mention de son nom, montrant à quel point il revendique son travail de photographe de mode.


Edward Steichen - L'écrivain H. G. Wells (1931)

 

Son prédécesseur, le baron Adolf de Meyer, avait développé pour mettre en valeur les vêtements un art de la séduction et non plus seulement la simple documentation du talent du couturier[4]. Les qualités objectives du vêtement l’intéressaient peu. Un modèle désirable est un modèle dont on veut (aussi) porter les vêtements. Steichen reprendra cette idée et transformera ainsi toute photographie de mode en portrait : la photo d’abord, le reste suivra. Plus loin, il tente même de faire de ses portraits des tableaux, se rappelant de sa formation de peintre. Les modèles connus ou inconnus, doivent se plier au répertoire des poses, gestes et décors du tableau.

Au premier rang de son « Louvre », probablement Ingres, le plus célèbre des peintres de portrait de la fin du XIXème siècle.


Jean-Dominique Ingres - Portrait de Louis-François Bertin (1832)

 


 

Notes

[1] Edward Steichen, carnet mondain, les années Condé Nast 1923-1937,
Thames & Hudson, 2007, p21

[2] Ibid, p.117

[3] Ibid, p.188

[4] Ibid, p 192

 

 

dernière modification de cet article : 2008

 

 

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