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A propos du commentaire photographique

par Henri Peyre

 

Résumé :
Nous partons d'une photographie vue en vente sur Internet tout récemment sur laquelle nous tentons l'analyse de l'effet qu'elle peut faire sur le spectateur.

 

Cette photographie sur papier albuminé est datée par son vendeur autour des années 1870.

Nous nous intéressons beaucoup aux photographies de cette période, non seulement parce que, naturellement, la prise de vue est faite à la chambre, mais aussi parce que nous sommes au moment du tirage albuminé à une époque où la peinture est l'art majeur et dicte la composition des images. Les photographes viennent aussi la plupart du temps de la peinture. Ils sont obnubilés par le succès de celle-ci et, très souvent, et même malgré eux, en utilisent les codes.

Mais assez parlé ! Regardons cette image.

 

 

l'auteur

Henri Peyre
Né en 1959
photographe
Beaux-Arts de Paris en peinture
webmaster de galerie-photo
ancien professeur de photographie
à l'Ecole des Beaux-Arts
de Nîmes

www.photographie-peinture.com
www.nature-morte.fr

 

 

 

 

Je pense que l'image vous aura fait sourire. Mais tentons de savoir pourquoi...

Si vous avez souri, d'abord, c'est probablement parce que vous n'avez pas pour les animaux un respect exagéré. Parce que cette pantomime pourrait être un peu triste. Nos sensibilités contemporaines, exacerbées à l'idée de ne pas respecter les bêtes, condamneraient probablement tout ce qui a pu conduire à cette curieuse représentation. Un coup d'œil sur le fond planché : les animaux sont probablement présentés dans le cadre d'une foire. Même si la table ne présente ni couteaux, ni fourchettes, ni assiettes, ni verres, la nappe porte une écriture qu'il ne me semble pas que l'on découvre du premier coup : "Repas des Singes". Lorsqu'on la découvre, cette mention gâche d'ailleurs un peu le plaisir : on s'aperçoit qu'on avait souri en fait pour l'aspect extrêmement protocolaire de cette belle assemblée.

Le singe de gauche a les deux mains sur la table et l'air conquérant d'un tribun qui tâche de prendre de l'ascendant sur son auditoire. Un coup d'œil sur ses voisins de droite fait d'ailleurs prendre conscience de la détermination de l'ensemble du groupe. Tous les personnages sont plus sérieux les uns que les autres. Par ailleurs, si l'on regarde le point de fuite de la nappe, on détermine la hauteur de la prise de vue : la noble assemblée domine l'observateur de la tête et des épaules.

Voilà pourquoi on a souri : Ce n'est en fait pas un "repas des singes" qu'on a sous les yeux, mais une pure représentation de l'autorité de tous les temps, et une reproduction dérisoire parce que singée. On voit la table du juge, l'éternelle estrade des professeurs, la table de la Cène. On est dominé par la posture et par l'air peu amène de chacun autant que par une perspective qui nous positionne en contrebas. C'est pourquoi la découverte plus tardive de la mention de "Repas des singes", bien réductrice, ne fait aucun plaisir. La légende diminue même le plaisir.

Revenons encore à la photographie.

Que penser de ces grands chiffres que nous découvrons sur les planches : 34, 33, 32, 31? Ils sont naturellement incompréhensibles de nous autres, pauvres ignorants, et, comme ils sont incompréhensibles, ils viennent encore renforcer l'autorité de l'assemblée, en lui donnant une nuance bureaucratique tatillonne, organisée et méthodique, qui nous dépasse.

Enfin on découvre les juges. Au cœur de la puissance et de l'autorité il n'y a finalement que des singes. Et on rit de bon cœur, on rit parce qu'on voit que toute la mise en scène marche férocement bien et que les mécanismes de la puissance et de l'autorité ont été parfaitement démontés.

On peut encore aller un peu plus loin, en s'intéressant à la psychologie apparente de ces singes. Le leader Maximo est à gauche. C'est celui qui est placé le plus haut et qui arbore la mâchoire la plus relevée.

2 autres singes ont une mâchoire presque aussi relevée. Ces 2 singes sont parmi les 3 plus petits. On devine qu'imiter la pose du leader est très important pour eux. Singes sans force et sans charisme, ils sont dans le simulacre et s'en contentent. La naïveté avec laquelle ils imitent le leader est plaisante, et peut-être regardée de façon plus pénétrante. On a le fayot au pied du leader, juste à droite du leader, et le vieux grognard, presque en bout de table, qui n'a plus besoin de regarder le leader pour en adopter intuitivement la pose en cours...

Un élément intéressant vient renforcer l'interprétation hiérarchique de cette photographie : la poutre massive, en arrière-plan. Elle vient séparer la photographie par le milieu. Seule la tête du singe leader, à gauche, la dépasse. Deux signes attachés à la poutre marquent, comme l'élévation des têtes, les deux singes prétendants à la succession du leader.

Le singe le plus à droite, dont la tête coïncide avec le haut de la poutre, est le prétendant le plus avéré. Il n'a pas besoin d'afficher des airs supérieurs, tout comme l'autre singe prétendant, pour dominer les autres. Il suffit qu'il regarde tranquillement devant lui. Rangé et calme, c'est le parfait homme d'appareil. Il arrivera à ses fins, la direction du groupe, par l'organisation, l'intelligence, la prudence et le travail. C'est indiscutablement le futur chef, et sa position en symétrique du leader en témoigne déjà. Sous le numéro 33, le second prétendant a choisi une voie plus curieuse et originale : sa chemise à fleur en témoigne. Il se contente de la hiérarchie actuelle. Il s'est placé pas loin du leader, mais tient à montrer malgré tout la distance de la liberté et de la fantaisie. Parions que si le prétendant de la droite prend un jour le pouvoir et se retrouve à gauche ce second prétendant gardera la même place, pas loin du pouvoir mais un peu insolent et distant, un peu retiré, la position finalement de l'artiste, l'éternel prétendant qui discute sans discontinuer des valeurs mais que le pouvoir, finalement, dégoûte.

Voilà donc où nous en sommes :

Une fois arrivé là, nous pouvons nous reculer un peu, et contempler avec satisfaction une photographie qui nous est devenue familière, dont le sens approfondi nous renvoie à des constructions de prime abord invisibles dont nous sommes les inventeurs, et que nous avons eu le talent de découvrir. Nous goûtons au contentement de l'exercice de la perspicacité et de l'intelligence. La photographie nous parle à présent, et nous parle un langage qui nous satisfait, parce qu'il n'est finalement que le nôtre.

Le plaisir de prolonger vaniteusement cet état bien agréable, ce coup d'œil du soir du colon sur la terre nouvellement conquise et déjà mise en labour, nous fait de nouveau parcourir la photographie.

Horreur ! Tout d'un coup, nous nous apercevons qu'il y a au centre un personnage sur lequel nous ne nous étions faits encore aucune opinion.

La chose est d'autant plus étonnante que, si nous regardons bien la photographie, le personnage est littéralement en position centrale. Mieux, la table est décalée sur la gauche de la photographie comme si le Leader Maximo de gauche n'était finalement pas si important que cela. Comme si le photographe avait centré la photographie sur ce personnage précisément et non sur la table dans son ensemble. En regardant avec plus d'attention encore, on s'aperçoit que ce singe là présente la tête la plus grosse de toutes. Il est également le moins redressé sur la photographie. Le trouble nous gagne. Et si toute notre première interprétation de la photographie était fausse ? Quel est le statut exact de ce singe là, qui semble être physiquement le plus puissant, et le moins soucieux de paraître. Gros bras de la clique ? Homme de main silencieux et efficace ? Ou même chef incontesté de tous, ce qui expliquerait pourquoi il est encadré de près, à gauche, par le fou du roi, alias l'artiste, et à droite, par le vieux grognard, celui qui, toujours, assura sa sécurité ? Ne remarquons-nous pas d'ailleurs que ce groupe central est encadré d'un léger vide, qui renvoie les singes périphériques à l'état de supplétifs ? Et finalement le pied sur la table du leader de gauche ne nous nous gêne-t-il pas quelque peu ? Un puissant véritable peut-il ainsi manquer de retenue ?

Vraiment, on ne sait plus. La position centrale de notre personnage énigmatique semble plaider finalement pour cette deuxième interprétation, bien plus inquiétante de s'être révélée après, d'être montée lentement, et de ne pas être ce qu'on avait vu immédiatement.

Et notre premier contentement à la vue de cette photographie d'animaux singeant l'autorité laisse la place à une inquiétude réelle. Une vague terreur que nous n'arrivions jamais à comprendre réellement ce qui nous est montré. Que la satisfaction première de la compréhension du sens n'ait été finalement qu'une manifestation imbécile de notre suffisance...

Que le tribunal de notre pensée ne vaille finalement pas plus que le tribunal de ces singes... pas plus qu'une clique de circonstance.

 

dernière modification de cet article : 2016

 

 

     

 

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